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National 12 Mars 2010
     
   
  Haïti: Vivre en dépit de tout


Deux mois après le séisme, où en est-on ? Question banale, presque bête, à laquelle on peut répondre rien qu'en faisant un petit tour au Champ de Mars, l'un des principaux camps d'hébergement au centre-ville de Port-au-Prince. De loin, c'est l'odeur qui frappe. L'odeur et le tableau des bâches usagées, des tôles ou des morceaux de carton que soutiennent des piquets de bois. Ils s'entassent, s'étendent à perte de vue, formant une agglomération de petits pare-soleil délabrés, note dissonante dans la mélodie du Champ de Mars que l'on connaissait il y a de cela pas plus de 2 mois. Dans les ruelles de ce camp, jour et nuit, la vie se vit. Petite visite en deux temps.

Nous sommes deux en visite au Champ-de-Mars devenu camp des sinistrés, une journaliste et un photographe. On est vendredi 5 mars, le temps est gris et on ne sait pas par où commencer notre investigation, jusqu'à ce qu'on aperçoive d'un côté de la rue un garçonnet qui fait ses besoins, assis sur le bol d'un des cabinets de toilette mobiles placés dans cette zone et mis à la disposition de la population.

On voit le bambin parce qu'il ne ferme pas la porte. Il la tient ouverte à l'aide un long bâton. Assurément, il a peur et se tient prêt pour ''si Bagay La pase'' (s'il y a une réplique), qu'il puisse au moins réagir rapidement et courir. C'est cela la vie de plus d'un depuis ce fameux 12 janvier: se préparer à courir en toutes circonstances, ne plus jamais prendre ses aises, même dans le lieu d'aisance.

De l'autre côté de la rue, une femme prend son bain avec rien qu'une culotte, quasiment à deux pas de la chaussée. Mais on allait apprendre plus tard que ce qui en temps normal serait une partie du trottoir, n'est autre que la douche de toute la place Pétion. Ce furent nos deux premières photos.

La place Pétion est l'illustration vivante de ce qu'est devenu Port-au-Prince et ses habitants depuis le dernier séisme . Une femme est en train de faire bouillir des spaghettis sur un feu de charbon entourée d'enfants - nus pour la plupart - et attire notre attention. Elle se montre avenante et répond de bonne grâce à nos questions tout en faisant tourner à l'aide d'une grande fourchette le fond de sa marmite. ''Oui, elle est là depuis le soir du 12''. ''Non, aucune aide n'est encore arrivée, malgré d'abondantes promesses''. ''Oui, sa famille et elle manque de tout'' et ''Non, elle n'a nulle part d'autre où aller et ne bougera pas du Champ de Mars tant que l'Etat n'aura pas trouvé un autre endroit où les placer''. Réponses classiques d'une sinistrée qui ne sait pas si son interlocuteur ne représente pas une nouvelle ONG. Par principe, toujours dire que l'on a rien reçu...

Dans ce coin de NEW YORK - le nom qu'ils ont attribué à leur section - tout est plus ou moins propre, malgré l'apparence misérable des abris. On va vers d'autres abris et deux garçonnets, l'un nu et mâchonnant un préservatif déjà utilisé qu'il a dû trouver par terre, l'autre sautillant gaiement et criant au photographe ''fè foto m, fè foto m'' (prenez-moi en photo).

Une dame entre deux âges est en train de coiffer une autre à peu près de la même tranche d'âge. On s'approche d'elles et elles nous tiennent mot pour mot le même discours, ajoutant toutefois qu'à part les cabinets de toilette, la seule chose que met l'Etat à leur disposition, c'est l'eau et que celle-ci provoque chez elles des infections vaginales, donne de la grattelle et des boutons, dixit Soeurette, une des deux femmes.

Un peu plus loin, un jeune homme se baigne et s'insurge en voyant le photographe essayer de le prendre en photo. Non, pas question qu'on lui tire le portrait !

D'abri en abri, la place Pétion se révèle être subdivisée en pas mal de quartiers : New York (up cit), Hollywood, Brooklyn, Pétion-Ville, Bourdon, Jamaïque (qui en passant est composé majoritairement de Rastas), rue St-Michel...l'imagination des sinistrés abonde, faute d'autre chose à faire pour tuer le temps !

Au coeur de la place Pétion, on trouve une tente (l'aide est quand même passée par là !) devant laquelle sont couchées deux jeunes filles, une autre à l'intérieur. On s'approche d'elles et la quantité d'informations qu'elles nous donnent est étonnante. La violence sur les femmes est courante dans le camp, apprend-on. En effet, chaque jour, au moins une femme - souvent très jeune - est battue, sous les yeux de tout le monde et personne n'intervient. Pis, une fois ç'en était trop et quelqu'un a appelé la police. Arrêté, l'homme fouettard a été relâché sur demande de sa concubine. Il faut croire..!

