Ce qui m’intéresse c’est le sort d’Haïti!

Publié le 2018-02-02 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Les propos prêtés à Donald Trump qualifiant Haïti et les États africains de « Pays de merde » ont suscité beaucoup de réactioins. Je ne vais pas me prononcer là-dessus et cela pour deux raisons. La première, c’est que l’intéressé lui-même a fait un rétropédalage a minima. La deuxième, c’est parce que, d’une part, j’ai conscience que mes ancêtres appartiennent à un continent, l’Afrique, qui,il fut un temps, a vu s’épanouir de grandes civilisations qui ont porté le flambeau de la science et de la culture. Et mieux qu’un passé, l’Afrique, si les prévisions de ses économistes optimistes se confirment, a devant elle un avenir radieux. Et d’autre part, mes arrière-grands-parents arrachés de la terre africaine, jetés sur les rivages de Saint-Domingue, ont réalisé une épopée unique dans l’histoire du monde : se rendre maîtres par les armes d’un territoire dont ils étaient esclaves au terme d’une lutte sanglante et sans merci contre la plus grande puissance militaire de l'époque : la France napoléonienne.

Mieux que cela, ils se sont donné une vocation, transmise de génération en génération, de faire d’Haïti la terre de la liberté de l’homme noir et de lutter hors d’Haïti pour la liberté des peuples quels qu’ils soient: parce que pour eux la liberté ne se divise pas! De Dessalines aidant Miranda pour l’Amérique latine à l’aide fournie aux indépendantistes grecs, en passant par la mise en garde prémonitoire du délégué haïtien, le général Alfred Nemours, à la Société des Nations en 1935 lors de l’agression de l’Éthiopie par les forces du fascisme italien allié de l’impérialisme hitlérien : « Craignons un jour d’être l’Éthiopie de quelqu’un !», aux professionnels et éducateurs haïtiens prêtant leurs services à l’Afrique fraîchement indépendante des années 1960, le fil conducteur n’a jamais été rompu. Avec cet État créé ex nihilo par des hommes d’horizons divers, issus de tribus multiples, aux religions et coutumes différentes se sont développées, malgré toutes ces forces centrifuges, une société et une culture propre à Haïti.

Ces réalisations ne peuvent s’apprécier que si l’on garde en perspective que le pays a souvent évolué dans un contexte marqué par une hostilité manifeste ou une amitié perfide de la communauté internationale tandis qu’à l’intérieur opéraient ceux que, en son temps, Louis-Joseph Janvier appelait les « antinationaux » rejoints par les inconscients et irresponsables de nos jours, et qui souvent ont saboté ou fait avorter toute entreprise de progrès au sein du pays. Plus de deux cents ans après, le pays créé par ces esclaves africains révoltés est encore debout, malade certes, peut-être même très malade, mais il n’a pas été rayé de la carte. Et c’est un petit miracle qu’il faut apprécier. J’ai donc eu la chance de naître dans ce pays,Haïti, et d'être descendant d’hommes qui ont marqué indubitablement l’histoire de ce coin de terre et d’ailleurs. En ce sens, les propos attribués à Donald Trump ne m’interpellent pas.

Ce qui m’intéresse par contre, c’est l’état actuel d’Haïti et l’avenir des hommes et femmes de cette terre. Et alors :

- Quand j’apprends qu’au cours de l’année 2017, selon les statistiques de la Policia de Investigaciones chilienne, près de 105 000 de nos jeunes gens ont émigré vers le Chili, c’est qu’ils ne croient plus en l’avenir de leur pays qui ne semble pouvoir rien leur offrir d’autre que des promesses et des paroles;

- Quand la capitale grouille de bidonvilles : Village de Dieu, Solino, Fort St-Clair, Cité Soleil, etc., où les conditions de vie sont exécrables avec pour seul horizon pour les enfants qui y grandissent la misère, l’analphabétisme, la délinquance, l’insalubrité et toutes sortes de drames sordides qui ponctuent leur existence et les placent en marge de la société ;

- Quand on se rappelle qu’il n’y a pas si longtemps de cela, moins de deux ans, le système sanitaire public a été paralysé par des grèves qui ont duré près de 6 mois laissant en plein désarroi ceux qui ont eu le malheur d’être malades et de ne pas avoir de fonds pour se rendre en milieu hospitalier privé ;

- Quand on constate au regard du rapport publié par le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, que près de 70% de ceux qui ont subi les examens du baccalauréat en Philo au cours de la période 2016-2017 ont échoué, alors que les familles haïtiennes investissent gros financièrement dans l’éducation de leur progéniture mettant ainsi à nu la grande arnaque du système éducatif haïtien;

- Quand un récent rapport du ministère de la Santé publique nous apprend que près de la moitié de la population haïtienne est sous-alimentée, que la situation alimentaire s’est détériorée de 2013 à 2017 tandis qu’on clame qu’Haïti est un pays essentiellement agricole ;

- Quand un président de la République explique le plus sérieusement du monde qu’il a dû lui-même nommer une cinquantaine de juges corrompus, on comprend l’effroi dont est saisi le paisible citoyen qui n’est pas un corrupteur à l’idée qu’il devra se rendre un jour par devant un de ces juges pour vider un contentieux ;

- Quand un rapport parlementaire dénonce un énorme scandale de corruption du genre PETROCARIBE, impliquant de hauts dignitaires de l’État et des sommes importantes et qu’aucune suite n’est donnée, privant ainsi les personnalités mises en cause de l’opportunité de défendre leur honneur par devant les instances régulièrement établies et les lavant de tout soupçon ;

- Quand les gens ne se rendent à la banque pour effectuer des transactions qu’en tremblant, car ils courent le risque bien réel de se faire assassiner avec l’unique consolation pour leur proche de l’entêtement de nos braves policiers à poursuivre indéfiniment l’enquête ;

- Quand on se promène dans les rues de la capitale et que ne s’offrent à la vue qu’une succession de tas d’immondices tout en se raccrochant à l’idée bien consolante que quelqu’un détient « la solution dans sa poche », alors qu’il y a près de 30 ans de cela l’ancien maire Franck Romain avait gagné le pari de faire de Port-au-Prince une ville propre.

