Toute littérature est traduction. 

  Et traduction à son tour, la lecture que l'on en fait...

D'où cet autre sentiment selon lequel

 on n'en aura jamais fini avec les textes que l'on aime

car ils rebondissent d'interprétation en interprétation...

Hubert Nyssen

.

La littérature est une vitrine, un lieu d’exposition de l’imaginaire patrimonial et culturel d’un peuple. C’est toute son âme, son idéal, sa grandeur et sa décadence qui y passent. Parce qu’elle est un lieu de mémoire, l’œuvre littéraire donne vie aux civilisations et les empêche de sombrer dans l’indifférence et l’oubli. Comme les morts sans sépulture !

Aussi la traduction d’une œuvre littéraire s’inscrit-elle dans une démarche ou une volonté de transporter les canons de cet imaginaire à d’autres cieux. D’autres univers. C’est la transcription de la lecture dans son aspect le plus intime. Elle nécessite une vue d’ensemble de la réalité du monde-texte et de celle dans laquelle il s’insère. Car l’œuvre littéraire ne prend pas naissance à partir du vide mais renvoie toujours à un cadre référentiel. Quitte à ce qu’il soit défini clairement ou qu’il soit un projet à construire.

C’est en lisant l’autre qu’on apprend à se connaître. C'est à travers la culture de l’autre qu’on apprend à connaître sa propre identité. Du passage d’une langue à une autre se situe l’acte de construction ou d’exploration des formes et symboles de son imaginaire. 

Le projet de traduction de Les Rapaces de Marie Vieux s’inscrit dans ce cadre-là. Insérer la réalité qu’elle évoque dans sa dimension imaginaire propre. Cette préoccupation est d’importance dans la mesure où elle alimente la réflexion sur  la problématique de la réception du texte et son interprétation (exégèse) –compte tenu du côté polysémique du texte littéraire-, sa pérennité et son ancrage culturel.

Vu sous cet angle, d’autres préoccupations tout aussi fondamentales surgissent. En quoi une traduction (une mise en écriture) des Rapaces en Créole peut-elle être sans incidence sur le cadre narratif du récit ? Comment peut-on, sans trahir la pensée de l’auteure, transporter ou importer les formes et images du monde-texte à un autre univers ? Quel sera l’apport de la langue de départ, en termes de l’étude des signes et des systèmes de signification (sémiotique), à la langue d’arrivée en vue d’établir l’équivalence entre la réalité textuelle et la réalité culturelle ?

Notre démarche consistera à dégager les difficultés liées au passage du roman de sa langue initiale (le français) à la langue cible (le créole), déterminer les limites et les faiblesses du  travail tout en étudiant les formes et images en relation avec le réalisme imaginaire (romanesque) et voir en quoi il (le travail) constitue une traduction ou une réécriture du texte.

Chauvet et Les Rapaces

Amour, Colère, Folie est incontestablement l’œuvre la plus lue et la plus connue de Marie Chauvet. Considérée comme celle ayant fait sa renommée, elle est aussi et surtout celle à avoir révélé et consacré ses talents d’écrivain. De 1968 – date de sa première publication - à nos jours, il demeure sans conteste que c’est un livre qui a suscité pas mal –pour ne pas dire le plus -  de commentaires dans les milieux littéraires. Si certains critiques n’ont pas cessé de vanter les qualités de son écriture, d’autres y voient un tableau terrifiant du régime sanguinaire et obscurantiste de François Duvalier, dit Papa Doc.

En effet, si dans ce roman Marie Chauvet a passé en revue le premier épisode de la dictature duvaliériste, c’est surtout le second qui domine les pages des Rapaces. Roman posthume, très peu connu, il a été publié en 1986 –soit 15 années après la mort de l’auteure- sous le nom de Marie Vieux par les éditions Henri Deschamps, en lieu et place d’Amour, Colère, Folie, qui venait de remporter le prix Deschamps la même année.

