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Culture 11 Décembre 2008
     
   
  Haïti: L'homme sur les chemins du rêve


Pour la première fois, la poètesse et haïkiste québécoise, lauréate d'une centaine de prix et mentions au Québec, en France, en Belgique et en Italie, Diane Descôteaux, foule le sol haïtien. Cette visite organisée par les associations Passerelles/ACLAC et Liberté Action Culture (LAC), se veut une occasion d'échange et de partage de rêves entre Diane et les amants de la poésie en Haïti.

 
 
La poétesse et haïkiste québécoise Diane Descôteaux
   
 
 
La couverture de l'une des récentes oeuvres de Diane Descôteaux
   
Le Nouvelliste : Mme Descôteaux, vous étiez co-directrice de la Revue poétique Carquois et vous aviez publié plus d'une dizaine de recueils de poèmes. Du 10 au 23 décembre, vous effectuez votre première tournée en Haïti. Quel serait le but de votre visite ? Comment avez-vous pu découvrir cette Haïti miraculeuse et fantastique, pour parodier l'écrivain Franck Etienne ?

Diane Descôteaux (D.D): Le but de ma visite sur l'île d'Haïti est d'abord de rencontre et d'échange, de rencontre avec un peuple dont la poésie est d'une sensibilité vive et omniprésente à travers ses écrits, et d'échange entre poètes francophones dont les ancêtres ont vécu sous l'influence française et dont le verbe a évolué sous le soleil ardent du sud pour les uns et sous la bise glaciale du nord pour les autres.

Quant à la découverte de cette Haïti miraculeuse et fantastique, je dirais que cette question est bien embêtante, s'il en est une, puisqu'elle me demande de fouiller de mémoire dans des lots d'échanges épistolaires et de projets lancés via Internet à travers un réseau de quelques 300 correspondants...

Mais je me souviens qu'un de mes congénères au Québec échangeait avec Pierre Moïse Célestin de la Bibliothèque nationale d'Haïti sur les possibilités d'animer des ateliers d'écriture à la Bibliothèque Justin Lhérisson de Carrefour, et qu'il avait lancé un appel à ceux et celles qui auraient pu manifester de l'intérêt pour participer à un tel projet, parmi lesquels je fus bien évidemment. Chemin faisant, l'intervenant québécois s'étant désisté, je poursuivis avec Pierre Moïse l'élaboration de ce projet qui devait voir le jour au printemps 2009. Toutefois, le cours des événements ayant changé, j'ai pu me libérer plus tôt de mes activités courantes et consacrer du temps aux préparatifs de cette activité littéraire dont Pierre Moïse Célestin a devancé la tenue à la date que l'on connaît.

Qui ne connaît pas Dany Laferrière ?

L.N : La découverte d'Haïti est possible grâce à des amis haïtiens et à la lecture d'oeuvres littéraires des écrivains de ce pays. Quels sont les écrivains haïtiens qui vous ont marqué ?

D.D. : N'ayant hélas pas une grande mémoire des noms et ayant déménagé l'été dernier dans un tout petit appartement alors que j'arrivais d'une grande maison ancestrale avec mes bibliothèques pleines d'ouvrages à craquer, j'ai dû en entreposer la majeure partie dans des cartons au fond desquels se trouvent deux ou trois anciens recueils d'auteurs haïtiens que j'ai adorés.

Pour la poésie actuelle, je vous dirais que j'ai succombé littéralement et littérairement à la poésie de Fayolle Jean, poète et acteur haïtien demeurant à Montréal (dans mon quartier d'enfance de surcroît), dont le verbe et la voix (car il fait des enregistrements audio de ses poésies, notamment Complice des voyelles) sont sublimes. Il y a bien sûr, Frantz Benjamin dont j'ai un faible pour « Dits d'errance » publié en 2004. Puis il y a eu la découverte d'Yves Patrick Augustin, une poésie à découvrir et un nom à retenir s'il en est ; il marquera certes notre époque de son verbe éloquent. J'ai eu l'honneur et le privilège de préfacer son premier ouvrage « Mots intimes » et de lire les deux subséquents soit « Montréal en poésie » qui vient tout juste de paraître et je viens de l'aube en préparation.

Par ailleurs, quand je dis que le nom d'Yves Patrick Augustin est à retenir, disons qu'il a déjà fait sa marque lors du Concours international de poésie d'Écritout 2008 en remportant le Grand Prix tout récemment. Enfin, il y a Henri-Robert Durandisse avec « Amour », « Je te tutoie » dont il m'a offert l'enregistrement audio j'aime beaucoup. Puis, je pense à Joël Des Rosiers, qui est membre de la Société littéraire de Laval dont je suis aussi membre et dont tout un chacun lui témoigne le plus grand des respects au regard de son oeuvre et de son implication dans les activités littéraires et culturelles au Québec.

