À propos de l’authenticité de certaines sources de l’Histoire d’Haïti

Publié le 2018-02-02 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Kesner Millien,

Chez les écrivains de l’Antiquité, le mot ‘’Histoire’’ désignait toute recherche ou information sur les périodes écoulées. Plus tard, on a insisté sur le caractère chronologique des faits considérés. L’Histoire devient alors la science du passé dans son évolution concrète. Elle veut retrouver les faits à leur date, dans leur milieu vrai.

De nos jours, ce domaine social s’élève jusqu’à dégager les lois qui régissent la vie des hommes et des sociétés humaines et atteint ainsi les limites de la science et de la philosophie.

Le fait historique, c'est-à-dire le fait passé, ne s’observe pas, mais il se reconstitue, à l’aide de souvenirs ou de traces du fait…

Eclairé par la critique historique, l’historien, par l’imagination et l’hypothèse, cherche à voir les hommes et les choses avec leurs caractères propres et essaie une ‘’résurrection’’ qui rendra ‘’Présent le Passé’’.

Cette dernière exigence fondamentale qui symbolise l’exactitude ou l’objectivité amène toujours nos éminents historiens à battre le pavé, ici ou ailleurs, pour rassembler les sources nécessaires à une production historiographique correcte.

L’Histoire : Résurrection du Passé : l’histoire se construit essentiellement par des renseignements sur le passé ; lesquels nous sont fournis à travers des documents qu’interprètent les historiens. Ces documents peuvent être des textes écrits ; les matériaux les plus importants en l’occurrence : (manuscrits, livres, les anciens journaux, les bibliothèques tant privées que publiques, inscriptions, dessins ou peintures sur pierre ou autres matériaux) ; des monuments, (temples, tombeaux, pierres tombales, statues, cimetières) ; des armes, des outils, des objets divers. On en a recueilli d’énormes quantités, parmi lesquelles l’historien s’attelle à faire le choix judicieux.

En un mot, selon Lucien Febvre : ‘’l’histoire se fait avec des documents écrits, sans doute’’. Et plus loin, Yves Santamaria, dans son fameux ouvrage intitulé : ‘’Comment se fait l’Histoire’’ nous apprend que : ‘’L’Histoire a noué avec l’écrit des liens privilégiés’’.

Sur la base de ces considérations pertinentes, avons-nous le droit de questionner l’authenticité de ce que rapportent nos historiens, ou encore, ces derniers sont-ils en mesure de dénicher les sources de notre histoire si riche en faits jusque là inconnus.

Pour justifier ces inquiétudes, Monsieur Ulrick Duvivier, dans sa Bibliographie, parue en 1941, fit clairement voir aux intellectuels que pour bien écrire notre histoire, il faut sortir du pays, vu que la majeure partie des sources tant imprimées que manuscrites y relatives, se trouvent dans des archives et bibliothèques à l’étranger.

Dans cette même logique, l’historien haïtien bien connu, feu Laurore Saint-Juste, dans un article paru dans le journal ‘’Le Nouvelliste’’,le 28 juin 1974, fait un inventaire sérieux des pays qui déterminent des archives intéressantes sur l’histoire de notre pays.

Par ses contacts personnels, il a pu se renseigner sur les fonds documentaires haïtiens à Varsovie de même qu’à Vienne, en Autriche, à Londres, en Pologne, au Vatican et même à Moscou.

A propos des sources haïtiennes en Espagne, feu Gérard Mentor Laurent, également historien haïtien très compétent a déjà écrit un remarquable ouvrage ; sur celles de Cuba, rappelons le volume de Luciano Franco : ‘’Los documentos para la historia de Haïti en los Archivos Cubanos’’.

Aux Archives du Guatémala le français Hondaille a signalé la présence de papiers haïtiens, de même qu’il existe au Pérou, au Mexique, en Colombie et au Vénézuela.

En ce qui concerne la France, elle a joué un grand rôle dans notre histoire de peuple, et de ce fait, possède, une bonne partie de notre histoire écrite.

Ainsi donc, Laurore Saint-Juste, dans le cadre de la préparation d’un inventaire de nos sources historiques externes, a fait un travail de grande envergure pendant deux années, (1954-1956). Le résultat était fructueux : il avait pu détecter toute une multitude de documents historiques et surtout deux (2) volumes dactylographiés de documents importants, concernant la Chambre des députés d’Haïti et notre ministère des Affaires étrangères.

Ce n’est que dernièrement que l’historien français Francis Arzalier est tombé au cours de ses recherches, sur un lot de manuscrits, relatifs à l’histoire d’Haïti, rédigés par un ancien délégué de la France en Haïti, du nom de Gaspard Théodore Mollien, durant son passage dans le pays, sous le gouvernement du président Jean-Pierre Boyer.

