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National 19 Février 2010
     
   
  Haïti: L'aide pourrait empoisonner la relance d'Haïti


(Port-au-Prince) Le responsable de la distribution alimentaire en Haïti, Dr Michel Chancy, lance un avertissement à la communauté internationale : Haïti a besoin d'aide, mais n'est pas dans une situation de famine. L'aide pourrait y tuer la reprise des activités économiques si elle n'est pas bien ciblée, a-t-il dit lors d'une entrevue exclusive accordée au Soleil.

Né en Haïti, élevé à Montréal, formé en médecine vétérinaire à Mexico et de retour dans son pays depuis 1986, Michel Chancy est secrétaire d'État à la production animale du gouvernement haïtien. Il a pris la responsabilité de la distribution alimentaire et de l'eau au lendemain du tremblement de terre.

«Haïti n'est pas dans une situation de famine», a-t-il déclaré, en réaction aux reportages télévisés montrant des milliers de personnes à l'assaut des camions de distribution de riz. «Il ne faut pas mélanger le manque d'organisation et les histoires de famine. Si on annonçait au Québec une vente de billets du Canadien de Montréal sans organisation pour la contrôler, les gens se garrocheraient.»

M. Chancy signale qu'avant le séisme, 500 000 personnes bénéficiaient d'une aide alimentaire. Ce nombre a atteint deux millions depuis le 12 janvier, mais la crise des premiers jours était imputable à la paralysie des activités. Il rappelle que beaucoup d'Haïtiens dépendent des transferts annuels de 1,6 milliard $ de leurs familles établies à l'étranger. Ces transferts ont été momentanément interrompus par le séisme, mais depuis que les banques ont repris leurs activités, l'argent a recommencé à circuler et le commerce a repris.

Un mois après le séisme, c'est la nature des besoins qui a changé : «Ceux qui travaillent et qui ont perdu leur maison et leurs vêtements ont d'autres besoins à satisfaire. Alors si un sac de riz peut leur permettre d'économiser pour se racheter des souliers ou des vêtements, c'est bien normal qu'ils soient très intéressés par l'aide alimentaire. Ces gens ne meurent pas de faim, mais si un camion chargé de riz arrive dans leur quartier, c'est bien possible qu'ils se lancent eux aussi dans la foule pour attraper un sac de riz».

L'aide demeure donc nécessaire, mais si elle n'est pas bien ciblée, elle peut empêcher la reprise de certaines activités économiques, dit M. Chancy. Ainsi, un avion transportant une cargaison d'eau embouteillée devait s'envoler pour Haïti, alors que les activités locales de production et de distribution d'eau avaient repris dans le pays. «Une fois que ce secteur a été réorganisé, envoyer de l'eau en bouteille venant du Canada, c'était complètement inutile.»

Comment intervenir dans les circonstances? Le Dr Chancy explique qu'avant le séisme, la production nationale de produits alimentaires comptait pour environ 45 % de la consommation, les importations commerciales 50 %, et l'aide internationale entre 5 % et 7 %, selon les années.

«L'agriculture n'a pas vraiment été endommagée par le tremblement de terre. Ce qui a été endommagé, c'est la capacité d'importation du secteur commercial et il faut, à court terme, la remplacer par de l'aide alimentaire. Mais l'activité d'importation est aussi une activité économique importante. Il faut permettre à ces acteurs de se relancer dans l'activité économique parce que ça aussi, c'est une source d'emplois. Donc, donner des aliments, si ce n'est pas fait selon les bons calculs, selon les besoins, avec un plan de retrait graduel, ça risque d'empêcher la reprise de l'activité commerciale, en plus de menacer aussi l'activité de production agricole, ce qui serait encore plus grave.»

La saison des pluies

S'il n'y a pas de famine en Haïti, il y a une catastrophe humanitaire en préparation qui inquiète Michel Chancy. «Dans quelques semaines, les pluies vont commencer et ça va être catastrophique. Il faut aménager les terrains. Si on continue à ce rythme, on n'y arrivera pas, s'impatiente-t-il. Il faut mettre des milliers de gens au travail. Mais ça tarde, il y a beaucoup de discussions.» Il déplore que certaines organisations non gouvernementales (ONG) et certains pays ne soient pas encore présents à la table de coordination nationale qui planche sur cette question. Même chose sur le terrain, où des organismes de charité travaillent chacun de leur côté, sans se soucier de ce que font les autres.

À ceux qui parlent d'une tutelle internationale pour la reconstruction, Michel Chancy répond qu'on «a besoin de la solidarité internationale, de gens qui viennent nous soutenir dans cet effort, mais pas pour venir le faire à notre place».

Gilbert Lavoie
Le Soleil
 
     
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