Ecrit en terre étrangère –Marie Chauvet a dû fuir la dictature de Papa Doc  à la suite de la publication de sa trilogie chez Gallimard- Les Rapaces est le premier réquisitoire littéraire contre le régime fasciste de Jean-Claude Duvalier, dit Baby Doc. Véritable peinture des cruautés, crimes et exactions du régime, il plonge le lecteur dans un univers épouvantable sans précédent.

Roman de la honte, de la misère et de la fin (la fin du régime opposée à la faim des pauvres), c’est aussi le roman du refus, de la révolte et de la résistance. Le refus d’accepter l’inacceptable, de vivre dans la crasse ou de mourir comme des chiens. La révolte face à l’oppression, la tyrannie et la peur du gendarme. C’est aussi –et c’est le cri d’expression du héros- la résistance ou plutôt le lieu de résistance de tous ceux qui ne veulent pas être réduits au silence ou voir leur rêve transformé en fumée.

La traduction des Rapaces: entre jeux et enjeux

Le choix de traduction des Rapaces se fait non seulement en fonction de ses qualités intrinsèques et historiques, mais aussi et surtout de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine en privilégiant l’intérêt historique et sociologique de l’ouvrage.

Cette traduction (créole) peut être perçue –si ce n’est l’idée de départ- comme la conceptualisation de l’imaginaire culturel haïtien à son univers original. Si le projet s’inscrit dans une volonté de donner un certain écho aux voix féminines haïtiennes, il faut toutefois souligner qu’il n’a rien de féministe ou plutôt n’a aucune prétention féministe.

Le cadre de notre travail, construit autour de la problématique des formes imaginaires et du réalisme dans les Rapaces dans la perspective de sa traduction ou de sa réécriture, pose d’emblée le rôle de la traduction comme un procédé d’accès à l’autre. Dans la sphère littéraire, elle facilite l’ouverture à d’autres espaces, d’autres imaginaires et relie les réalités entre elles –en dépit des distances et/ou des disparités de quelque nature qu’elles soient- et les fait asseoir autour d'une seule et même table.

Ne pouvant être considérée isolement du contexte socioculturel, elle (la traduction) met en relief les rapports de l’individu –de l’humain- avec ses environnements immédiat et imaginaire. Aussi la traduction d’une œuvre littéraire, en particulier le genre narratif, doit-elle non seulement prendre en compte les charges culturelles dans lesquelles s’insère la réalité qu’elle évoque mais aussi et surtout l’univers ou les référents symboliques et culturels en question.

Cette question, une fois posée, il convient alors de dégager d’autres préoccupations qui constituent des éléments essentiels pouvant mieux structurer notre réflexion. Est-il possible de concevoir une traduction créole des Rapaces qui soit fidèle à l’esprit du texte source ? En quoi consistera la finalité d’un tel projet ? Autrement dit, à quoi peut servir la mise en écriture des Rapaces en créole, roman quasi méconnu dans un pays où la grande majorité de la population n’a pas accès aux livres ? Donc ne lit pas ou presque pas.

Trouver des réponses à ces questions n’est pas, en cet instant, une priorité de l’heure vu qu’elles déboucheront, qu’on le veuille ou non, sur des interrogations secondaires.

En effet, l’idée de mettre le roman en créole m’est venue il y a de cela seulement quelques années à la suite  d'une série de discussions que j’ai eues avec des amis sur la volonté de certains écrivains haïtiens de se prononcer pour une littérature haïtienne d’expression créole. Entendre par là une littérature qui exprimerait les réalités d’Haïti et d’ailleurs en langue haïtienne. Ainsi débutent la rédaction et la traduction d’une série de textes en créole. C’est surtout à la suite des conseils et encouragements de ma collègue Carolyn Shread, qui vient de réaliser la version anglaise du roman, que je me suis enfin décidé à me lancer dans une pareille aventure.

Contrairement à Carolyn qui a fait une lecture féministe de l’œuvre, notre travail se démarque de toute orientation subjectiviste ou sentimentaliste et s’inscrit dans une démarche purement objectiviste. Il s’agira, en fait, d’élargir et d’enrichir la matière littéraire créole en authentifiant cette littérature haïtienne d’expression créole. S’agissant d’une communication interculturelle, il convient de signaler que les éléments culturels –croyances populaires, émotions, images du réel- et certaines réalités liées à la dimension linguistique constituent des accrocs fondamentaux dans le maniement d’une langue à l’autre lors du processus de traduction.

