IDEES ET OPINIONS
La société haïtienne entre culture de la paix et blessures du passé. Que peut faire l'éducation scolaire?
Le Nouvelliste | Publié le :14 février 2013
Augustin Nelson, PHD
Docteur en Sciences de l'éducation
Professeur à l'université
Le contexte globalisé dans lequel nous évoluons a des incidences majeures sur les différents systèmes éducatifs du monde. Plusieurs pays ont entrepris des réflexions fondamentales sur le rôle nouveau de l'éducation et du savoir, les aptitudes et les valeurs qui deviennent nécessaires pour participer pleinement à la vie des communautés. Du coup, l'éducation scolaire devient un outil au service des sociétés pour développer chez les sujets l'aptitude à communiquer, à travailler en équipe, à exercer leur sens critique, à s'adapter au changement, et à être novateurs, créatifs et formés aux nouvelles technologies.
L'éducation haïtienne, par la façon dont elle est organisée et gérée, par le contenu de l'enseignement, par l'environnement des études et compte tenu de ses résultats, fait montre de grandes faiblesses par rapport aux pays de la région qui ont entrepris des réformes pour améliorer la qualité de leurs systèmes d'enseignement. En Haïti, les choix stratégiques de l'enseignement ne sont pas toujours en cohérence avec la crise sociétale que traverse le pays depuis plusieurs décennies. De plus, les cohortes d'enfants scolarisés de 1986 à nos jours ont toujours connu des années scolaires marquées par l'instabilité politique, la dégradation de la situation économique, la destruction systématique de l'environnement et la persistance des inégalités économiques et sociales.
Les sociétés sont unanimes à reconnaître que l'éducation est un bien public. En tant que telle, elle constitue un droit fondamental pour chaque personne quelle que soit son origine. D'où l'obligation de l'État d'assurer un enseignement gratuit et de qualité au niveau primaire, d'élargir l'accès à l'enseignement secondaire et de faire en sorte que l'enseignement supérieur soit accessible à tous de façon égale, sur la base du mérite. Ce faisant, Haïti se donnera les moyens de garantir à ses fils et ses filles un système éducatif équitable.
Dans cette logique, l'école haïtienne sera outillée pour assurer à ses sujets les ressources qui leur seront nécessaires pour participer pleinement à la vie sociale, pour réduire la pauvreté, pour oeuvrer en faveur de la justice sociale et pour l'intégration des groupes aux besoins particuliers. Force est de constater que, faute d'une stratégie adéquate, l'éducation à la citoyenneté prônée depuis plusieurs années par différents ministres de l'Education nationale ne contribue pas à promouvoir le respect des droits de l'homme et l'intégration de la culture de la paix. En conséquence, la collectivité fait face à l'incapacité des différents groupes sociaux à développer la compréhension, la tolérance et la solidarité pour régler leurs différends. En réalité, la question éducative ne peut pas être séparée des questions relatives aux diverses et nombreuses formes d'incivilité existant dans le pays. C'est la raison pour laquelle, il devient indispensable que l'État, avec la contribution des professionnels de l'éducation, développe des curricula qui prennent en compte, de manière générale, la violence à l'école, à la lumière de ce que dans le système éducatif français on appelle éducation à la paix ou pédagogie de la paix.
Les différents événements survenus dans le pays ont petit à petit engendré une fracture de la société haïtienne. L'intolérance et le rejet de l'autre provoquent chez certains une valorisation des actions violentes. Cet état de fait nous interpelle en tant que citoyen et nous pousse à nous investir de sorte que l'éducation devienne une priorité pour les responsables de l'État et pour que les gouvernements déploient, avec les acteurs de l'éducation, des efforts créatifs afin de définir une pédagogie spécifique pour une éducation citoyenne et d'en établir les principes et les contenus.
Dans un contexte où la propagande tient lieu de savoir et où le besoin d'action est livré à la spontanéité, une double exigence théorique et pratique s'impose aux acteurs du système éducatif haïtien : la transmission dépassionnée de connaissances et la canalisation de l'action vers des formes positives d'engagement.
Sur le plan conceptuel, l'enseignement de l'histoire fournit les repères indispensables pour aider à comprendre le présent. L'instruction civique, la philosophie, la littérature et les disciplines scientifiques fournissent des outils permettant de penser des contenus adaptés à l'objectif général de l'éducation dans la nouvelle Haïti, comme l'exprime Jacques Delors (UNESCO), qui consiste à :
• apprendre à vivre ensemble;
• apprendre à connaître;
• apprendre à faire;
• et apprendre à être.
Seule une volonté d'action encadrée par une pédagogie de la paix peut conduire vers des formes concrètes d'engagement qui sont des activités communes. Ces actions se trouvent confrontées à un défi majeur, celui de franchir la distance qui sépare de "l'autre". Devenu une sorte d'associé ou de partenaire dans un but commun, cet "autre" lointain prend une dimension concrète ; son altérité abstraite devient moins absolue et partant moins menaçante.