Et qui ne connaît pas Dany Laferrière qui vient de faire la une de l'actualité culturelle avec son dernier ouvrage « Je suis un écrivain japonais » paru en cours d'année, auteur aussi du très réputé roman « Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer ?

L.N : Le haïku désigne une forme poétique d'origine japonaise composée de trois vers de 5, 7 et 5 syllabes : « un ciel de printemps/luit dans votre oeil et sa brise/souffle entre vos dents ». C'est une forme méconnue ou peu exploitée par les poètes haïtiens contemporains. Selon certains gens, il n'y a que Christophe Philippe Charles, l'auteur de « Terre promise », à la pratiquer en Haïti. Le haïku, oserais-je dire, est votre spécialité en matière de genre poétique. Ne pensez-vous pas pendant votre séjour en Haïti initier les jeunes poètes aux techniques d'écriture du haïku ?

D.D. : Le but de mon séjour en Haïti est justement de sensibiliser ceux et celles, jeunes et moins jeunes, qui ont un intérêt soutenu pour la poésie en général, au genre littéraire d'influence japonaise qu'on appelle le haïku et, sa variante, le senryû. À travers les ateliers, tout d'abord nous verrons sommairement les règles et les techniques d'écriture du haïku. Ensuite, nous ferons un survol des maîtres et de leurs oeuvres qui ont marqué l'histoire poétique du Japon. Nous arriverons par après à l'imitation du genre nippon par nos contemporains, de France d'abord, puis d'Amérique du Nord.

Après avoir vu l'aspect théorique, nous poursuivrons avec la partie pratique en tant que telle de cette forme d'écriture de façon collective, en sous-groupes, puis nous remanierons les textes en grand groupe. Enfin, nous ferons quelques balades extérieures en quête d'instant à cristalliser dans le temps en solo, textes que nous apprécierons par la suite en groupe et que nous retravaillerons au besoin. Finalement, nous retiendrons les textes qui feront l'objet d'un récital public et, éventuellement, d'une anthologie à paraître en version papier chez un éditeur haïtien ou québécois.

L.N : Votre récent recueil de poèmes en haïku - l'heure du thé - est constitué de cinq parties distinctes avec le motif des saisons de l'année. A partir de quelle année avez-vous commencé vos recherches en haïku ?

D.D. : Poète classique depuis toujours, j'ai commencé à m'intéresser au haïku vers l'an 2000. Ne me demandez pas toutefois comment cela s'est produit ou bien d'où m'est venu le déclic... ça, je ne m'en souviens plus ! Je me rappelle cependant qu'il y avait un site Internet administré par un belge, Élie Duvivier et son site Anplus, sur lequel on pouvait répondre aux haïku des auteurs en soumettant des diptyques, soumettre nous-mêmes des haïku auxquels les autres soumettaient des diptyques et, finalement, voter pour le diptyque qui nous rejoignait le plus afin de former le tanka à deux mains par mois. C'était un jeu palpitant auquel bon nombre d'écrivains se laissaient prendre et s'y prêtaient assidûment sur une base mensuelle.

Nous pouvions ainsi nous mesurer aux autres et apprécier notre propre évolution par rapport à ce genre littéraire. En fait, c'était un peu comme au temps des renku (poèmes liés), des renga (kasen, rensaku, etc...) et des kukaï au Japon.

L.N : Lauréate d'une centaine de prix et mentions au Québec, en France, en Belgique et en Italie, vous dévoilez ici une autre facette de votre talent de créatrice en présentant des haïkus aux lecteurs. Le haïku francophone a-t-il un avenir prometteur au Québec?

D.D. : Au Québec comme partout ailleurs dans le monde, je pense. J'irais même jusqu'à dire qu'il y a un engouement universel pour cette forme d'écriture qui gagne à être connue et, d'ailleurs, pour tout ce qui touche le Japon aussi. Qu'on pense aux nombreux thés aromatisés qu'on retrouve de plus en plus dans les marchés publics, aux sushi, aux maki et aux sashimi qui font aussi leur apparition à l'étal des poissons et crustacés.

Ce phénomène est probablement dû au fait que l'Orient ayant été longtemps méconnu du reste du monde à cause de la barrière linguistique, entre autres, notamment au Japon où le développement social et culturel en vase clos est lié à cet isolement typique de la vie insulaire, a ouvert toutes grandes ses portes avec l'avènement des télécommunications et de la mondialisation de l'information, donnant lieu à une véritable explosion de l'intérêt général pour la culture nippone. En outre, ce genre littéraire, bien que régi par de nombreuses règles et codifications diverses, demeure accessible à la plupart des gens intéressés un tant soit peu par l'écriture poétique.