A cet effet, certaines expressions et même vocables, entre autres, « Bon Dieu bon » (p11), «cousin» (p 46), «nègre» (p 46, 47) sont des spécificités de la culture haïtienne, lesquels, par conséquent, traduisent des réalités bien définies. Le « Bon Dieu bon », par exemple, n’exprime en rien la bonté de Dieu, mais traduit l’espérance ou la confiance de l’individu en un changement possible de ses conditions de vie ou son abattement face à une situation donnée. Les mots « nègre et cousin » sont utilisés pour exprimer une sorte de rapprochement, de familiarité. Ils excluent toutes sortes de distance et traduisent l’affection de l’individu pour l’autre.

Ces petites différences ne seront certainement pas sans incidence sur la compréhension d’un locuteur non natif du créole d’autant plus qu’elles peuvent varier d’une région à une autre sans toutefois contenir le même degré de signification. Cela étant dit, il est possible d’affirmer qu’il  existe différents registres niveaux de fonctionnement au niveau du créole haïtien. Ces considérations constitueront des références majeures dans la traduction du texte du français en créole.

Imaginaires réalistes et réalisme imaginaire des Rapaces

Un roman est un monde. Un monde clos et suffisant à lui-même. La création de ce monde tient toujours lieu d’un cadre. Imaginaire ou réaliste où il s’ouvre à l’autre. Lire un roman, c’est pénétrer ce monde (imaginaire) créé par l’auteur et s’approprier la réalité qui y est décrite ou peinte. Car l’écrivain produit (écrit) toujours de quelque part. D’un lieu.

En lisant Les Rapaces de Marie Chauvet, le lecteur est amené à découvrir peu à peu un petit monde créé autour d’un imaginaire réaliste. C’est ce qu’on pourrait appeler l’épopée jean-claudiste, devenue quelques années plus tard, aux yeux de plus d’un, une légende. Aussi le roman les Rapaces est-il une réinvention de ce réel sur fond d’imagination. C’est un prétexte à la peinture de ce pan d’histoire de l’Haïti au cours des 15 années de dictature ayant basculé le pays dans la torpeur.

Ecrit à la troisième personne, le narrateur paraît absent mais connaît les moindres faits et détails. Il est présent du début du récit qui s’ouvre avec les funérailles du président jusqu'à sa fin avec le recueillement du ministre sur la tombe de sa fille. Il est souverain, donc omniscient vu son rapport avec les évènements. Aussi pourrons-nous constater que le roman se termine avec les mêmes thèmes du début : la mort. Jamais un ‘‘je’’ –ne serait-ce que pour les besoins du discours- ne vient prendre son relais (récit). Ce qui, en quelque sorte, lui donne ou lui permet de conserver une allure de vérité.

Quoique s’agissant d’une œuvre de fiction, l’écriture de Chauvet donne l’impression de vouloir se détacher du monde de l’imaginaire pour s’imposer comme un récit purement réaliste. Ce qu’on pourrait appeler une réalité fictionnelle car l’auteure n’a fait que porter le réel haïtien à une dimension strictement imaginaire. C’est le drame de la misère dans toute son horreur, sa nudité dans les régions les plus reculées de notre pays mais aussi et surtout au cœur de la capitale. Cette misère qui tue et déshumanise.

Des les premières lignes du roman, le lecteur fait connaissance avec la mort pour la suivre jusqu'à la dernière page. Alcindor et ses quatre enfants sont le prototype même de cette réalité douloureuse à laquelle n’échappent pas les gens de condition modeste de certains quartiers populeux de Port-au-Prince. Si la misère est évoquée en divers points du récit, il faut aussi noter que l’auteure n’a pas du tout fait l'économie du train de vie extravaguant de certains grands manitous du régime. Ceux-là qui se complaisent dans leurs belles villas après avoir dépossédé les pauvres de leurs portions de terre. Un vrai contraste dans lequel misère et richesse partagent le même espace. Un lieu en proie à l’angoisse et à la peur. Le goût exagéré du luxe et la lutte pour la survie.

