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| F o n d é e n 1 8 9 8 | ||
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| Haïti: Lettre adressée au président de l'Association des écrivains de langue française, pour accepter le Prix littéraire des Caraïbes de 2003. Josaphat-Robert LARGE : Monsieur le Baron Alain Guillaume, Président de l'Association des écrivains de langue française, Paris, France Cher Monsieur, Le chemin a été long, du premier petit poème d'amour écrit sur un banc de la place publique de la ville de Jérémie jusqu'aux phrases dessinées sur les pages du roman Les terres entourées de larmes pour lequel vous m'avez accordé le Prix littéraire des Caraïbes au titre de 2003. Le parcours a été long en effet, en passant par l'ostracisme, l'exclusion (ces armes dont se servent les fondateurs de clans pour barrer la route à quiconque n'est pas de leur côté), avant d'arriver aux portes vis-à-vis desquelles semble s'ouvrir l'espoir, au bout d'un travail de longue haleine qui s'échelonne, déjà, sur une trentaine d'années. Monsieur le Baron, je tiens à vous demander de transmettre mes remerciements aux autres personnalités du Jury de la section du Prix littéraire des Caraïbes, tous membres de l'Association des Écrivains de langue française. Je dois en effet, en me découvrant par respect, montrer de la reconnaissance à ces juges qui ont su déceler, au cours de la lecture de mon ouvrage, les éléments d'une matière scripturale qu'ils ont appréciés, goûtés, au point d'avoir choisi ce livre - à côté de celui du professeur Alain Yacou -, pour le décernement du prix que l'on appelait, à l'époque de sa création, le Prix littéraire France/Caraïbes : une dénomination qui, je pense, traduit encore mieux les grandes lignes des relations interculturelles que continue de mener la France avec ses anciennes colonies. Je vous l'avoue, l'honneur que vous me rendez est cependant très grand pour le petit romancier qui n'a jamais pensé à atteindre la notoriété et encore moins à accéder à une quelconque gloire. Dans le parcours de ce que j'appelle ma carrière d'écrivain, je n'ai pas une fois espéré autre chose qu'un peu de reconnaissance et de la gratitude. Et voici que cette mince aspiration grandit aujourd'hui dans la réalité, ensemencée par les effets de ce prix que vous m'octroyez, si gracieusement. Et, pour rendre mon discours moins long et plus naturel, je vous ferai le récit d'un événement qui s'est passé le 19 mars dernier, la veille de la remise du Prix, alors que je me promenais tranquillement le long des boulevards de la Seine, non loin du Pont de l'Évêché. Là, j'ai cru apercevoir, au milieu des clapotis que provoquait la proue d'un bateau de plaisance, une série de petites vagues semblables à celles qui avaient une fois attiré mon attention, un jour où je rêvassais sur les bords du fleuve la Grande-Anse dont les flots tumultueux encerclent la ville de Jérémie. Je n'avais alors que quinze ans. La ville de Jérémie, c'est un petit coin montagneux de notre planète situé dans le Sud d'Haïti, que certains choisissent d'appeler la cité des poètes ! Elle est en fait le chef-lieu de l'arrondissement de la Grande-Anse et se trouve blottie, permettez la métaphore, entre les vagues de la mer du côté de ses rivages, et, au sommet de ses montagnes, entre le bleu d'un ciel qu'on dirait plus bleu que tous les ciels du monde ! Ce sont les mêmes petites vagues que j'ai aperçues l'autre jour sur les bords de la Seine, avec leur furie déferlante, leur rythme, et leur façon rapide de se dissoudre en écumant dans les eaux douces de leur fleuve. Il s'agissait aussi, j'en suis certain, des mêmes écumes qui allaient s'éteindre sur le sable de mon enfance. En plus, pour accompagner mon espèce de rêve aquatique, des voix d'un cortège invisible de voix s'étaient mises à bourdonner, à résonner dans mes pensées. C'étaient des voix d'autrefois, belles, somptueuses, où se trouvaient entremêlées celles de mes amours, celles de mes amis des temps immémoriaux, celles d'une grand-mère dont la tendresse n'avait pas de pareille, et, enfin, celles des domestiques qui racontaient, à Bordes et à la belle étoile, les contes et les légendes dont les ritournelles ont bercé les nuits de tous les enfants antillais du monde. J'ai entendu toutes ces voix ce jour-là, alors que je marchais tranquillement le long de la Seine, à proximité du Pont de l'Évêché, donc, à quelques encablures du chef-d'oeuvre architectural qu'est la cathédrale de Notre-Dame. Et puisque ces voix semblaient avoir été mises au courant du fait que j'avais remporté le Prix littéraire des Caraïbes, elles m'ont confié des messages qu'elles m'ont prié de vous transmettre. Elles m'ont en effet demandé de vous dire que, dans mon pays, jusqu'à ce jour, le pain quotidien se fait rare : plus rare encore qu'il y a de cela 200 ans, lorsque nous venions de conquérir notre très chère indépendance. Au milieu de ces voix de l'enfance, j'ai en revanche distingué celles