Il est alors permis d'espérer que les sujets trouvent dans ces engagements positifs, qui remplacent le combat de l'autre par l'action avec l'autre, de vraies sources de motivation. Ces activités en commun ne constituent pas seulement des exercices de démocratie ni de simples preuves de bonne volonté ou de bonnes intentions : elles tendent des passerelles concrètes et réelles ; celles-ci n'ont donc pas une valeur simplement ou purement symbolique ; elles constituent des acquis partiels significatifs en vue d'autres acquis majeurs de dimension historique. Il n'est pas nécessaire de lister ces activités, car mes propos visent d'abord une prise de conscience.
En définitive, cet article veut résumer l'essentiel de l'esprit d'une pédagogie de la paix pour façonner une nouvelle Haïti. Il va de soi que cette éducation constitue une nécessité en soi pour structurer les esprits dans le sens d'un comportement civique responsable, l'action responsable et libre n'étant pas l'action livrée à elle-même, ni non plus un diktat, mais l'acte spontané, éclairé et guidé par les valeurs culturelles et philosophiques de la société.
Pour y parvenir, notre société se trouve à un carrefour historique où les Haïtiens et Haïtiennes sont obligés de poser un geste héroïque pour sauver ce qui peut l'être dans ce pays. C'est héroïque, car les blessures du passé de notre peuple laissent des cicatrices que la génération actuelle, par une grandeur d'âme hors du commun, doit surmonter pour parvenir à une réconciliation nationale qui passe par le dialogue que plusieurs personnalités haïtiennes ne cessent de prôner depuis quelques années.
Entre nécessité de justice et urgence de réconciliation
Depuis son indépendance Haïti est, en effet, ravagée par une alternance d'assassinats, d'instabilités sociopolitiques, de coups d'Etat et de dégradation économique accélérée. Des blessures profondes ont été infligées à la société par la cruauté des militaires, des paramilitaires, des civils armés, faisant des milliers de morts, des disparus, des déplacés, des veuves/veufs et des orphelins, ce qui a engendré la rupture des liens sociaux et l'irruption de la méfiance réciproque. La grande question est alors de savoir : comment, dans de telles conditions, mettre en oeuvre une politique de réconciliation ? Question nécessaire mais difficile.
Notre pays a été victime d'un système social, économique et politique fondé sur la discrimination et reproduit pendant deux siècles autant au sein des institutions que dans les mentalités des uns et des autres. À différents moments de l'histoire, certains mouvements populaires ont essayé de lutter pour une redistribution de la richesse et pour la justice sociale. Au prix de grands sacrifices, des figures marquantes ont élevé la voix contre l'exclusion politique et défendu l'instauration de modalités nouvelles d'exercice du pouvoir, fondées sur des principes démocratiques et sur l'intégration de la société civile dans la gestion de la nation.
C'est dans ce contexte qu'en 1986, un soulèvement populaire a donné lieu au renversement du régime dictatorial. Mais ce mouvement euphorique n'a pas réussi à faire place à un régime politique démocratique, à mettre en place des réformes sociales, politiques et économiques allant dans le sens des valeurs souhaitées. Ce mouvement ne portait pas en lui la priorité de construire de nouvelles relations sociales fondées sur des principes de réconciliation et de paix. Au contraire, les inégalités sociales sont de plus en plus criantes. La violence a pénétré les institutions, les rapports sociaux et l'esprit de la population. La négociation, le consensus, la tolérance, le respect des différences, la gestion pacifique des conflits... demeurent un voeu pieux.
Comment concevoir cette réconciliation vitale ?
On ne se réconcilie pas avec l'ami mais avec l'ennemi. La réconciliation consiste précisément à faire que l'autre ne soit plus perçu comme un ennemi. C'est, en effet, la base de la construction d'un avenir différent. Haïti ira mieux lorsque son peuple sera en mesure de faire de l'ennemi d'hier, sinon un ami, au moins un associé, afin de construire ensemble un avenir commun pour les générations à venir.
La réconciliation nationale passe par le dialogue social devant conduire à des négociations rigoureuses et à l'amnistie. C'est pourquoi il faut une action héroïque. Car les blessures sont profondes. Sans une maturité et un sens patriotique très poussé, il sera difficile de faire ce sursaut. En ce sens, les forces vives de la nation sont invitées à favoriser, chacune à son niveau, la réconciliation entre les différents groupes opposés : politiciens, duvaliéristes, lavalas, regroupements de la société civile, universitaires et jeunes, par le biais de la réconciliation de leurs leaders.
Pour y parvenir, il est vivement recommandé aux pouvoirs constitués de l'État, dans un élan patriotique historique, de se saisir de la logique de la réconciliation pour créer une «Commission nationale de réconciliation » sur une base d'ouverture, de neutralité, de sincérité et de transparence, et ce, pour un dialogue social large et efficace avec des acteurs crédibles et responsables. Cette commission aurait pour mission de réfléchir sur toute une série de questions qui conditionnent un dialogue social rénové. Les sujets à aborder sont sensibles et complexes, tant sur le plan juridique que sur le plan pratiques. De surcroît, les opinions des acteurs en présence sont souvent divergentes, voire conflictuelles sur différents points.
