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National 11 Février 2010
     
   
  Haïti: Trente jours déjà...


 
 
   
Cela fait presque trente jours que c'est arrivé.
Je viens de reprendre mon cahier et devant cette page blanche je ne sais ou commencer.
La terre qui tremble, cette terreur sans nom, l'impensable a osé frapper à notre porte...
Entre l'horreur de cette situation générale, le sentiment d'être si petit, de n'être rien du tout. Entre la peur que cela recommence, l'affreuse tristesse de l'histoire de tant de gens, entre l'incrédulité, et le sentiment que c'est irréel, je ne sais plus quoi raconter.

Je ne peux pas avoir la tête ailleurs aujourd'hui. Le présent avec ses larmes, ses batailles et ses peurs est trop fort. La tête bien en place, je vis cette affreuse tranche d'histoire... Celle de tous les haïtiens et aussi la mienne.

Dans ce drame collectif nous avons chacun notre histoire à nous. Irréelle, incroyable, horrible ou banale. Les plus chanceux ont vu leur famille s'en sortir indemne, d'autres ont vécu la pire tragédie de leur existence, tous, avons vu partir des êtres chers, une ville, notre ville, notre histoire, nos souvenirs et nos repères en quelques secondes. La terre a tremblé, la nature terrible, impitoyable a dit son mot, nous rappelant que tout sur terre n'est que vanité, que seuls comptent ceux que l'on aime et dont nous sommes aimés.

Ce séisme, je l'ai vécu de la République Dominicaine ou il y a eu aussi une secousse, la plus forte et la plus longue que j'aie sentit de ma vie. J'ai eu peur quand c'est arrivé et en tenant les mains de ma fille, du haut d'un sixième étage, ballotée de gauche à droite comme dans une vague, pendant de longues secondes, j'ai tremblé. Pas une seconde je n'ai pensé qu'avec cette secousse, et à ce moment précis ma ville était entrain de s'effondrer entrainant avec elle des milliers de morts dans son sillage. Je ne saurais imaginer qu'à ce moment même nos vies étaient entrain de basculer à tout jamais. Je n'ai pas entendu de là ou j'étais les cris des hommes et des femmes coincés sous les décombres et qui hurlaient à l'aide. Je n'ai pas entendu les cris de douleurs de mes frères et soeurs qui agonisaient sous le béton et le fer meurtriers... puis après, je n'ai pas traversé des corps ensanglantés en courant pendant des kilomètres pour me rendre chez moi chercher mes enfants...priant qu'ils soient vivants.

J'ai été chanceuse.
Et consciente de ma chance, je suis revenue chez moi, pour faire partir les miens, pour constater, pour travailler.

Et je déambule maintenant moi aussi dans la foule près de ces énormes tombeaux de béton que sont devenus tant de bâtiments de la ville, et qui étaient il y a quelques jours, des bureaux, des maisons, des institutions. Des gens, des êtres humains y ont péri. Des hommes et des femmes y sont toujours enterrés sans avoir reçu l'adieu de leur famille. Ils y sont enterrés de force. Ils n'auraient pas du mourir. C'est une erreur. Il y en a trop. Et dans la vie qui continue autour il y a une morbidité plus qu'insolite. Insolite parce qu'on n'a pas le choix.

Nous passons et repassons devant ces ruines en prétendant oublier qu'à chaque coin de rue est planté un rappel affreux de ce qui vient d'être. Vaquant à nos occupations, nous vivons notre quotidien encore en plein dans ce drame, et côtoyant ces corps maintenant invisibles qui l'autre jour encore étaient des hommes, des femmes, et des enfants. Oui, ces corps, des amas de chair puante, des corps ou des restes de corps sans identité, il y a moins d'un mois étaient des hommes et des femmes, avec un nom, une vie, des émotions. Des hommes et des femmes dignes de respect, d'amour et d'attention. Que sont-ils aujourd'hui ? Et comment prétendre comprendre, voire exprimer la douleur de ceux qui leur étaient proches ?

Tout a basculé ce 12 Janvier 2010.
A partir de ce jour la mort ne nous fera plus peur. Elle nous a trop pris, nous rappelant de la manière forte que nous ne sommes que de passage.

Et...
Entre ceux qui pleurent,
Ceux qui amènent de l'espoir,
Ceux qui semblent s'en foutre,
Et ceux qui souffrent au delà de tout entendement...
Entre ceux qui nous déçoivent,
Ceux qui se révoltent,
Ceux qui démissionnent,
Ceux dont nous sommes fiers.
Entre ceux qui pillent et ceux qui violent...
Entre ceux qui donnent tout ce qu'ils ont,
Ceux qui partent, ceux qui reviennent...
Entre ceux qui se battent,
Et ceux qui reconstruisent déjà.
Entre ceux qui guettent,
Ceux qui ont tout perdu,
Ceux qui s'étiolent,
Ceux qui prient
Et ceux qui se dévouent,
Entre ces héros qui marchent parmi nous
Entre ces anges qui flottent parmi nous,
Je ne sais ou commencer ni comment recommencer.
Recommencer mon histoire et celle de ma ville.
Recommencer à vivre en dépit de tout.
Vivre sans comprendre pourquoi moi, j'ai été épargnée.
Trouver l'espoir et une raison de continuer.
Avoir une vision, me battre, y arriver.
Y arriver avec de l'amour et du courage
Y arriver avec les autres dans une ville qui s'est effondrée...

Dans cette ville qui ne peut pas sombrer, tout est à recommencer.

Christina Guérin
 
     
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