Jovenel Moïse, une première année marquée par un excès de confiance

Des idées pour le développement

Publié le 2018-02-05 | Le Nouvelliste

Economie -

Pour sa première année de mandat, le président Jovenel Moïse a fait preuve d’un véritable excès de confiance. Il ne doute de rien. Il ne nuance pas. Il n’a même pas pris le temps de soupeser ses promesses et ses prises de position. Résultat il crée une attente démesurée au niveau de la population. Tout le monde attend déjà des résultats extraordinaires à la hauteur de ces innombrables promesses. Comme si elles portaient en elles le germe de la mobilisation anti-Jovenel Moïse que l’opposition écartelée a du mal à canaliser.

Le 18 novembre 2017, moins de dix mois après son intronisation, le président Jovenel Moïse a pris la décision de remobiliser, partiellement mais officiellement, les Forces armées d’Haïti (FAd’H). La population attend encore de la voir en œuvre. Le parrain politique de l’actuel locataire du Palais national, l’ex-président Michel Martelly, avait dû ravaler cette promesse de campagne pendant tout son mandat de cinq ans. D’aucuns se demandent alors pourquoi Michel Martellyavait finalement laissé tomber ce projet. Qu’est-ce qui porte le président Moïse à croire qu’il peut réussir aussi facilement là où son aïeul PHTK avait échoué lamentablement.

Le contexte socioéconomique et géopolitique a-t-il vraiment changé pour permettre le retour effectif des FAd’H ? Selon toute vraisemblance, la communauté internationale n’est pas du tout emballée par cette idée de retour. De plus, une frange de la population qui a été victime des exactions a encore l’image de cette armée au travers de la gorge. Les nombreux coups d’État dévastateurs ont marqué l’imaginaire du peuple haïtien au fer rouge.

On peut dire que le président Moïse a fait preuve de caractère en lançant de son propre chef la remobilisation des FAd’H. Mais arriver à la faire fonctionner convenablement demeure le grand défi. Pour preuve, le ministre de la Défense Hervé Denis se tourne vers l’Organisation des États américains (OEA) pour trouver les moyens de faire avancer le projet. Un titre de notre confrère Robenson Geffrard résume bien la situation : « Après un lancement raté, le gouvernement cherche le support de l’OEA pour les Forces armées d'Haïti (1). » « Après avoir tenté de lancer le recrutement de soldats et nommé un général en chef sans état-major, le ministre de la Défense Hervé Denis a plaidé la cause des FAd’H devant le Conseil permanent de l’OEA le mercredi 24 janvier 2018 à Washington », a indiqué M. Geffrard.

Ainsi, ce qui pouvait être perçu comme une force de caractère peut alors être interprété comme une forme de légèreté de la part du chef de l’État. Peut-on prétendre avoir scellé le retour des FAd’H sans s’assurer au préalable des moyens de son fonctionnement ? La communauté internationale ne se montre pas vraiment disposée à supporter le retour de l’armée. Les propos du chef par intérim de la Mission des Nations unies en appui à la justice en Haïti (Minujusth) sont là pour le confirmer. M. Mamadou Diallo avait affirmé péremptoirement que son institution n’envisageaucune forme de relation avec l’Armée d’Haïti et que son mandat consiste à accompagner la Police nationale et le renforcement du système judicaire. Difficile d’imaginer l’OEA décider le contraire.

Sur le terrain, la Police nationale a inauguré une police frontalière quelques semaines après la remobilisation de l’armée. Alors que les autorités misaient sur l’armée remobilisée pour sécuriser les frontières et combattre la contrebande. Pourquoi était-il alors si urgent de remobiliser précipitamment les FAd’H ? Des signaux bien contraires !