Dans un autre registre, s’il faut s’arrêter au mot rapace, on dira que c’est un oiseau de proie de mauvais augure qui symbolise, entre autres, la violence, la mort et tous ses attributs. Dans l’imaginaire haïtien, c’est un sauvage, un prédateur, un vorace. Le vocabulaire de Chauvet –utilisé pour faire référence aux privilégiés du pouvoir terriblement avides- n’est pas trop éloigné de cet état de fait. Il renvoie aux hommes au pouvoir –du chef suprême jusqu’au petit subordonné disposant de tous les moyens pour terroriser la population.

Déjà dès l’incipit du roman, la politique a fait intrusion dans le récit pour en devenir un des thèmes forts. L’idylle entre Michel et Anne –deux jeunes de milieu et de conditions sociales différentes mais assassinés pour une seule et même cause à savoir « ouvrir les yeux des malheureux et leur apprendre à défendre leurs droits », « instruire les ignorants et les pousser à la révolte »- est mis à l'arrière-plan et devient un prétexte pour s’élever contre la barbarie et les tendances oligarchiques d’un régime en état de décomposition. C’est un cri dont la finalité n’est autre que le respect de la dignité humaine.

Toutefois, il faut souligner que l’auteur ne s’est pas seulement laissé enivrer par les réalités politiques du pays. Les vieilles croyances populaires, pratiques et mœurs paysannes, aujourd’hui en voie de disparition, passent sous sa plume. La corvée ou le coumbite –forme d’association de travail de la terre pratiquée surtout en milieu rural-, le vaudou, la sagesse des gens ‘‘en dehors’’ sont autant de traits caractéristiques de cette autre partie détachée du pays. Avec un œil observateur, elle scrute tous ses contours sans omettre les moindres détails.

Les Rapaces entre traduction, adaptation et réécriture

La traduction d’une œuvre littéraire n’est –dans beaucoup de cas- autre qu’une réécriture de cette œuvre. En effet, l’acte d’écriture est un acte à la fois spirituel et matériel par lequel on traduit ou transcrit la réalité du monde vécu comme sa propre réalité en une autre telle qu’on la ressent. C’est, pour ainsi dire, une forme d’appréhension de la réalité dans sa dimension immatérielle.

Car tout est le produit d’un vécu. D’une lecture de la réalité. Par extension, une traduction de la réalité. Quand, par exemple, Marie Vieux décrit les conditions de vie d’Alcindor et de ses quatre enfants, elle traduit la situation de ce dernier dans un ensemble complexe de signification et de réseaux symboliques que nous désignons sous le concept de misère ou de pauvreté. Ce qui résume en même temps l’état social et psychologique du personnage. C’est aussi le drame ou le calvaire du plus grand nombre des infortunés du pays –ou de ceux du monde entier- qui remuent ciel et terre pour survivre. Même au prix de ce qui leur reste encore de vie.

Cependant, d’aucuns admettront qu’il n’est pas toujours facile de transposer une réalité construite à partir de matériaux d’un référent linguistique étranger à un autre univers construit de référents linguistique et culturel propres. Ce que je voudrais dire, c’est qu’en traduisant Les Rapaces, je me suis rendu compte qu’il s’agit d’un autre texte. Un texte plutôt adapté ou réécrit.

En effet, si certains passages du roman ont été traduits (le mot traduit est utilisé ici pour faciliter votre compréhension) tel que le veut la logique, d’autres ont été tout simplement adaptés en tenant compte de certaines habitudes ou pratiques culturelles ou sociales existant dans la société haïtienne. Aussi le terme « traduction » serait-il, dans ce cas, impropre ! Adaptation ou réécriture serait le mieux. Car d’aucuns savent que les traductions ne reflètent pas toujours les mêmes particularités que le texte de départ.

