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CULTURE

Les lectures qu'il ne fallait pas manquer en 2012
Le Nouvelliste | Publié le :26 décembre 2012
 Hugues Saint-Fort
Cette minirevue annuelle des lectures qui ont marqué, peut sembler plus longue que d'habitude pour 2012 ; c'est la qualité des publications qui a contribué à cet état de fait. Depuis cinq ans déjà, c'est la première fois qu'une telle profusion et tant de qualités, que ce soit sur le plan de la fiction ou de la non-fiction se révèlent. Plusieurs ouvrages d'excellente facture ont pourtant été mis à côté pour ne pas rendre cette minirecension trop longue. Bonne lecture !

1. Marie-Christine Hazaël-Massieux : Les créoles à base française. Editions Ophrys, Paris 2012

Superbe initiation à la créolistique écrite par une linguiste créoliste bien connue dans le monde des études créoles et professeure émérite de linguistique à l’université de Provence (France), ce petit livre de 166 pages est peut-être l’un des plus complets qui ait été écrit sur les créoles à base française. Comme on le sait, il n’existe pas un créole, mais des créoles en tenant compte de la puissance coloniale (France, Angleterre, Portugal, Hollande, Espagne (même s’il existe peu de créoles à base espagnole) qui a régi les îles où ont pris naissance les langues créoles. D’autre part, les créoles à la base lexicale française eux-mêmes, bien qu’ils partagent la même langue lexificatrice, ne sont pas toujours mutuellement compréhensibles : il peut arriver à un Haïtien de comprendre un Guadeloupéen sans trop de difficultés mais pas un Réunionnais, surtout si la conversation dépasse les formalités et banalités communes.

Hazaël-Massieux expose brièvement dans ce livre les fondamentaux des langues créoles (leur nature, leur genèse, leur mode de formation historique, l’origine de leur appellation, surtout des concepts clés tels que « diglossie », « acrolecte », « basilecte », « mésolecte », « continuum linguistique ») et rappelle que « les langues dites créoles ne constituent ni « une famille de langues » ni un «type linguistique ».

Au sujet de l’écriture des langues créoles, Hazaël-Massieux signale ceci : « Leur écriture est un domaine encore largement controversé car, par habitude scolaire, certains locuteurs voudraient les représenter comme le français, avec des graphies multiples pour un même son, qui donneraient la priorité à une étymologie française qui n’est pas toujours assurée et auraient en outre l’inconvénient d’être inappropriées pour la notation de langues parfaitement autonomes, phoniquement et grammaticalement. »

Ce livre de Mme Hazaël-Massieux représente aussi une introduction limitée à une grammaire des créoles à base française (créole haïtien, créole martiniquais, créole guadeloupéen, créole guyanais, créole louisianais, créole mauricien, créole réunionnais, créole seychellois). Hazaël-Massieux s’attarde quelque peu sur l’existence de structures sérielles dans les langues créoles, le système verbal TMA (Temps-Aspect-Mode) courant dans tous les créoles et qui les rend si différents de leur langue lexificatrice. Dans les questions de morphologie, Hazaël-Massieux rappelle des phénomènes caractéristiques des créoles, tels les phénomènes d’agglutination où le déterminant, dans le processus historique de formation d’un nouveau mot, se combine au nom pour former un mot nouveau, comme dans le cas de mots tels que labank (la banque), lari (la rue), diri (du riz), legliz (l’église), monnonk (mon oncle). En effet, ces mots « labank », « lari », « diri », « legliz », « monnonk », sont des mots tout à fait nouveaux, comme le prouve le fait qu’on puisse ajouter un déterminant qui leur est postposé. Ex. « lari a te blanch », « legliz la fin dekonstonbre », « monnonk mwen konn foutbòl byen »

Ce tour d’horizon complet de la problématique créole dans ces espaces insulaires où cohabitent le créole et le français devrait être une lecture indispensable pour certains de mes compatriotes spécialement en ces temps où beaucoup s’autoproclament « linguiste créoliste ».

