Éloge de la sobriété

Publié le 2018-04-30 | Le Nouvelliste

Livre en Folie -

Emmelie Prophète est la romancière de ces fines attaches que Georges Lambrichs accueillait naguère dans un recueil désormais un peu oublié : avec Le Testament des solitudes , comme dans la poésie dont elle renoue quotidiennement les fils, elle aussi donne forme aux replis ténus de l’existence. L’exigence de vérité s’y enroule autour de la précarité des apparences, donnant sens à l’ambiguïté et à l’équivoque. Les êtres ne révèlent jamais la plénitude de leur transparence, tant demeure le quant-à-soi qui transforme la présence pour l’autre en destin. Le Reste du temps fait passer le lecteur du récit familial du Testament des solitudes à l’histoire d’une conscience confrontée aux difficultés de l’existence, toujours en contact étroit avec le risque de sa propre déchéance, luttant, de façon tenace, contre l’emprise de l’effacement. Emmelie Prophète glisse son écriture dans les plis et les replis de ce qui s’efface tant c’est inaperçu. Ce n’est pas la véhémence qui trace le chemin, mais le sens de la mesure, que l’écriture fait exister dans l’angle de la sobriété. « J’ai des poignées de silence / Pour habiller le mauvais temps, / Des gestes vierges / Pour nous refaire » écrit-elle dans « Sang blanc », et cet horizon de silence, qui fait vivre le papier, est celui dans lequel les paroles nombreuses se décantent.

Roman et récit, d’une écriture qui circule de la précision documentaire à la transcription de l’émotion retenue, Le reste du temps revient dix ans après sur l’assassinat demeuré impuni du journaliste politique Jean Dominique, propriétaire de la station de radio Haïti Inter, et du gardien des locaux, Jean-Claude Louissaint. Plus exactement, il revient sur les sens possibles que prend dans l’existence particulière d’une narratrice proche de la personne du journaliste ce moment que fut la mise à mort des deux hommes, un matin d’avril 2000, et qui aura marqué un point de bascule dans l’expansion de la violence politique en Haïti. Par cercles successifs et décentrés, c’est son existence à elle, et le roman de sa propre formation intellectuelle, professionnelle et sociale, comme ses propres interstices intérieurs, qu’elle explore. En trois parties nettement différenciées, la narratrice raconte l’assassinat et son retentissement en elle et pour les autres, jusqu’aux funérailles nationales ; le récit mesuré des conversations littéraires entre le journaliste et la narratrice comme la remontée vers les paroles ultimes de Dominique face à ses meurtriers, ainsi que le fantasme des propres mots de ceux-là ; la vie quotidienne contrainte de la narratrice pendant les années de dictature militaire, et sa relation avec le vieux libraire Jean-Baptiste, qui lui promet une édition intégrale de La Recherche du temps perdu, traçant une boucle qui repasse par les conversations de la narratrice et de Jean Dominique. La narratrice entre de plein pied dans la complexité des relations, comme dans la complexité du temps, parce qu’elle redouble d’attention à l’égard de ce temps intérieur qui élabore la matière même de l’épaisseur romanesque. Ils semblent ainsi les constituants de cette quête sans objet sinon celle précisément de cette intériorité : comment agir alors que la culture semble un îlot imperceptible, presque une obscénité tenue pour inactuelle par tant de proches ? La plus grande souffrance de la narratrice ? « Je manquais de livres ». Maman « me regardait de son air qui me rappelait que je n’étais qu’une ingrate et elle me faisait remarquer vertement que des milliers d’enfants mouraient de faim chaque jour ». Le sens commun dissocie les deux, alors que ce qui paraît justement essentiel est bien de tenir la culture pour une des conditions du politique. Sinon, la parole se déporte dans la furie et les actes dans l’accomplissement du meurtre. Mais la culture ne préserve pas de l’impétuosité, comme le rappellent les réflexions de la narratrice au sujet des postures du journaliste admiré avec affection.