des grands poètes de la ville des poètes qui est aussi ma ville, et, parmi les plus importantes, j'ai eu le plaisir d'écouter la voix d'Etzer Vilaire, celles d'Edmond Laforêt, de Jean Brierre, de Regnor Bernard, de Roland Chassagne, de Ferdinand Martineau et d'Emile Roumer. Et ces excellents poètes m'ont dit que je ne devais accepter ce prix littéraire que vous m'accordez, que si, en retour, je consentais à partager avec eux la considération que vous offrez à ce Jérémien que je suis : l'héritier de leurs plumes et de leur imagination si fertile. Mais voici que je me perds dans les avenues d'un beau rêve lié à mon passé, sans m'occuper de nourrir la flamme de l'honneur que vous me rendez dans le présent, et donc, sans rendre à César ce qui est à César, et sans présenter à votre Association, des remerciements pour le Prix et pour l'appui qu'elle offre aux créateurs de tous les espaces de la francophonie. Ce prix des Caraïbes (ainsi que celui de Carbet et ceux d'Ouessant), aide à placer à la Une, les ouvrages de certains écrivains dont les écrits, malgré le travail qu'ils y mettent, demeurent ensevelis sous les plis cachetés de ce qu'on traite comme étant une sous-littérature, pour ne pas dire une tierce-littérature, puisqu'elle demeure intimement attachée au lieu de sa provenance qui n'est autre que ce qu'on appelle le tiers-monde, cet espace historiquement méprisé à tous les points de vue. Notre grande petite littérature haïtienne - je prends le temps de vous en parler -, elle est née dans le même mouvement qui a permis l'éclosion de notre Indépendance. Comme nos guerriers sortis héros de la guerre contre les troupes napoléoniennes, nos premiers écrivains étaient des patriotes dont les écrits s'ajoutaient aux armes utilisées contre le colonialisme, et dans notre cas, contre l'esclavage de l'homme noir par l'homme blanc. Cette époque, c'était bien sûr celle des premiers pas et des balbutiements. Or, durant son adolescence, cette littérature a bel et bien choisi de conserver les liens intimes qu'elle avait tissés avec la langue française, comme si cette dernière fût l'unique héritage de notre colonisateur que nous avions choisi de garder précieusement, avec honneur et fierté. Les Lettres haïtiennes ont certes fait appel à la langue créole arrivée à l'âge adulte, mais cette alliance ne s'est pas réalisée sans un accord d'harmonie entre les deux langues. Ces jours-ci, la question suivante se pose : le créole, peut-il mieux que le français explorer les profondeurs creusées dans les cultures amérindiennes d'abord, africaines ensuite et caribéennes en fin de compte ? Certes oui ! ripostent sans hésiter les créolophones. Malgré tout, sur la marge du 20ème siècle, les grands poètes de l'indigénisme haïtien ont utilisé la langue française pour bien chanter les origines de notre immense métissage. Alors qu'à l'époque de la modernité dans nos Lettres, la plupart des écrivains marquants font emploi du français quand ils écrivent avec la main droite, et du créole, quand ils se servent de la gauche. Il s'agit là d'une étape de notre littérature qui projette l'image d'une promenade du créole à côté du français, les deux allant la main dans la main sur les grands chemins de la création littéraire. Voici donc que loin de se livrer à un combat linguistique dans ce que je prends le risque d'appeler notre grande littérature, le créole et le français s'entendent, se complètent, et, j'irai jusqu'à dire, se confondent dans certains cas. Monsieur le Baron, vous le voyez bien, nous avons notre place dans l'Association des Écrivains de langue française dont vous êtes le Président, une place de choix aux côtés des Québécois, des Suisses, des Belges, des Sénégalais, des Côte d'Ivoiriens, des Marocains et des Syriens, pour ne citer que ces créateurs dont le fond culturel en fait appel à un patchwork linguistique aussi intéressant que le nôtre. Ce Prix des Caraïbes finalement, il ne fait pas qu'honorer des écrivains héritiers de la langue de leurs colons, puisque, lors même de son décernement, il aide à projeter sur des écrans internationaux et donc à révéler aux yeux du monde des oeuvres qui, par la hauteur de leur valeur, appartiennent non seulement à la littérature antillaise, mais, en fait, à la littérature tout court. Je prends soin de terminer ma lettre avec les mots usités à son commencement, en vous disant que la route a été longue, du premier poème écrit pour une demoiselle du coeur jusqu'aux pages de ce livre qu'on honore aujourd'hui, et tout en ajoutant que, pour assurer la survie d'une oeuvre valable, il faut de toute façon qu'on y mette du temps, de la patience et beaucoup d'efforts. Le cheminement a certes été long, mais, en cours de route, des fruits ont bien mûri sur l'arbre de ce temps ! Le jugement impartial des Messieurs et Dames du jury en apporte la preuve ! Encore une fois, Monsieur le Baron, je vous remercie infiniment. Josaphat-Robert Large |
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