Marque d’attendrissement chez le peuple haïtien

Publié le 2018-01-19 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Il n’y a pas si longtemps que j’ai eu un nouveau regard sur cette marque d’attendrissement entre les Haïtiens, cela touche autant les jeunes que les adultes, autant les femmes que les hommes.

Quand on croise une connaissance ou un inconnu, soit dans la rue, dans une camionnette, à l’église, sur un lieu de travail, au marché ou supermarché, soit au téléphone ou à travers un sms ou sur les réseaux sociaux, on entend souvent cette appellation qu’on utilise désormais « bébé », « chéri,e », « ti dou », « bae », « ti chou », « chouchou », « kkte ou cocotte », « mi amor », « mon amour », « boo », « ba », « papi », « bel fanm », « bel tifi », « chéri de moi », « ti manmi », etc.

Cette gentillesse, dans un premier temps appelons le comme ça, permet à beaucoup d'Haïtiens de remplir un vide affectif soit du côté de la personne qui côtoie soit du côté de la personne qui reçoit le mot tendre. Est-ce que le lien d’attachement entre les enfants et les parents haïtiens a failli ? Ce lien favorise le bien-être psychologique, l’adaptation personnelle, les relations harmonieuses avec ses semblables et nous protège des troubles mentaux et des comportements marginalisés. Depuis des générations les Haïtiens ont la réputation d’être hospitaliers surtout dans les Antilles et en Afrique de l’Ouest.

Cependant, on entend et constate malheureusement l’agressivité chez des Haïtiens en milieu trafic ou au marché et dans les manifestations de protestation ; alors qu’on sait que le vide affectif qu’ils tentent de compenser peut amener vers une agressivité subtile ou déclarée, la dépression, l’anorexie ou boulimie – problèmes alimentaires (menm si nou konnen Ayisyen se pa manje li pa ka manje men se jwen n li pa jwen n), le stress, des problèmes émotionnels et un manque d’empathie d’où une fragilité générale. Cela nous amène donc à croire que derrière l’agressivité, l’insolence des Haïtiens, il y a cette quête d’affection, d'attachement, de valorisation, de sorte qu’il se sente vu et aimé. De ce point de vue, on estime à vive voix que ce peuple conserve sa très belle âme.

Par ailleurs, cette marque d’attendrissement n’est pas sans danger. Bons nombres d’Haïtiens tombent dans ce piège. En côtoyant cette personne attendrie on a l’impression qu’elle nous désire sentimentalement ou sexuellement, rare l’idée d’une amicalité reste. Cela pousse bien des jeunes dans des situations inconfortables. Il y en a qui comprenne le petit manège et profite de manipuler l’autre pour l’amener vers ses propres fins. Même la communauté LGBT en profite - malgré que les transsexuels n’existent pas beaucoup en Haïti - car il arrive aussi qu’une femme utilise ces mots tendres pour une femme, non sans arrière-pensée. Un peu difficile dans le cas des hommes sauf pour ceux qui assument leur sexualité homosexuelle. Msye Jak ta di Filip : « ban m di w ti chouchou », tout moun ka p koute tap men nan bouch.

Il est évident que cela nuise aussi au respect de la bienséance entre les jeunes et nos personnes âgées ou au sein de l’administration, si bien que cela est presque inexistant désormais dans certaines entreprises privées ou de l’État de dire au personnel de l’accueil : « Bonsoir Madame ou bonsoir Monsieur, pourrais-je savoir…? ». Certains Haïtiens qui font fi des règles diront plutôt : « Bonsoir cocotte ou bonsoir chéri-e, pourrais-je savoir…? » ». J’ai pu remarquer que, même dans les hôpitaux, l’appellation Docteur ou Miss tend à se volatiliser peu à peu. Ce vide intérieur d’attendrissement ne respecte pas le statut hiérarchique des gens et frappe tout le monde que vous ayez plein d’argent ou pas, que vous soyez gros bonnet ou pas, que vous soyez un aîné ou jeune, que vous soyez grands commerçants ou petits travailleurs. Il ne sera pas étonnant de constater que plus tard cela va déboucher sur la frustration des Haïtiens égocentriques ou des narcissiques surtout pour ceux qui n’ont pas apprécié la personne attendrie ou ceux qui n’ont pas apprécié la tournure des conversations. Un médecin après de si longues études ne se sentira pas à l’aise face à un patient inconnu qui l’appelle « ti chou » au lieu de « Doc ».

Il est bon de donner de l’affection à ceux qui n’en ont pas ou qui en méritent, mais cela n’empêche que, entre peuple vivant dans une société, il existe des limites sociales et professionnelles, des règles de bienséance auxquelles on doit se soumettre et qui évitent que l’autre se sente démuni ou rabaissé. Ce serait favorable à la nation haïtienne qu’elle fasse cette petite introspection pour corriger ce qui doit l'être et ensuite se remettre en selle.

Graphyra Dorvilier, Psychologue / professionnelle en Education et Formation Université Catholique de l’Afrique de l’Ouest Université d’Abomey-Calavi Université de l’Etat d’Haiti (FE) graphyrad@gmail.com Auteur
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