John Steeve Bruenash, ce chanteur engagé qui fait un bonheur

Publié le 2018-03-02 | Le Nouvelliste

Culture -

Ce jeudi 22 février, dans le cadre des Rencontres d’ici et d'ailleurs, jeudimizik reçoit cette figure incontournable de la chanson traditionnelle haïtienne, John Steeve Bruenash. Étalage d’une anthologie musicale richement engagé, « chimen limyè », le pionnier très connu de la musique racine est de retour pour un concert brûlant sur la scène de l’Institut français en Haïti.

Il est 7 heures, devant l’institut, jeunes, enfants et adultes se faufilent pour se trouver une place. Dans ce brouhaha de chauffeurs qui veulent se garer, le public impatient, des jeux de lumières, un rythme capture l'espace, le segmente.

L’artiste monte sur scène, accompagné de ses musiciens sous les tonnerres d’applaudissements de tout un public passionné de cette poignée de maxi qui a longtemps fait partie du giron de la réalité haïtienne. Sur son disque, taché d’une esthétique particulière, il mêle les sons à son sens du rythme, du funk et de l'hypnose qui fait danser même les petits enfants de l’école maternelle.

Jouant sur la répétition et des arrangements, le groupe orchestre des rythmes sombres et métronomiques inlassables, auxquels Bruenash adjoint une voix voilée et filtrée défiant toutes les lois.Tandis que d'autres sons, épars et souvent désincarnés, viennent pirater l'audition, l'album cultive un fort côté engagé avec toutefois une pincée de ballade classique. Un spectacle torride s’annonce. Sur la scène de l’Institut français va-t-il tenir au phénomène qu'il a engendré dont il est la première victime?

Avec une étonnante ballade hypnotique et sensuelle signée « Samba », il plonge son public dans la réminiscence. Tous se rappellent ce soulèvement de 2004 que cette musique sortie en 1994 avait prédit. Samba, ce petit soldat de la figure vaudoue, représente un homme brave et engagé qui est toujours prêt à prendre la relève. « En 2004 wowoy, sanba yo pran lari pou yo sove yon nasyon, chanje mantalite yo ». Drôle et sensible, il invite le public à venir chanter avec lui. Ainsi, une femme et un homme n’ont pas raté l’occasion de montrer leur amour pour cette musique.

« Frè m yo ale », ce titre confiné depuis longtemps dans les marges de l'actualité musicale, trouve sa place encore aujourd’hui dans notre quotidien. Il renvoie à la situation de nos frères qui partent vers d'autres cieux plus cléments.« Chimen nan dlo », « Madanm sa », etc. font partie de cette catégorie de musique dans lesquelles il évoque la sagesse mystique des ancêtres ainsi que la tradition, y ajoute des notes de guitare et de tambour.

En dépit de ce que suggèrent ses titres, qui sont d’une délicatesse infinie, ils demeurent magnifiques et dépassent le temps. Tout ce qui lui prend par le pouls, il le réanime, le transfigure et n’hésite pas à transformer la matière qu'il collecte en une expression sonore exaltante. Si dans le passé il a démontré qu'il pouvait occasionnellement faire tout avec sa musique lorsque des bordées de guitares servent de support à sa voix, aujourd’hui il n'a rien d'une révolution vu notre situation. Mais son œuvre symbolise le chant imminent d’une part de notre histoire.

L’artiste engagé n’a pas jugé bon de rallonger sa carrière avec quelques inédits. À ce sujet nul ne saurait dire pourquoi. Il est vrai qu'il serait idiot de vouloir redimensionner une œuvre aussi accomplie. Autant mettre des prothèses à la Vénus de Milo ou ajouter un chant à l'Odyssée.

On a beau savoir à quoi s'attendre et de quoi il en retourne, on est à chaque fois saisi par le charme insensé qu'il dégage sur scène. Même avec l'emprise du temps, cet album est un recommencement d'un sortilège que mille écoutes ne parviendront à banaliser. Comme reviennent les aubes du printemps, les grandes marées d'équinoxes ou les éclipses de lune, cet album revient régulièrement visiter les fêtes traditionnelles, et particulièrement la tête de chaque pitit lakay, car il reste un miroir dans lequel cette génération peut s’examiner.

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Mariah Chancie Shéba Baptiste Auteur
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