A cette fin, comment adapter le mot « rapaces » en créole ? D’où la question fondamentale, à savoir en quoi la traduction d’une œuvre littéraire modifie-t-elle le rapport à l’œuvre elle-même ? Car chaque lecteur est appelé à procéder à une réception et une appropriation individuelle du texte. De là peut se dégager la dimension polysémique du texte (littéraire). C’est de cette étape que découlera l’acte de naissance même de l’œuvre si bien que c’est au lecteur de lui donner vie…


 Dieulermesson Petit-Frère, MA

 

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CULTURE

Formes, imaginaire et réalisme dans Les Rapaces de Marie Chauvet : traduction, adaptation ou réécriture ?
Le Nouvelliste | Publié le :14 août 2012
 Dieulermesson Petit-Frère, MA

 

   Toute littérature est traduction. 

  Et traduction à son tour, la lecture que l'on en fait...

D'où cet autre sentiment selon lequel

 on n'en aura jamais fini avec les textes que l'on aime

car ils rebondissent d'interprétation en interprétation...

Hubert Nyssen

.

La littérature est une vitrine, un lieu d’exposition de l’imaginaire patrimonial et culturel d’un peuple. C’est toute son âme, son idéal, sa grandeur et sa décadence qui y passent. Parce qu’elle est un lieu de mémoire, l’œuvre littéraire donne vie aux civilisations et les empêche de sombrer dans l’indifférence et l’oubli. Comme les morts sans sépulture !

Aussi la traduction d’une œuvre littéraire s’inscrit-elle dans une démarche ou une volonté de transporter les canons de cet imaginaire à d’autres cieux. D’autres univers. C’est la transcription de la lecture dans son aspect le plus intime. Elle nécessite une vue d’ensemble de la réalité du monde-texte et de celle dans laquelle il s’insère. Car l’œuvre littéraire ne prend pas naissance à partir du vide mais renvoie toujours à un cadre référentiel. Quitte à ce qu’il soit défini clairement ou qu’il soit un projet à construire.

C’est en lisant l’autre qu’on apprend à se connaître. C'est à travers la culture de l’autre qu’on apprend à connaître sa propre identité. Du passage d’une langue à une autre se situe l’acte de construction ou d’exploration des formes et symboles de son imaginaire. 

Le projet de traduction de Les Rapaces de Marie Vieux s’inscrit dans ce cadre-là. Insérer la réalité qu’elle évoque dans sa dimension imaginaire propre. Cette préoccupation est d’importance dans la mesure où elle alimente la réflexion sur  la problématique de la réception du texte et son interprétation (exégèse) –compte tenu du côté polysémique du texte littéraire-, sa pérennité et son ancrage culturel.

Vu sous cet angle, d’autres préoccupations tout aussi fondamentales surgissent. En quoi une traduction (une mise en écriture) des Rapaces en Créole peut-elle être sans incidence sur le cadre narratif du récit ? Comment peut-on, sans trahir la pensée de l’auteure, transporter ou importer les formes et images du monde-texte à un autre univers ? Quel sera l’apport de la langue de départ, en termes de l’étude des signes et des systèmes de signification (sémiotique), à la langue d’arrivée en vue d’établir l’équivalence entre la réalité textuelle et la réalité culturelle ?

Notre démarche consistera à dégager les difficultés liées au passage du roman de sa langue initiale (le français) à la langue cible (le créole), déterminer les limites et les faiblesses du  travail tout en étudiant les formes et images en relation avec le réalisme imaginaire (romanesque) et voir en quoi il (le travail) constitue une traduction ou une réécriture du texte.

Chauvet et Les Rapaces

Amour, Colère, Folie est incontestablement l’œuvre la plus lue et la plus connue de Marie Chauvet. Considérée comme celle ayant fait sa renommée, elle est aussi et surtout celle à avoir révélé et consacré ses talents d’écrivain. De 1968 – date de sa première publication - à nos jours, il demeure sans conteste que c’est un livre qui a suscité pas mal –pour ne pas dire le plus -  de commentaires dans les milieux littéraires. Si certains critiques n’ont pas cessé de vanter les qualités de son écriture, d’autres y voient un tableau terrifiant du régime sanguinaire et obscurantiste de François Duvalier, dit Papa Doc.

