L’embarrassant rapport PetroCaribe, transféré à la cour des Comptes, reste en vie

Publié le 2018-02-01 | Le Nouvelliste

Editorial -

Cela ressemble à une séance clandestine du Sénat haïtien. Moins de 24 heures après avoir passé des lustres à discuter du sexe des anges et autres façons de faire comme ci pour éviter de faire comme cela se doit, les sénateurs haïtiens ont, en quelques minutes, expédié le rapport sur la gestion des fonds PetroCaribe à la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif.

Une résolution a été votée en ce sens par les dix-sept sénateurs présents. La séance a été régulièrement tenue. Dans la résolution votée, non seulement le rapport reste en vie, mais son contenu est transféré intact aux juges de la Cour des comptes. Si le sénat a refusé de trancher sur le fond, il n’a pas renoncé à son droit d’enquêter.

L’article 1 de la résolution stipule « L’assemblée des sénateurs demande à la Cour des comptes et du contentieux administratif d’effectuer une analyse, une vérification et un examen approfondis de la gestion des fonds PetroCaribe sur la période allant de septembre 2008 à septembre 2016, conformément à l’article 200 de la Constitution…. ».

Aux petites heures avant l’aube, jeudi, avant de laisser le palais législatif, les mêmes sénateurs qui ont voté jeudi soir la résolution avaient décidé de mettre la séance sur l’examen du rapport en continuation après avoir passé plus de treize heures à faire le tour du cercle de l’impuissance. Ils ont donc changé d’avis, loin des caméras et des opposants, sagement, entre élus de la majorité présidentielle.

Il faut dire que le rapport PetroCaribe embarrasse tout le monde. Ceux qui l’ont rédigé. Ceux qui y sont pointés comme coupables. Ceux qui défendent avec maestria les accusés. Ceux qui voudraient faire oublier toutes les imperfections du texte. Tout le monde est embarrassé par l’encombrant rapport.

À mesure que les jours passent, on se rend compte que le sénateur Youri Latortue a mis le pied dans une vraie fourmilière en cherchant à débroussailler les méandres de la corruption ou de la mauvaise gestion des millions de PetroCaribe. Le sénateur Evalière Beauplan, en poursuivant le travail sur les traces de Latortue, a jeté de l’huile sur le feu.

Le rapport, de jour en jour, est devenu brûlant. La charge calorifique est décuplée par le fait que des conclusions similaires, à des nuances et noms près, émanent dans deux versions d’une conjonction de convictions de fils de la majorité présidentielle et d’enfants de l’opposition. Avec de tels parrains, le rapport avait tout pour embrasser les deux camps. Personne ne pouvait le tuer sans paraître être traître à son camp.

La séance de mercredi est venue ajouter un nouvel éclairage sur le destin du rapport. Les conclusions et recommandations du rapport étaient contestées dans leur forme, mais pas sur le fond. À écouter les sénateurs de la défense comme ceux de l’accusation, on peut douter de qui est vraiment coupable, tout en étant convaincu que des crimes de légèreté ou de forfaiture ont été commis dans l’exécution des différents projets financés avec le 1.7 milliard de dollars issus de PetroCaribe, entre 2008 et 2016.

La majorité présidentielle au Parlement avait la capacité de rejeter le rapport. Elle n’a pas choisi cette voie. Elle a peut-être compris que son sort est lié à ce rapport de façon trop intime pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Les sénateurs ont donc décidé de transférer le rapport-problème à la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif. Le rapport n’est pas rejeté. Il est maintenu en vie. Et déjà, il embarrasse les honorables membres de la Cour avant même de leur parvenir.

Non seulement des membres de la Cour des comptes et du contentieux administratif sont cités dans la version Latortue du rapport, mais l’institution dans son ensemble a manqué à son devoir de surveillance et de rigueur car elle a peu regardé comment, de 2008 à 2016, des millions et des millions de dollars ont été dépensés dans le pays.

Si à chaque étape de la machine de l’État, les uns et les autres avaient fait leur travail, à défaut de débusquer de replets mimis, on aurait pu économiser sur le beurre et mettre fin à un monumental embarras qui grossit encore.

Frantz Duval
Auteur
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