On a vu, contrairement à l’idée répandue, que la croissance n’est mue que par un tissu industriel solide, la croissance peut tout aussi bien être la résultante de performances agricoles. La production agricole est certes destinée au marché intérieur pour son approvisionnement, les ménages voulant avant tout satisfaire leurs multiples besoins de consommation, mais également la production agricole doit s’exporter. Permettant ainsi d’engranger des devises, lesquelles facilitent le soutien de la monnaie locale. On a vu aussi que la croissance du secteur primaire, en particulier agricole, était conditionnée par de bonnes conditions climatiques, c’est-à-dire une abondante pluviométrie. Dès lors que sévit ou a sévi la sécheresse en raison de l’inclémence du ciel, la production vivrière est certes compromise, mais c’est surtout la croissance qui est hypothéquée. Par exemple, la petite saison mars-avril-mai a été très pauvre en chutes de pluie, c’est déjà une indication que si la grande saison juillet-août-septembre est pareille, non seulement la production vivrière, la production céréalière et la production maraichère ne seront pas en quantité suffisante pour satisfaire les ménages, mais aussi c’est la perspective d’une croissance significative qui est du coup reculée.
Le long processus
L’analyse de la croissance n’est pas pour autant terminée. Nous continuons à l’approfondir. Après la croissance tirée par les revenus agricoles, ce qui est la caractéristique principale des pays en développement ayant atteint un niveau appréciable d’organisation et de réussite, nous voici faisant connaissance avec une autre facette de la croissance, il s’agit de l’analyse causale de la croissance, c’est-à-dire les facteurs, les déterminants (je ne parle pas de stimuli) qui provoquent la croissance. Comme vous devez vous en douter, la croissance ne vient pas en claquant les doigts, ni par un coup de baguette magique, elle est le produit d’une maturation, la résultante d’une lente structuration.
Le démarrage de la Corée
Pour expliciter notre propos, nous tournons le regard encore une fois en direction de la Corée. Vous vous souvenez de la série d’émissions consacrée en février et mars 1997 au caractère exemplaire du modèle de développement économique de ce pays vraiment intéressant. Lors nous nous étions appuyé sur un texte de Laurent Carroué, géographe, paru dans Le Monde diplomatique, de celui de Philippe Pons dans Le Monde et d’un autre texte titré de «L’année économique 1997». C’était La Corée à l’heure de la mondialisation. En tout état de cause, il s’agissait d’éclairer la fulgurance du démarrage de la Corée. Evidemment, ces cas de figure trouvaient leur fondement dans l’analyse stadiale de la croissance économique telle que visualisée par l’historien américain (de l’économie, bien sûr) Walt Whitman Rostow. Ces cinq étapes sont : 1) la société traditionnelle; 2) les conditions préalables au démarrage; 3) le démarrage; 4) l’ère de la consommation de masse; 5) la maturité.
Le plan conçu par le général Park Chung-Hee
Dans un premier temps, la Corée, de 1951 à 1963, s’est lancée dans une politique de substitution des importations, c’est-à-dire une politique industrielle autocentrée, fondée sur le remplacement des importations par des productions locales, puis dans la promotion des exportations. Enfin, de 1973 à 1980, ce fut le développement des industries lourdes. Le plan fut délibérément conçu par des gouvernements militaires, mais des militaires ayant le souci de l’intérêt collectif, mus par une certaine idée de leur pays, c’est-à-dire une idée de grandeur d’autant que le Japon, éternel ennemi, envahisseur autrefois, s’est relevé de ses ruines après la défaite de 1945. L’histoire est suffisamment connue. On ne manque pas l’occasion de souligner que la phase de croissance rapide de la Corée n’a débuté qu’en 1961 avec l’entrée en fonction d’un nouveau gouvernement résolu à promouvoir le développement économique en privilégiant les orientations suivantes:
a)une politique de développement tournée vers l’extérieur et axée sur l’expansion des exportations;
b)la stabilité macroéconomique;
c)des investissements en capital physique et humain.
