Reconstruction post-séisme

Village Lumane Casimir: 49 millions de dollars de PetroCaribe n'ont pas été bien utilisés

Inauguré en grande pompe, le 14 mai 2013, par le président Michel Martelly, le Village Lumane Casimir continue doucement sa descente aux enfers. Les autorités concernées se sont retirées du village. Sitôt construit (quoique non achevé), sitôt abandonné. L’addition ? 49 millions de dollars tirés du fonds PetroCaribe.

Publié le 2018-03-06 | Le Nouvelliste

National -

Une dizaine de moutons errent dans un champ aride truffé de chadrons au Village Lumane Casimir, au pied du Morne-à-Cabris construit au départ pour accueillir des familles sinistrées du séisme du 12 janvier 2010. Un peu plus loin, trois chevaux broutent de l’herbe sauvage. A une cinquantaine de mètres, les squelettes de quelques bâtiments, dont la construction n’est pas achevée, complètent le décor. L’un devait abriter un miniparc industriel. Rien n'a été fait. La construction du sous-commissariait, du marché et du dispensaire promise pour accompagner la population reste au stade embryonnaire.

On s’approche du village constitué d’habitats individuels et des édifices à étages comportant quatre appartements chacun. Ce devait être un « parc strictement locatif ». Le premier avec de si grandes ambitions dans le pays. Aujourd'hui, le projet a tourné court.

La maison de Mario est à une dizaine de mètres. Il vit dans un habitat individuel de 16 mètres carrés comme dans tous les habitats individuels. Originaire de Cap-Haïtien, le jeune homme n’est curieusement pas locataire. Son habitat, il l’a acquis d’un particulier. « J’ai déboursé 125 000 gourdes pour me le procurer, dit-il. Je peux vous dire que ma maison fait partie des unités de logement acquises illégalement ici. Ce sont des maisons dont la construction n’a pas été achevée, des particuliers les ont achetées et ont finalisé les travaux. Il y a plusieurs dizaines de cas similaires au village. »

Dans ce coin, les gens classent les unités de logement en deux catégories : celles qui sont « légales » et celles qui sont « illégales ». Les maisons dites « légales » sont celles qui ont été octroyées par l’Unité de construction de logements et de bâtiments publics (UCLBP) qui gérait le site. Le locataire devait payer 1 500 gourdes par mois. Personne ne sait vraiment le nombre de personnes ayant versé les frais de location. « Il y a beaucoup de personnes qui ont occupé des logements de façon irrégulière, affirme Renaud, résident du village depuis quatre ans. Ils ont bénéficié de laxisme des autorités qui ont abandonné le site. »

Astride, 30 ans, mère de cinq enfants, habite Lumane Casimir depuis 2014. Elle fait partie des premiers locataires. La jeune femme a d’ailleurs assisté à la cérémonie d’inauguration de ce projet phare de relogement post-séisme par l’ancien président Michel Martelly, le 14 mai 2013. Des autorités dominicaines, dont le sénateur Felix Bautista, responsable de la firme de construction HADOM, entre autres, avaient marqué de leur présence ladite cérémonie. Les autorités avaient annoncé un village modèle qui devait symboliser la reconstruction post-séisme. Le village est tout sauf un modèle. Sinon, le modèle de l’échec des autorités qui ont tiré 49 millions de dollars du fonds PetroCaribe pour accoucher de cet endroit.

Personne ne paye depuis plus de deux ans

Astride et sa voisine affirment avoir versé régulièrement leurs frais de location. « On payait régulièrement parce qu’on pensait après quelques années que le logement allait nous appartenir, mais ce n’était pas le cas, explique Astride. Cela a créé de la confusion et les autorités ne savaient quoi nous dire de leur côté. »

Depuis plus de deux ans, personne ne paye. Le personnel de l’Unité de construction de logements et de bâtiments publics (UCLBP) s’est même retiré depuis longtemps. Toutefois, deux agents assurent la sécurité de l’espace où sont entassés entre autres des dizaines de portes qui pourrissent sous le poids de l’humidité. Les portes de l’annexe de la mairie de la Croix-des-Bouquets sont également fermées. « L’État est parti ! », ironise Rony, 55 ans, recontré dans son atelier d’ébénisterie. Selon lui, le village est un « échec parce que les autorités n’ont pas tenu leurs promesses ». « En écoutant les autorités, on avait cru que c’aurait été l’endroit idéal pour habiter, poursuit Rony. Comment peut-on nous demander de payer si les termes du contrat ne sont pas respectés ? », se demande le quinquagénaire qui a un peu aménagé à sa façon son habitat. Beaucoup d’unités de logement ont subi des petits travaux d’aménagement.

Lucien, lui, n’a jamais été locataire. Il refuse de dire son statut. « C’est ma maison, c’est tout ce que je peux vous dire », dit-il, avec un sourire malicieux. Il a rallongé une tonnelle. Une église adventiste. « On compte 30 à 40 personnes les jours de culte », confie cet homme frêle devant son petit commerce de friandises.

Pendant la journée, les portes de plusieurs unités de logement sont fermées. Leurs occupants vaquent à leurs occupations, souvent loin de cette périphérie déserte, et rentrent en début de soirée. C’est le quotidien de beaucoup d’habitants de ce village en manque des services sociaux de base. « Il fait bon ici, on est en sécurité parce que beaucoup de policiers habitent le village. Notre principal problème, c’est la distance à parcourir pour trouver certains services », explique Patrick, 43 ans, debout devant sa maison sécurisée en fer forgé qu’il occupe de façon irrégulière depuis deux ans.

A 50 mètres : Hollywood Ciné. A l’intérieur, cinq bancs. Malgré le nom ronflant, le gérant de ce « cinéma » n’a jamais diffusé un film. « On ne diffuse que les matches de football, dit-il. Vous savez déjà que nous les Haïtiens, nous adorons le football, mais en raison du problème d’électricité, tout le monde ne peut pas regarder les matches, c’est la raison d’être d’Holywood Ciné. On diffuse les matches à un prix dérisoire, entre 5 et 10 gourdes », ajoute celui qui habite Lumane Casimir depuis un an.

3 000 unités de logement devaient être construites dans le cadre de ce projet. Avant d’abandonner le chantier, la firme Hadom en avait livré 1 280. Depuis plus rien. Surtout pas un village modèle. Sauf l'échec d'un modèle et un trou de 49 millions de dollars dans les caisses de PetroCaribe.

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