D'un autre côté, les enfants sont livrés à eux-mêmes. Quand ils n'écoutent pas les gros mots que les adultes ne cessent de proférer ou d'échanger, ils sont les spectateurs de scènes de ménage peu catholiques, ou alors se font écraser par des voitures dans les rues du Champ de Mars - car plusieurs accidents de ce genre ont déjà eu lieu. En gros, les enfants en sortent perdant de toutes les façons.

La vie dans ce camp est comme elle était ailleurs avant le 12 janvier. En effet, on a remarqué au passage une banque de Borlette, des marchandes de toutes sortes de nourriture, des glacières remplies de boissons fraîches et pas mal de tables garnies de toutes sortes de produits. Selon mademoiselle Mirna, une des trois jeunes filles, plusieurs personnes ont construit des abris qu'elles ont affermés à d'autres. Des sans-abri propriétaires ? On aura tout vu ! Sinon tout fonctionne comme avant, les filles de joie continuent de vendre du plaisir, là derrière le musée du Collège St-Pierre, toujours selon Mlle Mirna.

Qu'ils soient jeunes ou moins jeunes, les questions sont les mêmes et toutes aussi lancinantes : L'aide, c'est pour quand ? Que dit l'Etat au sujet du logement de ces sinistrés qui après deux mois en ont marre de dormir à la belle étoile ou sous des tentes de fortune qui trompent le soleil, mais pas la pluie ? A ce sujet, une femme (Monica Dubrevil) raconte que par les jours de pluie, ses enfants et elle passent la nuit debout. En attendant ce fameux ''Mot de l'Etat'' qui tarde tant à être dit, - sûrement pour faire plus d'effet quand il sera dit- on continue de manger entre voisines au Champ-de-Mars. ''Si youn pa bouyi, nou voye ba li''( Si une voisine ne fait pas à manger, on partage ce qu'on a avec elle), pour reprendre les même mots de Mme Gabriel, l'une des sans-abri.

Vivre en commun nous aura au moins appris une bonne leçon de solidarité.

Trois jours et quelques heures plus tard

Lundi 8 mars, 10 heures 06. La nuit est tombée depuis des heures. Comme des fourmis, certains regagnent leurs "quartiers" tandis que d'autres tuent le temps. Sur le trottoir, en face du kiosque Occide Jeanty, l'odeur de pisse ne distrait en rien quatre jeunes hommes qui jouent aux dominos à la lueur d'une lampe « tet gridap » au kérosène. A quelques dizaines de mètres de là, en face du Rex Théâtre, l'ambiance est moins sobre. Elle est festive. Oui, festive.

"Je suis content. Les affaires reprennent, car les gens veulent à tout prix chasser leur stress", confie, sourire en coin, Samuel Santima, 19 ans, qui travaille avec son oncle, le propriétaire d'un petit "Bar resto" ambulant, "Hérode et Susette", alors qu'un haut-parleur vomit les notes de "Ti Pouchon", un classique de "Toto Nécessité" dépoussiérées par le groupe Fasil et Réginald Cangé.

Le fumet de graisse brulée des barbecues se répand et les "blender" tournent à fond. Les tournées de jus de fruits, de plats de spaghetti, de Colt 45 se succèdent. Prestige est absent. Oh, misère ! Des accrocs disent être prêts à payer la bouteille de cette bière, véritable fierté nationale, jusqu''à 100 gourdes. Ceux qui achètent sont les stars sur ce coin de terre encerclé de ruines, dont celui de l'Auditorium Adventiste, de l'hôtel Exelsior.

Subtilement, deux jeunes filles, minijupes, nombrils exhibés, aguichent un acheteur à la poche garnie. Le poisson mord à l'hameçon. L'homme, costaud, la trentaine jeans et baskets "négocie". Une entente est trouvée. La jeune femme se dirige vers la rue Capois. Le monsieur le suit. On ne le fait plus à l'hôtel. Ils sont à terre les hôtels. La cour du Centre Universel de formation professionnelle sert de gîte aux amants pressés et aux passes.

Des dizaines d'autres filles de joie et leur garde du corps "tyoul" discutent de tout et de rien. Natalie, 21 ans, mère célibataire d'un petit garçon est silencieuse. "Je suis là depuis 7 heures. Je n'ai eu aucun client, explique-t-elle, perplexe, car elle a une bouche à nourrir. "Les prix des produits de premières nécessité ont grimpé en dépit du fait que l'aide pullule, soupire-t-elle, avant de traîner ces pas vers le camp de la place des Artistes à la recherche du pigeon de la nuit. Une armée de marchandes s'affairent, des policiers en patrouille observent la pause-bouffe. L'air devient frisquet. Et des minutes filent dans une ambiance festive, de normalité. Au Champ de Mars, on ne fait pas comme si. On s'accommode, on vit jour et nuit. En dépit de tout.

Marie Brunette Brutus
Roberson Alphonse
 
     
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