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National 9 Mars 2010
     
   
  Haïti: CDTI: vers l'adoption d'un statut public/privé


Avec la réception de sept mille (7 000) cas et la réalisation de mille cinq cents (1500) opérations majeures dans les premières semaines ayant suivi le séisme du 12 janvier 2010, le Centre de Diagnostic et de Traitement Intégré (CDTI), a battu tous les records dans le domaine des interventions d'urgence post-séisme. La soudaineté et la dimension des dommages causés par cette catastrophe ont changé le cours normal des choses, surtout au niveau de certains centres hospitaliers privés de l'aire métropolitaine, dont le CDTI que Le Nouvelliste a visité mardi.

 
 
Le bâtiment logeant l'hôpital CDTI
   
 
 
Le directeur du CDTI, le Dr Reynold Savain
   
 
 
Le bâtiment logeant l'hôpital CDTI
   
 
 
Une bonne partie des amputés de l'hôpital sont des adolescents ou des enfants
   
Mardi 2 mars 2010. 10h a.m. Une activité intense règne dans l'enceinte du CDTI où le service d'urgence fonctionne à plein régime quarante-huit (48) jours après le tremblement de terre du 12 janvier. Comme dans une fourmilière, les gens s'activent dans tous les sens. Des patients aux membres plâtrés, debout ou assis, attendent les dernières consignes de leur médecin ou infirmière ; des secrétaires s'affairent dans des piles de paperasses, essayant de classer ou de chercher un dossier. Entre-temps, sous des tentes de fortune dressées sur la cour, les volontaires médicaux américains consultent, auscultent, prescrivent et opèrent avec une ferveur rarement vue dans ce pays où la générosité et le volontariat ne sont pas les denrées les mieux partagées.

Les souvenirs du drame du 12 janvier planent encore dans cet espace. En témoigne la panique constatée sur le visage des gens sur la cour de l'hôpital dans lequel plusieurs d'entre eux n'osent pénétrer. Pourtant, selon les responsables, la construction répond aux normes parasismiques.

L'inquiétude et la douleur se lisent dans les yeux de Emma Mentor, une élève de rhéto à peine dans la vingtaine. Rencontrée au 3e étage du bâtiment, elle est assise sur une chaise roulante, le pied droit plâtré, attendant son médecin. « Depuis ce jour, je vis dans une situation de stress épouvantable. J'ai déjà subi une première opération et hier, après un examen, j'ai appris que le pied a mal pris et que je dois être opérée à nouveau. C'est avec peine que j'appréhende cette situation », confie la jeune patiente.

Poursuivant son récit, elle a indiqué qu'elle ne croyait pas que c'était un tremblement de terre, quand elle a ressenti la première secousse. « Des gens du voisinage sont venus me délivrer de dessous les décombres. »

Se réinventer pour survivre

Le séisme du 12 janvier a mis à nu les déficits du dispositif hospitalier en Haïti. Devant les carences manifestes d'infrastructures sanitaires publiques, ce sont les centres privés qui ont été pris d'assaut par les victimes. Et depuis lors, beaucoup de changements sont survenus dans le paysage de plusieurs hôpitaux privés de la capitale haïtienne. Retraçant le film des événements, le docteur Reynold Savain, directeur du CDTI, informe que l'affluence des victimes était telle que le CDTI n'arrive pas encore à reprendre le cours normal de ses activités. Ainsi, comme d'autres responsables de centres privés, il parle d'un probable changement de statut du CDTI que le séisme a transformé en un véritable centre public de distribution de soins de santé.

« Je me demande si l'hôpital pourra jamais redevenir cette institution entièrement privée qu'il était avant. Car, au vu de cette situation, qui va apparemment durer, l'hôpital devra peut-être se reconvertir tout en gardant une partie privée, puisqu'on a des obligations, et une partie publique. Il faudra se réinventer », soutient le Dr Savain.

Plus d'un millier de personnes se sont rendues dans les locaux de l'hôpital CDTI dans les minutes ayant suivi le séisme, à la recherche de soins, explique Reynold Savain. « Les médecins haïtiens qui se trouvaient là ont passé toute la nuit à faire des injections d'analgésiques et d'antibiotiques. Pendant ce temps, des chirurgiens présents sur les lieux ont fait des plâtres, des interventions chirurgicales pour des patients, en majorité très jeunes. »

L'hôpital avait un statut privé; mais face à cette catastrophe, et devant toutes ces victimes, il fallait réagir tout naturellement et ne pas se croiser les bras et se confiner dans son statut d'hôpital privé. Le premier but d'un hôpital est de donner des soins. Devant une catastrophe naturelle, on ne s'attarde pas à se demander si la victime a un statut public ou privé. On est un des rares centres hospitaliers à ouvrir tous nos services aux victimes, qu'il s'agisse de nos salles d'urgence, de nos équipements pour l'imagerie, et de nos salles d'opération.

A ce sujet, il a mis en exergue les salles d'opération de fortune créées au niveau de cet hôpital. En plus des deux salles originelles, trois autres salles d'opération de fortune ont été aménagées pour recevoir les victimes. Car, par moments dans les salles, il se réalisait 40 à 50 opérations majeures par jour. Cela a donné environ un total de mille cinq cents (1500) opérations majeures et un nombre infini de traitements des plaies.