2. Michel-Rolph Trouillot: Ti dife boule sou Istwa Ayiti. Edisyon KIK, Inivèsite Karayib, Port-au-Prince, Haïti, 2012.

Ce livre est la réédition tant attendue de ce classique de l’historiographie haïtienne écrit alors que l’auteur avait à peine 28 ans et terminait ses études d’anthropologie aux Etats-Unis. Très peu de personnes sont en possession aujourd’hui de l’édition originale parue en 1977 à New York et écrite selon l’orthographe Pressoir dans laquelle écrivaient la majorité des écrivains haïtiens de l’époque (dont Frankétienne et son fameux premier roman créole « Dezafi » (1975). Il était donc temps qu’elle soit rééditée selon l’orthographe officielle  standard de la langue kreyòl, en vigueur dans la société haïtienne depuis 1980.

Ti dife boule… , il y a 35 ans, avait apporté un démenti éclatant à ceux qui disaient que le kreyòl ne pouvait pas traiter de sujets abstraits et scientifiques et qu’il était tout juste bon à raconter des contes folkloriques ou des devinettes pour gosses au coin du feu dans les campagnes haïtiennes. Mais Rolph Trouillot a encore fait mieux dans ce texte. Il a puisé dans la fiction haïtienne, les coutumes du pays, les pratiques quotidiennes pour mener ses analyses et construire son discours historique. L’écriture de l’histoire chez Rolph Trouillot émane d’un lieu social précis, dérive des lois propres à la culture haïtienne, et est rendue intelligible par la connaissance du milieu haïtien.

Ti dife boule…est aussi un discours, une réflexion sur la langue kreyòl. Rolph Trouillot a puisé dans la langue des locuteurs unilingues haïtiens des expressions, tournures et constructions qui relèvent de la langue ordinaire mais que la plupart des bilingues haïtiens ont tendance à négliger. Il est dommage cependant que plusieurs fautes typographiques (« *aritokrat », «* idyoloji », « Men *yn bon pati…, », «* ideyologi », (page 123) aient échappé à la vigilance des éditeurs.    

3. Deborah Jenson: Beyond The Slave Narrative. Politics, Sex, And Manuscripts in The Haitian Revolution. Liverpool: Liverpool University Press, 2012.

Pour ceux qui suivent l’évolution des études haïtiennes aux Etats-Unis, Deborah Jenson n’est pas du tout une inconnue. J’ai « découvert » son érudition dans le domaine des études haïtiennes, et surtout son intérêt immense pour la période de la révolution haïtienne (1791-1803) et même au-delà, dans un numéro spécial de la revue Yale French Studies (The Haiti Issue : 1804 and Nineteenth –Century French Studies, # 107, 2005). Avec son complice l’historien Laurent Dubois, tous deux professeurs à Duke University, elle a mis sur pied en août 2010 un laboratoire sur Haïti où ils explorent avec d’autres chercheurs, le passé, le présent et l’avenir d’Haïti à travers l’histoire, la mémoire, la littérature, les productions artistiques…

Beyond The Slave Narrative est un livre unique dans la réflexion historiographique haïtienne.  Jenson se propose de dépasser le traditionnel monopole des chercheurs de langue anglaise (Américains et Britanniques) en ce qui concerne les témoignages des anciens esclaves du monde atlantique. Ce qui est connu dans la littérature anglo-saxonne sous le nom de « slave narrative » se réfère à une forme littéraire dans laquelle des Africains anciennement réduits en esclavage aux Etats-Unis surtout ont raconté avec l’aide de lettrés européens leurs vies pendant la période de leur captivité.

En Haïti, la fiction ne nous a laissé que de rares textes de ce type. L’un des plus connus reste le beau et douloureux roman de l’écrivaine Evelyne Trouillot, Rosalie l’infâme. Le livre de Deborah Jenson ne relève pas de la fiction. Le sous-titre « Politics, Sex, and Manuscripts in the Haitian Revolution » indique que nous sommes en pleine réflexion historiographique. Ce livre de Jenson ouvre la voie à un domaine largement inexploré dans l’historiographie haïtienne. Nul doute qu’il fera des émules.

