Il y a certainement de la satire dans les Rapaces de Marie Vieux Chauvet. Satire politique et satire sociale. Ce roman, paru en 1986 –soit onze ans après la mort de l’auteure, retrace une tanche d’histoire du régime jeanclaudiste dans toute sa laideur. Avec tout ce qu’il entraîne : la faim, l’hypocrisie –sous toutes ses formes-, le mensonge, la répression, l’avarice et les abus.
A en croire certains critiques et commentateurs, ce roman, aussi réaliste qu’il soit, n’est pas la seule, sinon la première œuvre à avoir dénoncé la dictature duvaliériste. Il s’agit d’une autopsie –pour reprendre le mot du professeur Max Dominique- de la société haïtienne pendant plus d’une décennie. Mis à part certains faits réservés à ce qu’on appelle chez nous la petite histoire qui ne s’y trouvent pas, avec ces 120 pages, l’auteure a fait une radiographie complète de la société haïtienne de l’époque dans son ensemble. Le roman aurait pu être titré ‘‘Scènes de la vie haïtienne des années 70-80’’.
Ecrit à la troisième personne, le narrateur est omniscient. Il ne participe pas à l’histoire, mais il connaît tous les détails, les faits présents et passés. L’écriture est fluide. L’auteur marie à merveille le créole et le français. Le texte est bourré de dialogues. Ce qui donne au roman un caractère oral. Aussi relève-t-on une présence constante de l’interrogation avec ‘‘est-ce que’’, des interrogations marquées par le ton, la redondance expressive du pronom personnel et du démonstratif. Il y a très peu de description. L’auteur occulte une bonne partie du temps objectif –donc du temps de l’histoire- ce qui nous amène à parler d’une économie générale du récit. La linéarité du roman réside dans sa facilité de lecture. Il comprend trois parties formant un tout.
Tout le roman est plongé dans un univers de peur. Un univers dantesque et de mort, et ce, du début jusqu'à la fin. Il commence avec les funérailles du chef président –Papa Doc- et se termine avec le recueillement du ministre sur la tombe de sa fille. A signaler également la mort de Michel, cet écrivain autour duquel se réunit un groupe de jeunes fatigués, souhaitant en finir avec la dictature, le héros du roman.
La violence est décrite avec force et persistance dans toutes les lignes du récit. Violence dans le discours comme dans les actes des partisans du régime. C’est ainsi que le rat est mangé par le chat. Ce dernier sera mangé par les pauvres (Alcindor, tué peu de temps après, ainsi que ses quatre enfants) parce qu’ils avaient faim et les miliciens tuent les pauvres et tous ceux qui osent leur tenir tête. C’est un roman qui fait pitié. Le titre est très évocateur.
En effet, le roman présente l’image d’une société qui s’autodétruit. Une société qui produit ses propres monstres. Le roman nous met en présence d’une réalité qui existe dans toutes les sociétés sous-développées : la lutte pour la survie. Pour le pouvoir aussi. Les personnages vivent dans une sphère. Il y a un rapport constant entre eux. Et la faim sert de prétexte à toutes les actions qu’ils ont posées. Le chat a faim, il a mangé le rat. Les pauvres ont mangé le chat parce qu’ils avaient faim. Les miliciens ont tué les pauvres pour imposer leur autorité parce qu’ils avaient faim du pouvoir. Il s’agit d’un enfermement total. Une sorte de prisme infernal sans possibilité d’issue.
Ce roman peut être perçu comme une sorte de reconstitution du passé haïtien sur le mode narratif. Du point de vue de l’œuvre, les rapaces n’étaient autres que le gouvernement et ses sbires qui semaient le deuil et la terreur au sein de la population. Cette population livrée à elle-même et qui ne caressait –depuis 1806- que l’espoir d’un lendemain meilleur. Ce peuple replié sur lui-même parce que son rêve déchu.
Dieulermession Petit-Frère, MA
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