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National 9 Mars 2010
     
   
  Haïti: Haïti: la guerre des « toits » aura t-elle lieu?


A voir plus de 2 000 personnes construisant par-ci par-là des abris de fortune dans le lit d'une rivière, on peut penser au désespoir d'une population qui n'a guère d'autres solutions, malgré diverses mises en garde. A voir distribuer des bâches en plastique et autres matériaux du genre pour qu'ils s'y installent durablement, on peut se demander comment aider efficacement les sinistrés en Haïti. En réalité, plusieurs questions vitales se posent aujourd'hui : doit-on continuer à secourir les populations victimes dans les abris de fortune installés dans les zones à haut risque ? Doit-on continuer avec cette politique qui consiste à vouloir distribuer à un million de sans-abri ces tentes en plastique qui ne sont d'aucune utilité pour la saison des pluies et en cas d'inondation ? Doit-on contribuer à « installer confortablement » les populations sinistrées dans des écoles, des places publiques, des terrains privés ? Ne risque-t-on pas, si on continue à ce rythme, de donner des incitations pour que des sinistrés ou non s'y installent, question d'être au bon endroit, au bon moment pour recevoir l'aide humanitaire ? La question devient plus critique quand on sait que la plupart de ces lieux n'offrent aucune possibilité pour des travaux sérieux d'assainissement, de curage, voire de gestion de déchets. Sans compter la grande promiscuité qui expose particulièrement les femmes et les enfants à toutes sortes de danger et de maladies contagieuses, etc.
La réponse n'est pas si aisée ni pour le gouvernement, ni pour l'aide internationale quand on sait que le tremblement de terre du 12 janvier dernier a fait plus d'un million de sans-abri, sans compter ceux qui vivent dans des maisons qu'il conviendrait d'évacuer. Sur le site internet de Radio Métropole, on peut lire que « des ingénieurs civils américains révèlent que seulement 40% des maisons de Port-au-Prince, la capitale haïtienne, peuvent recevoir des occupants après le séisme ». Pour l'instant, il est clair que plus les jours passent, plus la question du logement devient une épée de Damoclès sur la tête des dirigeants haïtiens. Plusieurs experts et journaux haïtiens ont déjà tiré la sonnette d'alarme, quant aux risques que posent ces campements improvisés de tentes estimés à plus de 500.
Récemment à Port au Prince, le maire de la commune de Delmas proposait aux 3 000 personnes vivant sur la cour de l'école des « frères de St-Louis de Gonzague » d'autres espaces pour être relogés. Il a reçu une fin de non-recevoir, et malgré les ultimatums et menaces de déguerpissement, les gens n'ont pas bougé. La population traumatisée a peur de repartir à l'aventure, alors qu'elle venait de retrouver depuis un mois un « toit » et des habitudes de survie rassurants. Sans compter la présence de certaines institutions qui assurent au moins un minimum, quant aux soins de santé sur place, à la nourriture et à l'eau potable.
Pour l'instant, très peu de personnes acceptent les propositions du gouvernement de s'installer dans les zones avoisinantes de la capitale, faute d'incitations autre que le logement. En fait, une véritable petite économie s'organise déjà autour de ces « lieux de vie ». La survie s'organise entre les camps qui s'échangent les stocks en surplus reçus en dons humanitaires et qui est mis en vente sur le marché afin de compenser le manque d'autres produits vitaux (on vend le surplus de riz pour s'acheter de l'huile ou du charbon), ce qui corrige les imperfections de la distribution de l'aide. Dans ces conditions, cette école dont quelques murs sont encore debout sera indisponible pendant encore longtemps, comme beaucoup d'autres qui servent aujourd'hui d'abris aux victimes du tremblement de terre.
A Port-au-Prince, l'Université Quisqueya annonce pour ce mois de mars un forum sur le logement et l'aménagement urbain, qui réunira des experts nationaux et internationaux avec la participation de leaders communautaires, bref, du grand public préoccupé par cette question. Ce genre de débats est crucial, car il est clair qu'aucune solution d'experts, aussi pertinente fusse-t-elle, ne peut se substituer à un nécessaire dialogue haïtien sur le logement et l'aménagement du territoire. L'expérience d'ailleurs prouve que des logements sociaux peuvent être revendus ou loués par les bénéficiaires s'ils se retrouvent éloignés de leurs occupations économiques. Sans ces espaces de réflexion qui incluent les décideurs publics au niveau de l'Etat et la société civile dans sa plus large expression, on risque d'arriver à des solutions d'urgentistes ou d'experts qui compromettront définitivement la « reconstruction ». En plus de la préoccupante question des nouvelles normes de construction, il faut régler les questions de droit foncier, immobilier et d'aménagement du territoire. Sans ces préalables, il sera difficile de décider où les nouvelles infrastructures de services publics (écoles, hôpitaux, etc.) devront être érigées.
Maintenant, la priorité devrait être donnée à des abris en dur plutôt que cette fatalité (faute de mieux) à vouloir aménager des villages de tentes. Il vaut mieux investir dans une solution durable plus chère, certes, que dans une solution provisoire facile qui détourne des ressources rares et risque de coûter en vies humaines. En plus de cela, il faudrait des gestes forts qui indiquent que les solutions à la crise du logement doivent être trouvées, en partie, en dehors de Port-au -Prince, et donc en une décentralisation effective des opportunités socio-économiques à travers le pays. C'est tout un défi, mais c'est surtout tout un chantier qui, bien coordonné, pourra créer des centaines de milliers d'emplois pour ce pays qui en a grandement besoin pour relever son niveau de développement socio-économique et mieux le préparer à affronter les catastrophes naturelles.

Nesmy Manigat
7 mars 2010
 
     
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