À titre d'illustration, certains vont, à juste titre, penser que la réconciliation doit être fondée sur la vérité et la justice. Car une véritable réconciliation ne saurait être construite sur l'impunité. Il est évident qu'un travail de mémoire et de responsabilisation juridique est indispensable pour une réconciliation plus authentique, la réconciliation n'étant pas l'oubli. « Il n'y a pas de prescription en histoire », nous rappelle Julien Gracq. La réconciliation ne peut pas non plus être la culpabilité éternelle des uns face aux reproches voire à la rancune des autres. Cela installerait durablement leur relation dans une perspective déséquilibrée.
En revanche, humblement, je pense que la réconciliation doit davantage viser l'avenir que le passé. Car remuer les blessures risque d'hypothéquer ce processus, puisque des victimes pourraient se sentir en droit d'entamer des actions de vengeance. Et nous savons qu'il n'y a pas beaucoup de protagonistes qui ont les mains propres. Il serait préférable d'envisager pour Haïti une réconciliation à partir d'échanges ouverts et constructifs entre les acteurs en cause, suivie d'une amnistie, afin de privilégier la construction de l'avenir.
D'autres pays avant nous en ont fait l'expérience. Pensons au nazisme en Allemagne, au fascisme, puis au sang versé par le terrorisme des « années de plomb » en Italie, à la Collaboration puis à la guerre d'Algérie, en France. Certains philosophes comme Jürgen Habermas en Allemagne et Paul Ricoeur en France ont fait remarquer que les deux rhétoriques de la réconciliation du corps divisé de la cité par l'éradication de la haine/vengeance, grâce à la médiation de l'oubli ou grâce à celle de la mémoire, posent l'une et l'autre le problème des rapports entre justice et pardon. Pour sa part, Jürgen Habermas cherche à dépasser ces deux rhétoriques au profit d'une rhétorique de l'incalculable, de l'excès. La cité divisée, lorsqu'elle se réconcilie, ne le fait pas sans garder des séquelles. Il y a toujours de l'irréconcilié qui pourtant n'est pas toujours produit par une définition intangible et universelle de l'irréconciliable. Ce détour a l'avantage de révéler que les sociétés qui ont emprunté cette voie ne l'ont pas fait une fois pour toutes, mais en perpétuelle réflexion critique pour plus de cohésion sociale, plus de progrès et surtout plus jamais de retour à ces années de terreur. D'où l'enjeu majeur pour la société de s'engager de plus en plus dans la lutte pour la justice sociale, pour la démocratisation du pouvoir, pour le respect des droits humains et pour la construction de la paix. Ces quatre éléments constituent un ensemble cohérent qui devrait être un projet de nation, qui donnerait un sens à notre société qui veut renaître de ses cendres.
Il ne s'agit pas de décision spectaculaire et spontanée, mais d'un processus étalé dans la durée, peut-être sur deux décennies, afin de laisser le temps de la maturation des échanges. Ces longues discussions nécessitent un dépassement de soi patriotique pour aboutir à des accords sur des questions spécifiques, accords de paix prévoyant une véritable réforme des rapports sociaux dans les domaines politique, militaire, économique, culturel, etc.. Leur accomplissement permettrait de répondre aux aspirations majeures de la société haïtienne, à savoir la justice sociale, la démocratisation du pouvoir, le respect des droits de l'homme et la construction d'une société pacifique par le biais de la réconciliation nationale.
Au final, cette démarche devrait aboutir à :
• un décret d'amnistie pour les délits politiques commis pendant les conflits internes sous les régimes dictatoriaux, putschistes, de facto, et populistes;
• un rapport d'éclaircissement historique dans un souci de vérité;
• une révision du système judiciaire pour le consolider;
• une réforme d'envergure des structures étatiques;
• et une révision du service public.
Ces défis sont devant nous. Il nous appartient de les relever; il y va de notre responsabilité face à l'Histoire. Il s'agit de fournir un effort collectif, en hommes et femmes d'action, qui donnent un sens à la vie dans notre pays et qui fixent un objectif à une génération.
En définitive, comme j'essaie de le montrer, la réconciliation est un processus long, difficile et exigeant. Mais, mes chers compatriotes, c'est ce chemin qu'il faut prendre afin de permettre à nos enfants, bien que touchés par les drames de leur société, de leurs familles, de leurs parents, d'apercevoir des lueurs de paix. Ils pourront construire, sur les tombeaux de leurs aînés massacrés ou sur l'absence de leurs parents disparus, une société où les gens cherchent à se rencontrer, à se réconcilier et à construire les conditions nécessaires pour vivre ensemble, en paix. A l'heure où des intellectuels haïtiens prônent de plus en plus une nouvelle Haïti, notre responsabilité citoyenne est de veiller à ce que cette réconciliation demeure indispensable sans être exclusive, entraînante sans être contraignante, sincère sans être utopique.
S'il est relativement simple de gagner la guerre, il est beaucoup plus complexe de gagner la paix. Haïtiens, Haïtiennes, ce combat est à notre portée. Vive Haïti !
Augustin Nelson, PHD
Docteur en Sciences de l'éducation
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