La liste n’est malheureusement pas exhaustive. On est alors contraint de se dire qu’il y a bel et bien quelque chose de pourri au royaume du Danemark, tout en se rappelant ce proverbe chinois disant que le poisson pourrit toujours par la tête. J’aurais tant voulu que cette vague d’indignation soulevée par les propos qu’aurait tenu le président américain fût avant tout et surtout orientée contre ces faits vécus et imposés au quotidien à l’homme haïtien et fît changer la donne. Le peuple aurait pu s’exclamer comme Estimé « Heureux mécompte ! ». Alors, si tel était le cas, Donald Trump, président décomplexé, politiquement incorrect, aurait été l’aiguillon et même, j’ose le paradoxe, un allié objectif des peuples des « Pays de merde » face à leurs dirigeants et élites « sous-développeurs professionnels » des fois installés, maintenus, restaurés et portés à bout de bras par des États de l’Occident !

Il faut donc conjurer cette période sombre que traverse notre pays comme n’ont cessé d’exhorter Marc Bazin jusqu’au soir de sa vie et bien d’autres encore avec lui. Il faut que tous ceux-là qui sont intéressés par l’avenir de ce pays, qui veulent y vivre en paix dans la dignité et y mourir dans le calme, y élever leurs enfants dans la sérénité et les voir s'épanouir au service d’Haïti, en un mot les patriotes et les nationalistes, se mobilisent afin de se doter de moyens pour faire prévaloir leurs idées et les appliquer tout en tenant compte des impératifs de la mondialisation. Vous qui avez la passion d’Haïti, rassemblez-vous, car le pays se meurt ! Ce rassemblement pour être fécond ne peut se concevoir que sans exclusivisme : analphabètes ou lettrés, citadins ou ruraux, riches ou pauvres, noirs ou mulâtres, hommes ou femmes. Par-delà les différences réelles qui peuvent nous diviser, l’intérêt national que devient le salut de la patrie doit être le dénominateur commun appelé à nous unir, afin de réduire les inégalités criantes qui y règnent tout en améliorant les conditions de vie de tous.

Il est vrai que dans les 70 dernières années des modifications substantielles à certains égards ont été apportées en ce sens : des conquêtes de la Révolution de 46 aux secousses vigoureuses et, malheureusement,parfois sanglantes du régime duvaliérien en passant par la liberté d’expression reconquise après 1986. L’irruption fracassante des masses dans l’ère post 86 sur l’échiquier politique, parce que trop souvent manipulées et/ou jetées dans les rues avec des arguments sonnants et trébuchants pour conquérir, asseoir ou renverser le pouvoir, n’a pas suffi pour combler les attentes légitimes du peuple au niveau politique, économique et social. Et le peuple au-delà de la propagande sait ce qu’il vit, ce à quoi il n’a pas accès et ce à quoi il aspire. L’essentiel pour le peuple, ce n’est pas que ses guides se positionnent en partisan du secteur macoute, lavalas, prévalien, PHTK ou autre. Non. L’essentiel pour le peuple c’est que, d’où que vous soyez, vous puissiez faire bouger les choses dans le bon sens, celui de l’amélioration de ses conditions de vie. Et parce que, au sein de chacun de ces secteurs il y a des gens qui sont porteurs d’idées généreuses et d’autres qui sont préoccupés par des intérêts mesquins et inavouables, le vrai clivage doit être entre ceux qui aiment Haïti et travaillent à son bonheur et ceux dont les actions ont contribué à déstabiliser le pays. Le devoir d’inventaire s’impose donc. Il s’impose d’autant plus qu’une écrasante majorité de la population se tient hors du processus électoral soit parce qu’elle ne s’est pas retrouvée dans l’offre politique qui lui a été présentée ou qu’elle doute de la sincérité du scrutin. Il faut donc entendre ces inquiétudes de notre population et travailler à y répondre.

Le rassemblement auquel sont invités les fils du pays va donc au-delà des clivages traditionnels des partis politiques ou idéologiques pour être porteur de solutions de progrès. Il nous faudra pour répondre à ce vaste sentiment de désarroi et de désespoir de la population comprendre ses attentes, dialoguer avec tous les partenaires de la société et, avec l’aide d’experts, arriver à définir les solutions optimales et in fine tout faire pour qu’elles soient appliquées. Ayons, comme le peuple juif, cette redoutable certitude admirable qui l’a soutenu au travers des millénaires quoique dispersé sur le globe et malgré toutes les vicissitudes de son histoire : « L’an prochain à Jérusalem ! ». Ayons foi en l’avenir, ayons foi en notre peuple, nous y parviendrons !

Dr Mentor Ali Ber Lucien lucienmentor@gmail.com Auteur
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