Plus de sept mille personnes ont été reçues au CDTI au cours du premier mois ayant suivi le séisme, selon le responsable. La situation d'urgence, dit-il, se poursuit encore dans cet hôpital classé en tête des centres les mieux équipés du pays. Il y a un tel déficit dans le dispositif hospitalier en Haïti que, jusqu'à présent, le CDTI n'arrive pas encore à reprendre le cours normal des activités au sein de cette institution convertie par la force des choses en un centre public de traitement et d'opération.

Le docteur Savain a mis en relief l'importance des débours qui ont été consentis, dans le cadre de cet effort réalisé par les dirigeants du CDTI, pour ouvrir leurs services à toute la population victime. Face à cet élan de générosité démesuré, ces derniers n'ont jusqu'à présent pour se consoler que les promesses des autorités locales et internationales. « Les promesses viennent de partout, mais, à ce jour, aucune d'entre elles n'a encore été concrétisée. Je suis encore le seul à absorber les frais et je ne pense pas que ça puisse durer éternellement. D'ici la fin de ce mois, si les gens ne font pas un effort, ce qui devrait arriver arrivera », prévient Savain.

Le centre a cependant reçu énormément de médicaments et de produits pharmaceutiques, des instruments et équipements chirurgicaux. « De ce côté-là, il n'y a pas de problème, confie le gérant du CDTI, ajoutant que c'est sur le plan financier que le problème se pose. Il faut payer les employés, assurer la réparation d'une partie du bâtiment endommagé, assurer les frais de la nourriture offerte gratuitement à tous les malades, aux employés et médecins volontaires. Ce qui fait environ trois à quatre cents personnes par jour. »

Depuis le 15 janvier, on a eu un contingent de volontaires français (SAMU, Pompiers); des médecins américains sont arrivés par la suite et, jusqu'à présent, on observe tout un roulement de ces derniers qui se fait à l'hôpital, a fait remarquer le responsable du CDTI, qui signale que les choses se sont également très bien déroulées du côté du personnel haïtien qui s'est très bien intégré à ce mouvement. Tel n'est pas le cas pour d'autres centres où on a enregistré des frictions entre les malades, les médecins ou infirmières haïtiens et les volontaires étrangers qui évoluaient chacun dans sa sphère d'activité sans se côtoyer.

Parlant du CDTI, le Dr Savain a laissé entendre : « Ici, il ne pouvait pas y avoir ce problème parce que le seul chef d'orchestre, c'était moi. J'ai pu tout organiser et distribuer les tâches, personne ne pouvait se battre. Le CDTI est un modèle de coopération entre les différents contingents étrangers et les volontaires locaux. »

Si pour le présent moment ce sont surtout des Américains qui sont visibles dans les couloirs du CDTI, dans les premiers jours de la crise, des experts français, mexicains, allemands ont largement contribué à soulager la population au moment où les carences en ressources humaines et infrastructurelles locales risquaient d'alourdir le bilan déjà catastrophique de ce séisme.

Evoquant quelques faits marquants de la crise, Reynold Savain garde encore à l'esprit le souvenir de cette employée de la Unibank qui est arrivée, totalement brûlée, dans l'enceinte du CDTI. «C'était terrible d'assister impuissant à son agonie. On ne pouvait rien faire, car ce n'est pas possible de survivre à une brûlure de 100%. »

Plus loin, il s'extasie devant la générosité des volontaires américains de la santé. « En décidant de venir en Haïti, ces derniers ont consenti à payer leur frais de voyage, de travailler gratuitement, et à leur retour chez eux, ils devront rendre à leurs employeurs les jours de congé qu'ils ont passés hors de leur pays. Ce sont des gens qui donnent leur temps et leur argent pour venir aider. C'est un grand mouvement de solidarité et on a beaucoup à apprendre de tout ça. »

Le docteur Bernard Brutus, urologue, a tenu, lui, à apporter un témoignage. La vague des amputations qu'il a vécue après le séisme avait de quoi retourner le coeur le plus solide. Le cas le plus frappant, selon lui, c'est celui de cette adolescente d'environ 12 ans qu'on a dû amputer des deux jambes et d'un bras.

Un cas pareil ne saurait laisser insensible même un orthopédiste, surtout dans un pays qui n'est pas encore prêt pour procurer à ces handicapés une assistance prosthétique après, a indiqué l'urologue du CDTI, qui mise sur la présence de certains organismes, comme la Haïti Hands, Handicap International, pour nous aider à la longue à nous procurer des fonds et du matériel nécessaire pour venir au secours de ces gens.

Le manque de coordination de l'aide humanitaire n'a pas échappé au Dr Brutus. Il a critiqué à cet effet l'inertie des autorités haïtiennes qui, dit il, se laissent emporter par le flou international.

C'est la première fois que les générations de médecins encore en vie ont assisté à un événement aussi dramatique. Devant l'importance du nombre des victimes qui ont englouti tout le matériel de l'hôpital deux ou trois jours après la catastrophe, le Dr Brutus a louangé l'assistance des contingents français, américains, guyanais et guadeloupéens, qui sont arrivés avec un stock important de matériels.

Face à l'urgence des besoins sur le terrain, pour exprimer ses attentes, Bernard Brutus a employé cette tournure : « On dit que l'émotion a le souffle court. J'espère au moins que cette fois l'émotion internationale aura un souffle de marathonien pour nous soutenir pendant encore longtemps. C'est pénible de l'admettre, mais je ne vois pas comment nous pouvons nous en tirer seuls. »

Cyprien L. Gary
 
     
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