La qualité de la formation
C’est ce dernier aspect qui nous intéresse présentement. D’autant que nous n’avons pas cessé de mettre l’accent sur l’importance du capital humain, sur l’effort constant à consentir par les uns et les autres à commencer par les pouvoirs publics. Ici par moments, on a l’impression que ce sont surtout les familles qui supportent la charge des dépenses d’éducation. A ce compte, Réalités économiques, numéro 12, avait relayé la pensée de Théodore Schultz connu pour sa théorie de la richesse humaine. En octobre 1996, 2e émission de la rentrée pour la nouvelle saison, ce fut dans le cadre de la série «En ces temps d’économie libérale»: Les dépenses d’éducation. Notre 58e sortie était consacrée à «Education, emploi, chômage, et expatriation ou fuite des cerveaux». Ce rappel est nécessaire pour bien situer le lien de causalité entre éducation et développement économique, entre éducation et croissance.
Une étude éclairante de l’OCDE
Reprenons dès le début l’histoire (récente bien sûr) de la Corée en matière d’éducation. Notre démonstration s’appuie sur la documentation suivante: une étude publiée par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dans la série de ses études économiques. L’OCDE est d’ailleurs très critique au vu des performances économiques des uns et des autres. L’investissement en capital humain et physique a été un troisième ingrédient majeur de la réussite économique. Avant même le décollage économique, la population de la Corée était relativement bien instruite; en 1960, le taux d’alphabétisation atteignait 71%, contre 29% en moyenne dans les autres pays à faible revenu. Donc, l’analphabétisme commençait par devenir un phénomène résiduel, les trois quarts de la population sachant lire et écrire.
Le taux d’inscription dans les établissements d’enseignement secondaire, à 27 %, était deux fois plus élevé que dans ces mêmes pays à faible revenu. Le taux de scolarisation a atteint 87% en 1990, et le taux d’inscription dans l’enseignement supérieur est passé de 5% à 38% au cours de la même période.
A fond dans la scolarisation
L’OCDE poursuit en faisant remarquer que ces chiffres soutiennent largement la comparaison avec beaucoup de pays de l’OCDE, c’est-à-dire ouest-européens, et traduisent l’importance attachée à l’éducation en Corée. L’augmentation rapide du nombre des inscriptions ne s’est pas faite aux dépens de la qualité; en dépit des classes relativement surchargées, les élèves coréens ont obtenu de meilleurs résultats que ceux de la plupart des autres pays en mathématiques et en sciences. Les dépenses au titre de l’éducation, continue l’OCDE, ont atteint 10% du PIB en 1990, en raison du niveau exceptionnellement élevé des dépenses consenties par les ménages. En 1994, plus de 100 000 Coréens poursuivaient des études à l’étranger, essentiellement à leurs propres frais. C’est-à-dire sans avoir reçu de bourses; bref, les familles, les parents assurent les frais des études, à l’extérieur, de leurs enfants.
Absorber les transferts de technologie
Ce niveau d’instruction élevé a permis à la Corée de tirer profit des transferts de technologie, qui ont été préférés à l’investissement direct étranger comme moyen de développement. En outre, la conjonction d’une main-d’œuvre instruite et d’un stock de capital physique (machines, machinerie, outils, installations, bâtiments, etc.) relativement réduit au début des années 1960 a entrainé une forte rentabilité de l’investissement. Traduisez: les facteurs, les ingrédients travail et capital ont été d’un apport significatif dans le rendement de l’investissement productif, d’un apport significatif dans le soutien de la croissance. Ce facteur, c’est-à-dire cette combinaison de main-d’œuvre instruite et de stock de capital physique, a stimulé la formation de capital fixe, qui est passée de moins de 10% du PIB en 1961 à plus de 30% dans les années 1980, la plus grande partie des capacités supplémentaires étant destinée à la production pour l’exportation. Retenez le mot: capacités supplémentaires.
(A suivre)
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