Jovenel Moïse va célébrer le 7 février en marchant sur des épines

Publié le 2018-02-05 | Le Nouvelliste

Editorial -

Cette semaine, le 7 février ramène le premier anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Jovenel Moïse. Le président va célébrer cet anniversaire dans un climat économique particulier.

Lentement, la gourde reperd pied face au dollar. Centime par centime. Nous avons laissé le cap des 65 gourdes pour un dollar et rien n’indique pour l’instant une nouvelle période de stabilisation comme on en a connu du deuxième semestre de 2016 à la fin du troisième trimestre de 2017.

Certains économistes attribuent la mauvaise santé de la gourde à la crise du budget. « Un budget pas sincère », comme certains économistes avaient taxé le projet loi de finances. De fait, toutes les sources d’entrée prévues ne sont pas au rendez-vous et le déficit budgétaire a connu une période faste au premier trimestre de l’année fiscale en cours. Déjà cinq milliards de gourdes avancées par la banque centrale à l’État.

Dans le même temps, alors que les rentrées de l’État sont en faiblesse, le pays continue de consommer comme si tout allait pour le mieux. L’État subventionne la consommation d’essence de chaque citoyen et le déficit chronique du secteur de l’électricité ne connaît pas de soulagement. Le déficit de la balance commerciale est obèse. En un mot, le pays vit au-dessus de ses moyens, une année de plus.

La méthode du cash management annoncée comme politique pour aider l’État à se serrer la ceinture n’est pas efficace, pour ne pas dire qu’elle est contournée. Jusqu’à cette date, il n’y a pas d’accord entre Haïti et le Fonds monétaire international (FMI). Sans ce cadre, Haïti ne pourra pas accéder à certaines ressources des autres bailleurs de fonds. Le FMI fait la police pour toute la galaxie de l’aide internationale.

En décidant de faire des routes en régie, sans appel d’offres, avec les moyens de l’État, c’est le secteur des travaux publics qui est ébranlé. On ne sait pas encore quels sont les signaux que veut émettre le gouvernement. Même situation dans le secteur de la génération d’énergie. La promesse du président Jovenel Moïse de donner 24 heures d’électricité par jour à tout le pays dans moins de 20 mois aujourd’hui devait être un immense appel d’air pour des entreprises du monde entier avides de conquérir ce chantier de plusieurs centaines de millions de dollars. Ce n’est pas encore le cas. Les besoins et les moyens dont dispose l’État haïtien pour donner vie au miracle électrique ne sont pas clairement identifiées. Economie de marché ou marché pour les amis ? se demandent des observateurs de la chose haïtienne.

Alors que le gouvernement hésite à se passer la corde du FMI au cou, il vient de prendre la décision drastique de s'offrir le monopole de tout le marché des produits pétroliers. Seul le BMPAD, pour le compte de l’État, peut dorénavant importer ces produits dans le pays. La création de ce monopole d’État lance un mauvais signal aux investisseurs étrangers et aux gardiens de l’orthodoxie de la libre entreprise. Cela arrive après plusieurs actions maladroites dans le secteur des produits pétroliers pour orienter des appels d’offres. On a aussi tenté d’arrêter des directeurs d’entreprises intervenant dans le secteur pétrolier pour en favoriser d’autres. Ces décisions économiques sont d’autant plus inquiétantes que c’est le secteur qui a connu la plus importante transaction l’an passé, l'achat de la Dinasa par la firme Rubis, qui est visé. Quels messages lance-t-on aux entreprises ?

Le marché des produits pétroliers est d’autant plus sous surveillance qu’il est enfin libre des contraintes de l’accord PetroCaribe. À cause des sanctions américaines contre le Venezuela, Haïti doit s’approvisionner ailleurs. Le marché n’est pas aussi ouvert et transparent qu’il aurait dû être, déplorent des acteurs du secteur. Déjà, on annonce le départ imminent d’un opérateur étranger présent en Haïti, « mécontent des nouvelles règles du jeu ».

Pour ne pas améliorer le climat, il y a un vrai scandale autour de la façon dont les parlementaires ont évacué le rapport sur la gestion des fonds PetroCaribe de 2008 à 2016. Si les alliés du gouvernement peuvent se réjouir, le président Jovenel Moïse a tout intérêt à ce que la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif n’enterre pas le rapport sans produire un argumentaire solide à défaut de condamnations exemplaires.

C’est avec plusieurs épines au pied que le président de la République va fêter sa première année au pouvoir. Beaucoup d’acteurs du monde économique, parmi eux, ceux de l’aide internationale, attendent qu’il formule clairement sa vision et indique le chemin qu’il compte prendre. Plus que tout, ils espèrent un peu plus de prévisibilité au moment où la Caravane du changement va être déployée sur tout le territoire.

Pour sa deuxième année, qui commence le 8 février, le président Moïse aura besoin d’obtenir des résultats concrets, il ne pourra pas y arriver seul, sans convaincre plus de partenaires à le rejoindre. Haïti a de nombreux problèmes, le premier semble être de trouver un argumentaire compréhensible et lisible. Pour cela, il lui faut lire et relire le mode d’emploi de la bonne gouvernance en pays pauvre.

Frantz Duval
Auteur
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