Ce qui est cependant particulièrement structurant dans le roman d’Emmelie Prophète tient à cette qualité de la mesure : la lecture nous en apparaît comme un prolongement des conversations avec Jean Dominique et des observations retranscrites. Elle accomplit cette gageure de faire participer le lecteur au cheminement de la conscience narratrice, non pas en s’appuyant sur l’illusion d’une oralité de l’écriture, mais avec une labilité qui se mesure sans cesse avec les pièges des effets de style. C’est une parole intérieure, maîtrisée, qui résiste à l’éparpillement et à la dissémination dont la réalité, ce paysage criblé d’impacts de balles, dans les corps allongés, est malmenée, et dont la syntaxe délibérément synthétique sans être allusive, s’adresse, sans jamais l’interpeler, à la conscience de son lecteur. Elle y met en avant un art très travaillé de la phrase et de l’évocation, comme de la réflexion en apparence banale : « l’amour du monde ne nous fait pas forcément aimer tout ce qu’il contient ». Certes et en deçà de cette proposition, c’est bien la réalité du quotidien port-au-princien qui se substitue aux clichés et aux tissus des évidences d’une réalité en morceaux. Ce qu’énonce une telle proposition est bien la voie ouverte à la distance intérieure qui ne se laisse plus leurrer par l’ironie, comme c’est souvent le cas. C’est moins une posture que la vitalisation interrompue d’un contexte : le personnage est travaillé par des moments littéraires et musicaux – elle présente des musiques de jazz à la radio - qui participent de ce puzzle troublant de l’existence et de la vie qui se déclare vivante, et non rassise. Il s’agit moins du pouvoir des mots et du sentiment de la merveille que de la rigueur à retransmettre ce qui, dans ce qu’ils parviennent à prendre en charge, prolonge la pensée et la réflexion : l’accession à une socialité qui ne remette pas en cause le quant-à-soi. La narratrice fait confiance aux mots, dès lors que la mesure guide leur progression. La force de la violence symbolique est immédiatement désamorcée entre Jean Dominique et la narratrice, entre la narratrice et le libraire Jean-Baptiste. Les mots sont les véritables leviers qui permettent de se hisser à hauteur de l’autre et de ne pas se résigner à l’enfermement.

Car c’est bien s’étonner que de vivre sous l’emprise déstructurante d’une dictature : « C’était étrange de vivre au milieu de la mort, d’être de ce territoire de poussière et d’incertitude sans jamais pouvoir s’en échapper. » Et cette mort qui semble constituer la base continue de la célébration discrète de la vie n’est pas présentée d’abord comme une abstraction : les corps de Jean Dominique et de Jean-Claude Louissaint opacifient la réalité, et confirment l’obligation quotidienne qui est faite de supporter l’insoutenable, comme de côtoyer l’impossible. Mais d’abord cette élégance et ce courage, en particulier lorsque la narratrice raconte la dispersion des cendres du journaliste par son épouse, moment d’une rare tension : « Elle venait de jeter une partie de sa vie dans l’eau et la regardait partir, emportée par le courant. Elle s’interrogeait sur la suite, le reste du temps. Elle ne pleurait pas. Elle était très triste et très belle. » De ces cendres en allées, la narratrice fait des mots, et nous les offre. La résistance part aussi de cet instant qui s’installe dans une durée intérieure et partagée.

Pourtant, la violence symbolique est là, saturant l’horizon social, rendant possible les meurtres et leur spectacle, habituant « tout le monde à la douleur et à la résignation ». Personne, ou presque, n’évoque le jeune homme abattu en même temps que Jean Dominique, Jean-Claude Louissaint. Il devient cependant dans les mots de la narratrice un regard regardé, un homme véritable. Comme un leitmotiv, revient l’évocation de la dernière vision : « il a ouvert la barrière bleue derrière laquelle il m’avait fait signe de la main la veille. Ce si beau geste de la main. Ce geste qui symbolisait l’amitié infinie. Le désir de revoir. Le désir de dire. De dire le regret de voir partir. » L’évocation sensible de l’inconfort des membres de sa famille, « triste et modeste », lors des funérailles doit être médité. Le propre de la violence symbolique tient la plupart du temps à ce qu’elle échappe à la conscience de ceux qui la déclenchent.