Les innombrables promesses du président Moïse

Sur tous les plans, le président Moïse prétend pouvoir relever des défis nationaux qui ne datent pas d’hier. Il promet d’électrifier l’ensemble du pays 24/24 en 24 mois. Un vrai miracle ! Le pays tout entier retient son souffle. Une vidéo de la présidence montre le début de la construction d’une centrale électrique éolienne. Mais la construction d’un réseau électrique national visant à résoudre l’épineux problème de l’accès à l’électricité prendra probablement du temps. Si durant le mandat du président Moïse, le pays arrive à être alimenté 12 heures par jour de façon durable, ce serait déjà un bel exploit. La population n’exigerait pas les autres 12h. D’ailleurs, des gens qui ne travaillent pas n’ont pas besoin d’électricité 24/24. Ils ne peuvent la payer.

En visite de supervision à Carrefour Joffre au cours du mois de décembre 2017, le président Moïse a communiqué un menu bien garni de promesses à réaliser pendant ses quatre prochaines années. Il énumère :« Huit aérogares, trois grands aéroports internationaux, 12 000 salles de clases, des centaines de kilomètres de routes, 22 centres de traitements de matières fécales, 130 centres de santé dans 130 sections communales, une ambulance dans chacune des 146 communes du pays, un réseau électrique national, un campus universitaire, de nombreux blocs sanitaires à travers le pays et des drainages sur des rivières (2). »

Le président Moïse ne veut plus de toilettes en bois en Haïti alors que même à Port-au-Prince, il existe encore plein de ménages qui ne disposent même pas de ces latrines. À chaque visite, en Haïti comme à l’étranger, il prolonge la liste des promesses : des logements sociaux munis de conforts modernes, 100 kilomètres de routes par année, la relance de l’agriculture...

Il reste au ministère de l’Économie et des Finances (MEF) de penser au budget total de l’ensemble de ces promesses pour voir s’il ne dépassera pas la valeur du Produit intérieur brut (PIB) national, estimé à seulement 8.5 milliards de dollars américains. D’où pourrait venir le financement de ce vaste de projets ? L’aide internationale est en chute libre. Le programme PetroCaribe est clos. Haïti, a confirmé le MEF, ne peut plus opérer des transactions financières avec le Venezuela à cause des sanctions internationales. Le budget national 2017-2018 prévoyait de collecter au maximum 93 milliards de gourdes, à peine 1.4 milliard de dollars.

Avec son projet phare de la Caravane du changement qui constitue l’objet principal de la communication officielle, les conseillers du président Moïse prétend avoir réalisé en quelques mois ce que ses prédécesseurs n’arrivaient pas à accomplir en plus de 50 ans. On ne dispose pas de document de projets. Encore moins de documents d’évaluation d’impacts. Le chef de l’État affirme avoir fait passer le coût de construction du kilomètre de route de 1.5 million à 400 000 dollars américains. Une réduction drastique qui laisse songeurs certains ingénieurs.

La prolifération de ces promesses faramineuses peut être interprétée comme le résultat d’un excès de confiance. Celui-ci peut traduire, à son tour, une forme de méconnaissance des dossiers, ce qui serait un mauvais signal du président envers les différents acteurs de la vie nationale. Ces innombrables promesses sont aussi des potentiels points faibles que l’opposition relatera à la fin du mandat, si elles ne sont pas réalisées. Déjà, à la fin de la première année, on s’interroge sur le calendrier d’exécution et le début de réalisation.

Quel bilan pour la première année ?

Évidemment, en un an, dans un pays aussi malade, on ne pouvait pas s’attendre à d’énormes résultats. On peut cependant aisément interpréter les premiers signaux du président Moïse qui façonnent la perception de l’opinion publique. On voudrait disposer d’un plan d’action à suivre pour les quatre prochaines années. Cela donnerait des signaux positifs d’un nouveau départ. L’actuelle équipe a-t-elle entamé une nouvelle ère dans la gouvernance nationale ? Qu’est-ce qui a été fait concrètement dans le cadre de la lutte contre la corruption ?

On ne peut pas penser au bilan de la première année du président de la République sans recourir à sa promesse phare de campagne électorale. M. Moïse promettait de « mettre ensemble la terre, l’eau, le soleil, les femmes et les hommes pour améliorer le bien-être collectif ». Bien entendu, on ne sait toujours pas trop ce que cela veut dire dans la vraie vie. Un an après, où en est-on dans la matérialisation de ce rêve. Comment et par quels moyens, compte-t-il s’y prendre ? Les officiels en parlent d’ailleurs de moins en moins. Le président Moïse aussi. Après la déclaration de politique générale du Premier ministre Jacques Guy Lafontant, des feuilles de route ont été distribuées aux différents ministres. Une feuille de route vise essentiellement à faciliter des évaluations périodiques. Où en est-on aujourd’hui ?

