Les impacts de l'occupation américaine d'Haïti 1915-1934

Si jamais haïtiens, vous perdez votre nationalité, ce dont Dieu vous garde), vous n’aurez pas chez vous le droit de parler en hommes. Vous serez réduits à baisser la tête devant l’étranger. Et comme, au souvenir de votre histoire, on sera toujours dans la crainte d’un soulèvement de votre part, vous serez maintenus dans une sujétion tout aussi dure que l’esclavage… Demesvar Delorme (1873)

Publié le 2018-02-08 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Réflexions diverses sur Haïti

Introduction

Les conséquences de l’Occupation américaine de 1915 sont nombreuses, mais nous aimerions surtout aborder trois d’entre elles :

1- l’impact politique;

2- l’impact économique;

3- l’impact idéologique et culturel. Mais il est nécessaire de toujours garder à l’idée l’interrelation de ces trois expressions. Par ailleurs, il faut noter que si certains impacts sont ressentis dans l’immédiat, d’autres (peut-être encore plus pervers) se manifesteront sur un temps plus long.

1- L’impact politique

L’impact le plus visible de l’occupation américaine au plan politique fut la mise en place d’un nouveau système. L’annulation du jeu d’influences des élites régionales dans la répartition des privilèges du pouvoir fut possible, grâce à l’élimination des armées cacos (faiseurs de présidents), et la mise hors jeu une fois pour toute de la paysannerie haïtienne, comme un élément avec qui il fallait compter lors de la prise du pouvoir politique. Désormais, l’armée d’Haïti créée par les Américains « encadre et surveille » le pouvoir civil et répond aux intérêts étrangers.

Selon le géographe Georges Anglade, pendant tout le XIXe siècle, Haïti était divisée en 11 régions ayant à leurs têtes des élites qui étaient codétentrices du pouvoir politique et du pouvoir économique. Cet arrangement imparfait, qui tenait peu compte des besoins des grandes masses paysannes, ne pouvait ignorer même de manière partielle et démagogique le monde rural, source unique de leurs revenus.

Le nouvel ordre politique établi par les Américains trouvera l’une de ses premières expressions dans les paroles du capitaine Edward Latimer Beach au docteur Rosalvo Bobo, homme politique, patriote et chef d’une insurrection caco dans le Nord, aux premiers jours de l’occupation: « Vous n’êtes pas candidat parce que les EEUU l’interdisent… sachez que vous êtes en plus un ennemi public des États-Unis. »

Cette nouvelle formule imposée du dehors s’appelle « démocratie ». Et s’accompagnera très souvent des plus brûlantes humiliations. Comme les propos grossiers du général Butler traitant Sudre Dartiguenave de « sale menteur ». Cette « démocratie » sera maintes fois agrémentée d’interventions musclées de la garde et parfois de la présence intimidante de quelques croiseurs du grand voisin au large des côtes haïtiennes. Juste pour désamorcer d’éventuelles turbulences des déshérités. Au fil du temps, le vote des parlementaires cèdera la place au suffrage universel à la sauce de Washington.

Les « élites haïtiennes » ont donc appris et vérifié que l’étranger faisait et défaisait les gouvernements.

De Sudre Dartiguenave à nos jours, tous les chefs d’État haïtiens, sauf un, recevront la bénédiction de Washington. Seul Jean-Bertrand Aristide a été élu par le peuple haïtien le 16 décembre 1991, contre la volonté de l’administration américaine. Aussi, cette dernière, faute d’obtenir une abdication volontaire de l’entêté, sévira-t-elle contre cet élu non désiré en fomentant le coup d’État de septembre 1991. Washington procédera à une formule inédite d’élection par communauté internationale interposée, pour la reconduction « négociée » de l’élu reformaté comme le soulignait Marcel Gilbert dans ses « lettres à la Nation » en 1992-1993.

Quand les intérêts étrangers le commandaient, la garde d’Haïti intervenait et renversait ou aidait à renverser « démocratiquement » le président, pour une « correction » en faveur « des intérêts supérieurs de la nation », comme en 46, en 50, et toutes les autres fois plus tard, notamment en 1991.

2- L’impact économique

Le deuxième impact, très brutal, c’est l’impact économique et financier ayant abouti à la dépendance totale de l’économie haïtienne moyennant :

• La déstructuration progressive de l’économie paysanne par le biais des dépossessions massives suivies d’émigration vers les usines sucrières de Saint-Domingue et de Cuba dans un premier temps ;

• La dépendance financière par le biais de contrats léonins comme ceux qui liaient l’État haïtien à la firme de construction américaine J.G.White; l’emprunt de la EXIMBANK à la SHADA accompagnant la destruction de la production vivrière et des forêts de pins du pays et, plus tard, les prêts faramineux du projet ODVA (Organisation pour le développement de la vallée de l’Artibonite);

• Le pillage des mines grâce aux contrats dévastateurs avec des firmes comme la REYNOLS à Miragoâne et la SEDREN près des Gonaïves ; elles commencèrent leur exploitation au milieu des années 50. En 1965, leur production minière atteignait 427 000 TM. Et quand ces firmes engrangeaient US 10 millions de profits, elles concédaient la modique somme de US 240 000 à l’État haïtien ;

• La réorientation de l’économie haïtienne vers la sous-traitance et le tourisme à partir de 1968, induisant une réduction progressive de la production agricole, puis une insécurité alimentaire grandissante accompagnée d’épisodes de famine comme ce fut le cas en 1977 et de plus en plus fréquemment au fil du temps ;

• La destruction du cheptel porcin (1981-1982 ) pour affaiblir davantage l’économie paysanne, forcer l’émigration rurale notamment vers Port-au-Prince pour les besoins de la sous-traitance et créer une couche de bourgeois liée à l’élevage du cochon américain et à l’importation de son de blé et autres produits made in USA.