De même, l’histoire du libraire Jean-Baptiste, et de son compagnon, Faustin, prend sens aussi depuis les conversations et les traces de celles-ci imprimées dans le souvenir. La parole de la narratrice confère justement présence à ceux que l’on ne voit pas, « tous ceux qui n’existent pas dans ce pays ». Tel serait l’écho qui résonne depuis les paroles du journaliste qui à la fois porte une parole critique et sévère contre le régime et rencontre le président les dimanches matin, maintenant le lien, contre toute attente. Toute la posture sociale est là, dans cet entrebâillement de la conscience qui menace de se refermer et de renvoyer ces êtres de peu, voire de très peu, dans l’invisibilité sociale. Dans la troisième partie, la narratrice au fur et à mesure de sa professionnalisation se voit elle-même s’éloigner de ce qui avait pourtant été comme un repère existentiel dans sa vie d’étudiante désargentée. Raconter l’histoire est ainsi comme un hommage rendu à ceux qui sont traités comme des invisibles, et renoncer à leur effacement, tant ce dernier semble être devenu la condition même de la ville : « l’oubli est la grève construite entre la ville et ses habitants ». Acte ténu de résistance, sans doute, mais il est de l’ordre de la morale de l’écriture, d’abord. Ce que met en avant alors la narratrice est bien cet évitement de « La terre prétendument aimée que nous déshabitions un à un », l’usure de la ville en guenilles et son abandon, pour ne plus avoir à confondre l’existence avec la survie : « Je garde encore le souvenir de ces séparations déchirantes. Ceux qui restaient rêvaient de partir, on nous avait appris qu’il fallait partir. Tous les voyages, dans notre imaginaire d’enfant, menaient à New York. » Les relations avec les émigrés se délitent, forcément. Ce qui est sous-jacent à cette évocation est bien la disparition continue des forces vives du pays, et l’amoindrissement alors de la réalité et du discours : c’est ainsi que les consciences elles-mêmes se délitent, et que toute réflexion, toute vocation à la culture devient l’acte même de la résistance à l’ordure. Pour la narratrice, cette résistance tient d’abord à l’échange, et dans la reconnaissance, la désaltération de l’autre dans la parole. Même si Jean-Baptiste est un invisible dans une société qui est encore en attente de fondation, l’épaisseur de son existence remonte dans l’écriture : il a été marié, il a travaillé depuis l’âge de 8 ans, il en a près de quatre-vingt, il habite dans un bidonville, son compagnon Faustin est silencieux, mais il reprend le flambeau. Il n’est sans doute pas de plus bel éloge de la littérature que celui de la narratrice, qui vient poser l’actualité de la Recherche du temps perdu et des échanges consacrés à la poésie de Victor Hugo comme cela qui fonde quotidiennement la parole à hauteur de femmes et d’homme. Pour évoquer le quotidien sublunaire subi par les habitants de Port-au-Prince, la littérature demeure encore ce qui nomme le relief des existences, et les sort des pâles statistiques.

Mais aussi, elle se retourne sur elle-même, ne considère jamais la transmission comme sa fin, en particulier quand elle récite les morts et les litanies de catastrophe. Par cela l’écriture aussi peut connaître l’usure et la tentation de la banalisation, comme dans les communiqués livrés à la radio : « J’entends encore ces voix, ondes claires, joyeuses, lisant, encre noire sur papier jauni, les faits de guerre, de famine, de voyages mal tournés, de retours escortés par des bateaux de marins sous l’œil des caméras de télévision, de noyades et d’incertitudes. » Le risque est grand de ne plus prendre la mesure de la mise à mort de la réalité. Cela pourrait paraître surprenant, mais le projet de la narratrice est bien de déjouer le piège, de réinterroger ses propres textes : « Ma musique, mes mots n’avaient jamais décrit la vie qu’à moitié. Ils n’en prenaient que la plus belle part. Jean le savait. » Désormais l’exigence est soutenue d’accueillir dans le texte les mots des autres, de ne plus se commettre dans les chemins de traverses, et dans le détournement des existences. C’est depuis cette exigence qu’Emmelie Prophète nous adresse ce texte d’une rare justesse, et d’une grande sobriété, d’un bout à l’autre.

Emmelie Prophète, Le Reste du temps, Montréal, Mémoire d’encrier, 978-2-923713-32-8, 168p.

Yves Chemla Auteur

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