La première année du président Moïse devrait donner naissance à un plan d’action gouvernemental,réalisablesur les quatre prochaines années. On pourrait alors suivre son évolution tout au long du mandat. Cela constituerait un signal crédible du lancement du changement véritable qu’avait promis le candidat Jovenel. La presse pourrait s’en servir pour évaluer les différentes réalisations de l’équipe au pouvoir à chaque année. Pour sa part, le Parti haïtien tèt kale (PHTK) pouvait, lui, disposerd’un plan sur 25 ans afin de commencer à préparer l’après-Jovenel qui ne pourra briguer un second mandat consécutif.

Les partisans du régime en place diront qu’un an représente un horizon trop restreint pour évaluer l’équipe gouvernementale. Pourtant, la première année d’un mandat demeure la plus importante du mandat présidentiel. Elle doit servir à bâtir sa renommée, sa crédibilité et à gagner la confiance de la population et de ses partenaires. Les premières mesures gouvernementales devaient être symboliques. La formation du premier gouvernement et de l’équipe des conseillers du Président devait constituer les premiers signaux crédibles de bonne gouvernance.

Depuis les premiers mois du président Moïse, on a déjà enregistré une certaine mobilisation populaire à travers notamment le vote du budget 2017-2018. Même des proches du pouvoir s’interrogent sur la compétence de certains membres de l’équipe gouvernementale. Ils réclament déjà un certain remaniement avant la fin de la première année du gouvernement.

Comparé à celui du président Martelly, le début du mandat du président Moïse est quand même moins problématique. Pas de scandales politiques inutiles et à répétitions. Le Premier ministre Lafontant a été ratifié au premier essai, comparé aux quatre Premiers ministres désignés pour deux ratifiés à la première année de l’ère Martelly. Mais la ratification de l’actuel Premier ministre, malgré des doutes raisonnables sur son éligibilité, avait laissé une impression d’un Parlement transformé en une caisse de résonance de la présidence. Cela a probablement facilité la mobilisation de la rue puisque la population se retrouvant sans défenseurs au Parlement essaie de faire entendre sa voix autrement. La séance surprise du 1er février sur la gestion des fonds du programme PetroCaribe n’a fait que confirmer cette perception.

En termes de réalisations, l’administration Moïse/Lafontant revendique le curage des canaux d’irrigation, la construction de quelques kilomètres de routes et la réalisation des routes agricoles à travers la Caravane du changement. Celle-ci est au président Moïse ce que le Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (Psugo) était au président Martelly. Certains analystes avaient capté, dès la première année, des signaux que le Psugo n’allait pas faire long feu en absence d’une approche structurelle de sa mise en œuvre.

Pour la première année de son quinquennat, l’équipe en place fera-t-elle son autocritique ? Va-t-elle reconnaître là où elle aurait pu faire beaucoup mieux tout en essayant de corriger ce qui mérite de l’être pour les prochaines années ? Malheureusement, cette pratique ne fait pas encore partie de la mentalité des dirigeants haïtiens. Le Psugo est complètement disparu de la circulation cinq ans après son établissement. L’actuel ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a admis qu’il s’agit un véritable fiasco. Qu’en sera-t-il de la Caravane dans cinq ans ? On gaspillait tellement d’argent dans la propagande autour du Psugo pour l’anéantir cinq ans plus tard ! Si seulement nos dirigeants étaient plus responsables !

1) http://www.lenouvelliste.com/article/182323/apres-un-lancement-rate-le-gouvernement-cherche-le-support-de-loea-pour-les-forces-armees-dhaiti

2) Reportage de Robenson Henry de Radio TéléKiskeya, https://www.facebook.com/robenson.henry.58/videos/1918955241477762

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr Auteur
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