• Et finalement, depuis 1986, l’application sans désemparer du « plan américain pour Haïti » avec ses tarifs douaniers à ras le sol, ses privatisations ouvertes (cimenterie, minoterie, Téléco) ou camouflées comme dans le cas de l’EDH, dans un processus de privatisation des profits par E-Power, Sogener, Haytrac…et consorts, accompagné de socialisation des pertes, sous l’euphémisme de « subvention de l’État » à la compagnie.

• Une économie de plus en plus extravertie mise sous perfusion avec la présence de milliers d’ONG américaines, canadiennes, françaises, suisses, allemandes, etc. Toutes, travaillant au « développement d’Haïti ». Elles accompagnent ainsi les grandes institutions financières poursuivant les mêmes objectifs (prendre la place de l’État et appliquer les politiques mises en train par l’étranger pour chaque secteur privatisé) ;

• L’assistanat à grande échelle, induisant l’infantilisation de l’État haïtien et le dévoiement des consciences. La pauvreté des grandes majorités se projetant comme un fonds de commerce aux sources intarissables de profits pour une infime minorité.

3- L’impact idéologique et culturel

Le troisième impact qui nous intéresse est d’ordre idéologique et culturel. C’est un impact dont les effets se sont fait sentir à terme.

L’impact idéologique et culturel est lié aux deux premiers et ils se renforcent mutuellement.

L’un des premiers effets de l’occupation fut la perte de confiance des élites dans leurs capacités à trouver des solutions aux problèmes de leur société. « L’une des choses qui m’ont le plus vivement impressionné, au retour de ma mission en France, il y a deux ans, c’est le désarroi dans lequel j’ai trouvé l’élite de ce pays depuis l’intervention américaine dans les affaires d’Haïti » écrivait Jean-Price Mars, consterné, dans la préface de son livre, La vocation de l’élite . Ce fut la première victoire culturelle de l’occupant. Mais le reste de la société n’avait pas suivi l’élite dans cette voie, dans un premier temps.

Cependant, les Américains en abandonnant le pays y ont laissé des institutions et des leviers. Désormais les étudiants haïtiens les plus brillants auront droit à des bourses d’études aux États-Unis où il leur sera fait la « démonstration » de l’infériorité de la culture populaire : non seulement les chants, les danses, mais surtout, la religion vaudoue, les pratiques culturales paysannes, le mode de vie paysan. En un mot, le savoir, le savoir-faire et le savoir-être populaires :

« Pour cette cohorte de master off, … la technicalité américaine était la seule et ultime réponse aux problèmes du sous-développement de l’agriculture haïtienne, la formule nec plus ultra qu’il fallait imposer au paysan archaïque d’Haïti. »

A mesure que l’école traditionnelle progressait, que le fatras culturel était absorbé, dans cette même mesure, l’aliénation enfermait un nombre de plus en plus grand de cerveaux. On ne jurait que par le blanc (omniscient), sa modernité, ses modèles, ses normes (d’ailleurs, on ne parle aujourd’hui que de normes internationales à appliquer). Quid des normes nationales ? Existent-elles ? Sont-elles nécessaires ?

L’assistanat à grande échelle a perverti beaucoup de monde. Les salaires alléchants offerts par maintes ONG et les organisations internationales, dans un pays qui n’offre guère de travail, a perverti les consciences et a créé une frustration grandissante parmi les jeunes gens les plus éduqués.

Finalement, une fraction non négligeable de ceux qui se positionnaient en 1986-1991-1994 aux côtés du peuple, dans son combat pour de véritables transformations sociales, se retrouve aujourd’hui du côté des petits projets d’ONG ou de plus gros projets financés par les grandes puissances. Projets bidon qui ne mènent nulle part et, le plus souvent, fer de lance ouvert ou camouflé du plan néolibéral. Projets de reboisement, de pépinières, « d’innovation agricole », d’eau potable, d’écoles, de vaccination, de lutte contre la violence…

Pourtant, ces organisations internationales et ces ONG sur le terrain depuis 20 ans, 40 ans ou 50 ans ne laissent derrière elles qu’une misère plus atroce que celle qui existait à leur arrivée, et comme note négative additionnelle, une mentalité d’assistés chez plus d’un. C’est ça l’humanitaire !

Face à ce constat d’échec de la voie étrangère de développement d’Haïti, il ne reste qu’une alternative, une seule : la lutte véritable pour les grandes transformations socio-économiques et politiques. Et, nous devons le rappeler, cette lutte est faite de sacrifices, de générosité, de détermination, de clarté idéologique et d’engagement sincère. Il n’existe aucun autre chemin.

Myrtha Gilbert janvier 2018 Auteur
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