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| Carte blanche à Jean-Claude Boyer | ||||
| Haïti: Pour aller au-delà du constat d'André Corten (II) Pour nous qui vivons le dénuement quotidiennement sur le terrain, nous aurions pu faire une croix sur l'institution en nous persuadant, à notre corps défendant, que l'Etat est introuvable. Quand, victime d'un malaise ou d'un accident de la route, nous voudrions être, en urgence, évacué vers un centre hospitalier, mais l'ambulance attendue est fantomatique. Quand le chauffard donne à fond sur l'accélérateur et s'en va faucher des vies innocentes, nous voudrions que le représentant de l'Etat le stoppe à temps pour excès de vitesse. Je prends ces deux exemples pour bien montrer que sa présence fait défaut quand le citoyen est confronté à l'urgence. Raisonnons : sa faiblesse ferait que, quand on le cherche, on ne le trouve pas. L'inorganisation dans laquelle le pays est retombé entraine que la fourniture des services à la population est aléatoire. Là où se fait sentir la présence de l'Etat serviteur, le minimum de capital humain n'existe pas. Dans un pays constitué, la vente de chair de poisson et de viande de boeuf se faisant dans des conditions sanitaires inappropriées, le service sanitaire intervient promptement en fermant le store pour restructuration. J'en avais fait le constat en septembre 1989 à Stamford, CT, Division Street. Mais au marché de Pétion-Ville, rue Rigaud, la viande de table est exposée au soleil et à la poussière pour donner une image détestable, peu avantageuse du pays. Cela fait longtemps que le service sanitaire a été fermé. La faiblesse de l'Etat vient donc de la discontinuité. L'esprit de suite n'y est pas. Le service sanitaire et l'école de formation d'où sortaient les diplômés sont dysfonctionnels depuis des lustres. Quand, le 19 octobre 2010, éclata l'épidémie de choléra, le ministre de la Santé publique et de la population agita la réouverture de l'école sanitaire, depuis lors, on n'en a plus entendu parler. Ainsi, sur la sanitation, donc sur la protection de la population, l'Etat est aux abonnés absents. Un cas flagrant de faiblesse de l'Etat. Mais il faut dire immédiatement que l'indifférence générale a accentué le dénuement. Le dimanche 4 décembre 2011, revenant de Girardot où j'avais accompagné ma femme qui rendait visite à une collègue de travail, tombée malade le vendredi précédent, nous fûmes à moitié surpris de constater que, dans la boulangerie à l'entrée de la localité, rien n'avait changé. Des biscuits étalés sur une table douteuse et destinés à la consommation. En vérité, il y a beaucoup à faire. Ceux qui consomment ces biscuits ne protestent pas, prenant la chose comme normale. Or, c'est l'administration communale qui, assurant un service de proximité, doit s'occuper de la santé des consommateurs. Si la population devait attendre l'intervention du Ministère de la Santé publique, elle risquerait d'attendre encore longtemps. A moins que les ONG viennent aider dans ce volet de la sanitation publique. Est donc attendue la nécessaire prise de conscience que l'administration doit être proche des administrés. Point n'est besoin de suivre André Corten dans son argumentation où il retient la croissance comme premier critère de faiblesse de l'Etat pour prendre conscience du dénuement, du laisser-aller et du laisser-faire. Historiquement, le laisser-aller est l'option qu'avait retenue le président Alexandre Pétion (1806-1818). Jusqu'au règne de René Préval; le «lese grennen» a des racines profondes; conséquence : le malfonctionnement ne nous quitte plus. A la vérité, la non-prise en charge de la population par le gouvernement nous vaut d'afficher un indice de développement humain faible dans le classement établi par l'Organisation des Nations unies. André Corten relève que la République Dominicaine occupe un meilleur rang que Haïti, mais ce qui différencie les deux pays, c'est le revenu per capita. Par habitant, le PIB est de 1121 $ pour Haïti et 8647 $ pour la République Dominicaine. Sans vouloir rentrer dans les détails (pour ne pas trop nous aventurer dans le choix des critères retenus par M. André Corten), les variables sont l'espérance de vie, le taux d'alphabétisation des adultes et le PIB par habitant. Mais c'est en fait de dépenses d'éducation qu'André Corten montre la curieuse similarité entre les deux pays. Bref, ils sont très proches dans le retard accusé dans l'accumulation de la qualité de la formation. Corten conclut que, malgré le «miracle économique » qui fait de la République Dominicaine un nouveau dragon latino-américain, elle reste non pas seulement un Etat de bas salaires, mais un Etat qui repose sur la reproduction d'une sorte de dégradation de la population. Ce que je veux dire : est-il nécessaire d'aller si haut, de recourir à l'économie