Jusqu’à aujourd’hui, même les restes mortels de plusieurs de nos hommes politiques, reposent dans certains cimetières de France. Les anciens présidents haïtiens Jean-Pierre Boyer (9 juillet 1850) et Lysius Félicité Salomon Jeune (19 octobre 1888), ainsi que certains autres hommes politiques haïtiens, tels : Docteur Rosalvo Bobo et Colbert Bonhomme (26 mai 1977).

Dans le cadre de cet inventaire, l’Italie a également joué sa partition. Soulignons pour l’histoire, qu’après la mort du roi Henry Christophe, sa femme, la reine Marie Louise, ainsi que ses deux filles, les princesses Améthys et Athénaïs se sont réfugiées en Italie, et ceci, jusqu’à leurs décès survenus respectivement en 1831, 1851 et 1852. Leurs corps reposent dans une petite chapelle située dans la ville de Pise avec celui d’une sœur de Madame Christophe, Madame Jean-Louis Pierrot, née Geneviève-Louisa Coidavid, morte en 1852, ancienne Première Dame d’Haïti. Cette chapelle a été construite avec les fonds fournis par Madame Christophe à la Congrégation des Capuccins, établie dans cette ville. Ce qui lui a valu de figurer parmi les bienfaitrices de cette Congrégation.

L’historien Laurore Saint-Juste, de regretté mémoire, invité par le département d’État américain, en 1959, a eu la chance de visiter dans plus de vingt États, des musées, archives et bibliothèques et de rencontrer des collectionneurs de documents historiques rares. Au Massachussetts, Saint-Juste a pu découvrir certains documents sur Charles Sumner, défenseur acharné de la souveraineté du peuple haïtien contre les visées annexionnistes du général Grant. Selon Laurore Saint-Juste, les États-Unis constituent une source incontournable pour les historiens qui font des recherches sérieuses sur l’histoire de notre pays.

Toujours selon Saint-Juste dans son inventaire généalogique, nos liens sont beaucoup plus étroits avec La Nouvelle Orléans, où les pierres tombales examinées avec soin par feu Maurice Lubin, révèlent des noms aujourd’hui bien connus : Arnaud, Boyle, Bourgeois, Colomb, Dubourg, Dupuy, Duval, Gardère, Lambert, Leyendre, Laporte, pour ne citer que quelques-uns. Il est jusqu’au lointain Illinois dont Chicago, qui doit sa fondation à Jean Baptiste Point de Sable, natif d’Haïti. A Springfield plus précisément au State Archives où Abraham Lincoln mentionne Haïti dans ses papiers ; où l’illustre président parle avec affection de son ami haïtien, un nommé Florville, qui fut à Springfield son coiffeur et son confident : ‘’Billy the Barber’’ ; Tel est l’affectueux surnom que donnait le grand Lincoln à notre compatriote, natif du cap.

Actuellement, Yale University s’intéresse énormément aux collections Mangonès et Price Mars.

Sans aller plus loin, on trouve une partie de notre histoire dans les Archives et les bibliothèques privées et publiques chez notre voisine : La République dominicaine, pays que nous avions occupé pendant vingt et une années. L’historien Georges Michel en sait long.

Beaucoup de nos historiens et chercheurs qui ont effectué des travaux importants en histoire, l'ont fait à l’extérieur d’Haïti, c'est-à-dire dans les pays cités dans l’inventaire dressé par Laurore Saint-Juste ; lui-même a pu écrire son ouvrage intitulé : ‘’Présence Polonaise en Haïti ; les deux cousins, Claude et Marcel B. Auguste ont produit des livres très documentés ; grâce à des documents, trouvés à l’extérieur, les Auguste ont apporté pour l’histoire des vérités longtemps ignorées relatives à l’histoire de notre pays.

Feu Roger Gaillard, avant d’écrire sa série '' Les Blancs débarquent '', a effectué ses recherches à Washington ; Suzy Castor a fait des recherches très avancées dans les archives à l’extérieur pour écrire son livre sur l’Occupation américaine. Enfin, Alain Turnier, Eddy V. Etienne ont beaucoup puisé à l’extérieur.

Bien que les fonds documentaires externes concernant l’histoire de notre pays soient, à bien des égards, partiels, beaucoup d’esprits avisés estiment qu’il est grand temps pour nous de rapatrier en tout ou en partie ces richesses documentaires même sous forme de photocopie ; car notre pays en a grand besoin.

Kesner Millien Master I en Histoire. m.kesnermilien@gmail.com Auteur
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