4. Josaphat-Robert Large : Jérémie et sa Verdoyante Grand’Anse (De Pestel à Tiburon). Educa Vision Inc. 2012.

On connaît Josaphat-Robert Large pour l’exceptionnelle qualité de ses recueils de poésie et pour ses romans inoubliables dont la trilogie Les sentiers de l’enfer , (L’Harmattan 1990, Les récoltes de la folie, (L’Harmattan 1996), et Les terres entourées de larmes (L’Harmattan 2002), Rete, Kote Lamèsi (Presses nationales d’Haïti 2008), Partir sur un coursier de nuages (L’Harmattan 2008). On ne savait pas qu’il était un artiste créateur complet qui savait se servir de son appareil  photo pour recréer une réalité grâce à son imagination et surtout les épanchements de sa sensibilité. Avec « Jérémie et sa Verdoyante Grand’Anse (De Pestel à Tiburon) », recueil de photographies stupéfiantes de réalisme poétique, Large nous emmène à travers sa ville natale, Jérémie qui est surnommée « La Cité des Poètes » et sa « Verdoyante Grand’Anse » et nous fait découvrir des plages, des baies, des couleurs, des maisons, des monuments, des paysages, des oiseaux…tellement beaux qu’on en a le souffle coupé. Surtout, Robert Large a eu la grande idée d’orner plusieurs de ces photos de poèmes écrits par des écrivains natifs de la région, René Philoctète, Etzer Vilaire, Emile Roumer, Paul Laraque, Jean Brierre, Regnor Bernard, Serge Legagneur, Jean-Richard Laforest, Syto Cavé, Jean-Robert Léonidas…A signaler tout particulièrement une photo saisissante, celle de la doyenne de la Grand’Anse, Madame Pierre Rocourt, âgée de 103 ans en 2012 mais qui reste tellement vigoureuse qu’elle a cousu elle-même pour la fête des mères la robe qu’elle portait en mai 2012 quand elle a été photographiée par le poète Large. Si vous voulez offrir un cadeau de choix en cette période de fêtes de fin d’année, un beau-livre qui fait honneur à l’art photographique haïtien, je recommande particulièrement ce beau livre du poète-romancier-photographe Josaphat-Robert Large.

5. Yanick Lahens : Guillaume et Nathalie.  Roman.  Sabine Wespieser éditeur, Paris, 2013

Ce roman raconte l’émergence et la découverte de l’amour entre Guillaume Jean-François qui travaille pour une ONG et Nathalie Dubois, architecte de profession. Ils travaillent ensemble dans un bureau d’architecture qui avait gagné l’appel d’offres pour concevoir et dessiner les locaux d’un centre moderne polyvalent dans la zone de Léogâne. Guillaume, l’aîné de Nathalie de près d’une vingtaine d’années, est séparé de sa femme Monique qui réussit bien dans sa vie professionnelle à Montréal, tandis que Nathalie, à la suite d’un incident déchirant, est allée vivre à Paris où elle s’est mariée. Mais, contre toute attente, elle brise toute relation avec son mari pour retourner vivre en Haïti, « cette île de tous les dangers, de toutes les beautés, de toutes les passions, de toutes les interrogations, de toutes les douleurs. » (p.41).

Au-delà de cette histoire du couple Guillaume et Nathalie, qui appartiennent tous deux à cette couche de la classe moyenne supérieure haïtienne, vivant une histoire marquée par un échec douloureux où les deux personnages semblent jouer au chat et à la souris, la romancière  expose les conflits sociaux fondamentaux qui minent la réalité haïtienne : la question de couleur, l’exclusion sociale, l’indécence absurde des riches, l’exaspération de la misère et de la faim dans les classes prolétariennes qui pousse à tout faire, la mort qui rôde partout. Mais « Guillaume et Nathalie » est un chef-d’œuvre de finesse, de subtilité et de description délicate des sentiments comme on en a rarement vu dans la littérature haïtienne contemporaine. Les lecteurs apprécieront une superbe écrivaine haïtienne dans la plénitude de son art, resplendissante aussi bien dans sa maîtrise de la « littérarité » que dans sa compréhension de l’écriture du social.