L'instant comme élément

L.N : Avant de vous retrouver dans les littératures orientales, particulièrement japonaise, vous étiez d'abord poète classique. Selon vous, quelles caractéristiques diffèrent le haïku de la poésie classique ?

D.D. : Dans le haïku, on ne trouve pas, sinon que très exceptionnellement, le culte à la beauté, la richesse des images ainsi que la musicalité si chère à nos grands classiques.

Bien au contraire, le haïku tente de saisir l'instant dans son plus simple élément, de raconter le quotidien, souvent banal et toujours éphémère, et de le fixer dans le temps d'où l'impermanence dans la permanence. En fait, il ne s'agit pas d'écrire juste de jolies choses mais bien d'écrire de justes et jolies choses...

L.N : Votre texte poétique baigne dans une atmosphère où la représentation de l'eau revient de manière obsédante, mais séduisante. On sait que dans la mythologie l'eau est le symbole de la vie. Ecrivez-vous pour parler de votre vie ou de celle de l'autre ?

D.D. : Ah bon ? Je n'avais pas remarqué... Mais parle-t-on de ma poésie classique ou du haïku ? Il faut dire aussi que je suis née sous le signe du Scorpion selon l'astrologie, donc un signe d'eau, d'où, peut-être, cette référence inconsciente et presque innée à l'élément aqueux.

Vous me demandez si je parle de ma vie ou de celle de l'autre ; je vous répondrais alors : comment parler de la vie de l'autre sans parler de la sienne... Un écrit est toujours, selon moi, un peu biographique. On ne s'en tire pas. C'est au travers du prisme de notre vision personnelle que nous parlons de l'autre et, comme nous sommes tous partie prenante d'un grand tout, on ne peut dire l'autre sans se dire soi-même. Toutefois, j'estime parler de la vie de l'autre plus souvent qu'autrement et, par conséquent, la majorité de mes textes, qu'ils soient poèmes ou haïku, sont dédiés aux autres (et ils en ont copié!).

L.N : Votre passion n'est autre que la poésie. Et vous êtes une poétesse au talent sûr. Selon vous, quelle serait l'utilité sociale de la poésie ? La poésie peut-elle aider les hommes à retrouver les chemins du rêve ?

D.D. : Oui, oui et oui ! Non seulement la poésie ramène l'homme sur la voie de son propre rêve, mais elle est aussi instrument de paix entre les hommes de bonne volonté.

Il s'agit juste d'utiliser le verbe à bon escient car qui ne connaît pas la puissance des mots ? Si ces derniers peuvent jeter de l'huile sur le feu de la discorde, ils peuvent aussi, à travers la poésie, ramener les vraies valeurs, celles du partage, de l'amour, du respect et de la paix entre nous tous, à l'ordre du jour et faire échec aux guerres qui sévissent partout dans le monde. Dans un monde idéal... nous serions tous frères. Le poète ne rêve-t-il pas d'idéal ? À lui donc de faire rêver ses semblables !

L.N : L'écriture est une sorte de « maladie incurable ». Une fois publié une première oeuvre, le ou la créateur (trice) n'a pas le désir d'arrêter. Ce postulat est vrai pour tous les écrivains du monde. Je crois que vous partagez sans doute ce désir d'être en contact avec le lecteur. S'il en est ainsi, après « l'heure du thé », quelle serait votre prochaine publication ?

D.D. : Qu'on ait été publié ou pas, l'écriture est, comme vous dites, un mal incurable dont on ne veut pas guérir. Et le rêve de tout écrivain est certes d'être lu, cela va sans dire ! Déjà, après « l'heure du thé », paru le 10 octobre dernier à Montréal, il y a eu « Automne Prélude » qui a vu le jour le 12 novembre à Saint-Hyacinthe, un rensaku écrit en collaboration avec Luce Pelletier et Line Michaud et qui est, outre sa version papier, disponible sous forme d'enregistrement audio.

Dès janvier 2009, paraîtra, simultanément au Québec et en Roumanie, la version originale et bilingue (français-roumain) de « Au-delà du décor », recueil de poésie classique lauréat du Prix d'excellence en poésie de Roumanie en 2008. Et, bien entendu, d'autres recueils de poésie classique et de haïku restent à publier...

(Propos recueillis par Rébecca S. Cadeau)
 
     
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