ou à la démographie, aux variables macroéconomiques ou aux variables de l'économie de développement pour être convaincu de la dégradation des conditions de vie des deux côtés de la frontière? La meilleure performance dominicaine évaluée sur la base de la croissance n'a pas amélioré la qualité de vie. Pendant qu'en Haïti, la croissance est en recul de façon continue et cela sur cinquante ans, dit-on. Edouard Francisque identifiait déjà en 1986, dans un essai très savant, la régression continue de l'économie haïtienne, ou la stagnation (in La structure économique et sociale d'Haïti, Imp. Henri Deschamps), ce qui signifie que le politologue canadien ne nous apprend rien. Dès lors que les cultures de rente telles que le café, le cacao, le vétiver... ne généraient plus de revenus d'exportation, il n'était pas surprenant que les difficultés ne faisaient que commencer. Ajoutez à cela la libéralisation (la réforme libérale de l'économie) qui est arrivée en 1986 de façon sauvage avec des conséquences catastrophiques pour la production nationale. Le sucre, le ciment, la farine, le fer... ne sont plus produits localement. La plaine du Cul-de-Sac et la plaine de Léogâne où était plantée traditionnellement la canne à sucre deviennent des zones résidentielles. La banane produite dans la plaine de Jean-Rabel et dans la plaine de l'Arcahaie est sauvagement concurrencée par la banane dominicaine. On pourrait multiplier les exemples de décroissance. Alors, comment la décroissance ne s'installerait-elle pas durablement ? Mais ce n'est pas dans la performance économique que, pour nous autres Haïtiens, il faut seulement identifier la faiblesse structurelle. Edouard Francisque fait d'entrée de jeu une « prise de position» sur la notion de structure. Restons dans la prestation des services et livrons-nous à une interrogation pertinente : Pour se rapprocher de la population, l'Etat n'aurait-il pas intérêt à s'attaquer au travers qui entrave la performance de l'administration: la marchandisation ? Puisque les services sont désormais payants quand la population, à des degrés divers, a apporté sa contribution par les impôts et taxes. Le service public payant, c'est ce qui éloigne la population de l'administration. Qui ne peut pas payer le service hospitalier public n'est pas admis dans le principal centre hospitalier de la capitale. Qui ne peut pas payer le service de l'état civil ne peut se faire délivrer les actes de naissance, de mariage, de divorce ou de décès. Qui ne peut honorer la charge fluctuante réclamée par les Archives nationales n'entre pas en procession de l'extrait d'état civil. Qui ne peut pas payer la charge fluctuante réclamée par le tribunal de paix ne peut obtenir le déplacement du juge aux fins de constat. Multipliez vous-mêmes les exemples puisque nous vivons au quotidien le travestissement de l'Etat serviteur. Il y a pire : l'Etat n'honore plus son engagement envers les victimes d'expropriation pour cause d'utilité publique. Le cas type reste l'agissement de la mairie de Pétion-Ville qui a exproprié bien des riverains sur les routes qu'elle perçait à l'est de la ville sans dédommager quiconque. Ce genre d'agissement détruit la fragile confiance que les victimes conservaient de la sphère publique. Explications un peu plus : après le séisme, un périmètre de la capitale a été déclaré d'utilité publique, mais tous les propriétaires concernés vivent depuis dans la hantise de ne pas recevoir d'indemnité si l'Etat venait à accaparer leurs biens. Pourquoi ? Les gouvernements successifs ont très peu fait pour améliorer leur image dans le public. L'Etat juste, les citoyens attendent toujours. Parce que la réparation civile n'est pas appliquée (pratiquée) d'en-haut. En vérité, il y a de la besogne à abattre. Il y a de l'ouvrage. Le plus tôt que l'actuel gouvernement se mettra au travail pour rapprocher l'administration de la population, mieux cela vaudra. Le reste est du ressort des universitaires, c'est-à-dire la distinction entre Etat efficace et Etat faible, Etat serviteur et Etat faible, Etat juste et Etat faible, Etat inexistant et Etat faible, Etat lointain et Etat proche. Tout ce débat est significatif d'un retard à combler, il suffit que la gouvernance tienne compte de l'intérêt général et du baume à apporter au coeur de la citoyenneté. Le constat renouvelé de Corten ne peut être qu'une invitation à ne jamais se départir de l'objectif de l'amélioration de la qualité de la population. Avec ardeur et constance, les élites n'ont-elles pas, avec la publication annuelle des classements où Haïti occupe des positions dont elles ne peuvent être que peu fières, pour obligation de travailler pour lutter contre la reproduction de la dégradation de la population ? Jean-Claude Boyer Dimanche 4 décembre 2011 |
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