La structure de la composition du roman est aussi remarquable. Les lecteurs de « Failles » (2010), le dernier récit de Yanick Lahens, se souviennent de l’émergence de ces deux personnages, Guillaume et Nathalie, dans l’imaginaire de la narratrice racontant les destructions du séisme de janvier 2010. Ils arrivent finalement à prendre forme dans le roman qui porte leur nom et il arrive même à Guillaume de faire irruption parfois dans le déroulement de la narration en disant « je ». Même la description inoubliable de ce qui était resté de Port-au-Prince après la date fatidique du 12 janvier 2010 dans le récit « Failles » refait surface dans « Guillaume et Nathalie »En effet, le roman se termine ainsi : « Le 12 janvier 2010 à 16h53 minutes, dans un crépuscule qui cherchait déjà ses couleurs de fin et de commencement, Port-au-Prince a été chevauchée moins de quarante secondes par un de ces dieux dont on dit qu’ils se repaissent de chair et de sang. Chevauchée sauvagement avant de s’écrouler cheveux hirsutes, yeux révulsés, jambes disloquées, sexe béant, exhibant ses entrailles de ferraille et de poussière, ses viscères et son sang. Livrée. Déshabillée, nue, Port-au-Prince n’était pourtant point obscène. Ce qui le fut, c’est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c’est le scandale de sa pauvreté. »

Doit-on lire « Guillaume et Nathalie » comme la suite de « Failles » ? Difficile de répondre. Les deux personnages sont en gestation dans « Failles » et s’épanouissent dans « Guillaume et Nathalie ». Mais, à partir de là, les deux protagonistes ont leur vie propre et la conduisent comme ils veulent. C’est tout le problème bien connu en littérature de l’auteur et ses relations avec les personnages. Sont-ils autonomes ? manipulés par l’auteur ? « Guillaume et Nathalie » est un texte hautement littéraire, débordant de poésie qui, au-delà des comportements humains, s’emploie à décrire une réalité sociale haïtienne contemporaine. La littérature, ici, fonctionne en tant qu’œuvre sociologique.

6. Jacques Pierre : Oméga. Classic Editions, 2012, Gainesville, Florida.

« Oméga » est le premier recueil de poèmes entièrement rédigés en créole par un jeune linguiste et traducteur haïtien qui enseigne la langue créole et la culture haïtienne à Duke University. Mais, ce n’est pas la première fois qu’il publie des textes créoles. En effet, il a édité et publié en 2005 en collaboration avec le linguiste Benjamin Hebblethwaite « The Gospel of Thomas in English, Haitian Creole and French », et en 2009, toujours avec Hebblethwaite, la traduction créole du fameux poème en prose d’Arthur Rimbaud « Une saison en enfer » sous le titre « Yon sezon matchyavèl ».

Oméga est son premier recueil de poésie. Préfacé par le poète Josaphat-Robert Large, Oméga contient plusieurs dizaines de poèmes tous rédigés en créole, sur des thèmes aussi divers que l’égalité et la diversité bien accueillies des langues du monde (Babèl, pg. 22).

Babèl pa malediksyon

Men se benediksyon

Anpil lang  anpil kilti

Alabèl sa bèl

Douvan Babèl pa gen lang ki ba

Sa ki pale yonn de twa se fèt

D’autre part, Jacques Pierre ne manque pas d’adresser ses plus chaleureux hommages aux superbes beautés féminines haïtiennes qu’il traite avec délicatesse et respect dans ce poème intitulé « Bèltelakay » (les beautés de chez nous) (pg. 25) :

Grifon grimèl marabou milatrès

Kayimit chelèn choukoun chabin

Tipòm kajou bèl kreyòl nègès

Yo chak grenn merite manyen ak gan

Tank gangans yo bay lavi a sans

A n’en pas douter, ce premier recueil de Jacques Pierre tranche par son originalité, et les perspectives qu’il ouvre en ce qui concerne la rhétorique et le nouveau souffle à insuffler à la langue littéraire créole. Il est possible que le poète tende parfois à abuser de certains jeux de mots, mais qu’importe. Les jeux de mots représentent, à mon avis, l’un des témoignages les plus marqués de la maîtrise de la langue, et nous n’avons pas intérêt, à ce niveau-là, à nous plaindre.

Hugues Saint-Fort
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