Morts. Humanitaires. Affaires. Elections. Morts.
Ci-gît, la ville entière ou presque.
Il reste, malgré tout, la possibilité de bomber les murs de longs poèmes, tels des chants de fronde à la veille d’un grand bouleversement.
Le temps a passé, lent et stupide. Les enfants comptent sur les doigts de la main gauche à partir de 2010. Julie avait douze ans et ses premières règles. Lucien utilisait son ballon à vessie comme oreiller. Son tout premier qui, bien utilisé, aurait pu l’emmener au mieux à Barcelone et au pire en soccer league à Los Angeles ou à New York.
Ce qui a changé ? Pas grand chose ! Rien ! Comme avant en remontant jusqu’au douze janvier 2010, les gens se comprennent, s’embrassent, partagent les grosses odeurs des corps à l’abandon sur des places publiques, jettent des vœux aux passants, dessinent les contours de l’avenir, montent des associations, organisent la fronde autour d’une seule réalité : la mort.
Depuis, et c’est tant mieux, la République a arrêté de pleurer. Puisque les plans de reconstruction, de tâtonnements, d’expérimentation de la bêtise ont proposé leur logique à la place des noms, des malheureux destins et des rêves totalement effondrés. Toutes les douleurs se valent et sont nivelées dans les abris provisoires, accessoirement dans les foutoirs de la relocalisation plus visible à la télé que sur le terrain. C’est une douleur bizarre qui cherche réponse dans l’affection –distribution- de l’aide humanitaire et dans le réconfort –surveillance- des promesses politiques.
La ville est un lourd vacarme d’où ne sort aucune parole. Aucun assemblage grammaticalement compréhensible.
L’écriture, dans ce chaos, dans ce lieu déformé et plié cherche une prise qui soit sens à contresens de la terre, des esprits et des jours qui continuent de vaciller.
Là et autour, dans cet espace en ruine incapable d’étouffer l’odeur des corps en décomposition, il y avait une ville. Une ville tellement importante qu’elle symbolisait à la fois le protocole du pouvoir, la place de jeu des pauvres, le terrain de chasse des gangs, le marché de la misère. Ville de tous les contrastes et de toutes les promiscuités, on y vivait, selon, à mille dollars ou à un dollar la journée. C’était peut-être la seule ville au monde où le pauvre pouvait habiter à côté du riche et le riche adorait faire des affaires à côté du pauvre.
Pour l’écrivain, pour le politique comme pour tout le reste, le séisme a effacé les repères, les certitudes et les tentatives de prendre racine. L’histoire ne peut plus être le récit des divers événements survenus au cours des siècles. L’histoire, c’est aussi hier et il y a un instant. Tellement différente d’aujourd’hui et de maintenant.
Je prends à témoin le va-et-vient des secours, le cafouillage dans les déclarations, les visages des enfants, deux bras ballants sur les trottoirs, désormais plus rien ne sera comme avant.
L’après, qu’il soit reconstruction ou anéantissement, ne pourra pas se soustraire à l’acharnement de la mémoire. Raconter. Raconter non pas comme une thérapie post-traumatique, mais pour gonfler les témoignages, leur donner l’allure de rumeurs qui partent à l’assaut de l’imaginaire collectif jusqu’à contaminer de peur les bébés nés pendant et après le séisme. Peur d’oublier. Peur de pardonner.
Trente-deux mois d’attente. Je pronostique le double, le triple. L’infini. Parce que cent mille électeurs ne devaient pas être contrariés dans leur bidonville de béton obstruant le lit d’un ravin. Parce que le Bon Dieu est bon. Parce que les casques bleus nous protègent. Parce que le secteur de la construction informelle est le plus grand pourvoyeur civil d’emplois. Parce qu’on est trop pauvre pour avoir conscience du risque.
Autant de désespoirs et d’inquiétudes dans une ville, ça se voit. On le sent. Ça s’écrit dans un long poème sans âge, dont les vers entourent la ville et voyagent jusqu’à New York.
Tout va bien! Les enfants continueront de chanter la beauté du monde sur le chemin de l’école.
Nous, écrivains, continuerons de composer de longs poèmes pour garnir les lieux de mémoire. Pour rappeler au monde notre malédiction.
Pourtant la vie et la ville ne seront jamais comme avant. Jamais !
Jean-Euphèle Milcé
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