En effet, si dans ce roman Marie Chauvet a passé en revue le premier épisode de la dictature duvaliériste, c’est surtout le second qui domine les pages des Rapaces. Roman posthume, très peu connu, il a été publié en 1986 –soit 15 années après la mort de l’auteure- sous le nom de Marie Vieux par les éditions Henri Deschamps, en lieu et place d’Amour, Colère, Folie, qui venait de remporter le prix Deschamps la même année.

Ecrit en terre étrangère –Marie Chauvet a dû fuir la dictature de Papa Doc  à la suite de la publication de sa trilogie chez Gallimard- Les Rapaces est le premier réquisitoire littéraire contre le régime fasciste de Jean-Claude Duvalier, dit Baby Doc. Véritable peinture des cruautés, crimes et exactions du régime, il plonge le lecteur dans un univers épouvantable sans précédent.

Roman de la honte, de la misère et de la fin (la fin du régime opposée à la faim des pauvres), c’est aussi le roman du refus, de la révolte et de la résistance. Le refus d’accepter l’inacceptable, de vivre dans la crasse ou de mourir comme des chiens. La révolte face à l’oppression, la tyrannie et la peur du gendarme. C’est aussi –et c’est le cri d’expression du héros- la résistance ou plutôt le lieu de résistance de tous ceux qui ne veulent pas être réduits au silence ou voir leur rêve transformé en fumée.

La traduction des Rapaces: entre jeux et enjeux

Le choix de traduction des Rapaces se fait non seulement en fonction de ses qualités intrinsèques et historiques, mais aussi et surtout de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine en privilégiant l’intérêt historique et sociologique de l’ouvrage.

Cette traduction (créole) peut être perçue –si ce n’est l’idée de départ- comme la conceptualisation de l’imaginaire culturel haïtien à son univers original. Si le projet s’inscrit dans une volonté de donner un certain écho aux voix féminines haïtiennes, il faut toutefois souligner qu’il n’a rien de féministe ou plutôt n’a aucune prétention féministe.

Le cadre de notre travail, construit autour de la problématique des formes imaginaires et du réalisme dans les Rapaces dans la perspective de sa traduction ou de sa réécriture, pose d’emblée le rôle de la traduction comme un procédé d’accès à l’autre. Dans la sphère littéraire, elle facilite l’ouverture à d’autres espaces, d’autres imaginaires et relie les réalités entre elles –en dépit des distances et/ou des disparités de quelque nature qu’elles soient- et les fait asseoir autour d'une seule et même table.

Ne pouvant être considérée isolement du contexte socioculturel, elle (la traduction) met en relief les rapports de l’individu –de l’humain- avec ses environnements immédiat et imaginaire. Aussi la traduction d’une œuvre littéraire, en particulier le genre narratif, doit-elle non seulement prendre en compte les charges culturelles dans lesquelles s’insère la réalité qu’elle évoque mais aussi et surtout l’univers ou les référents symboliques et culturels en question.

Cette question, une fois posée, il convient alors de dégager d’autres préoccupations qui constituent des éléments essentiels pouvant mieux structurer notre réflexion. Est-il possible de concevoir une traduction créole des Rapaces qui soit fidèle à l’esprit du texte source ? En quoi consistera la finalité d’un tel projet ? Autrement dit, à quoi peut servir la mise en écriture des Rapaces en créole, roman quasi méconnu dans un pays où la grande majorité de la population n’a pas accès aux livres ? Donc ne lit pas ou presque pas.

Trouver des réponses à ces questions n’est pas, en cet instant, une priorité de l’heure vu qu’elles déboucheront, qu’on le veuille ou non, sur des interrogations secondaires.

En effet, l’idée de mettre le roman en créole m’est venue il y a de cela seulement quelques années à la suite  d'une série de discussions que j’ai eues avec des amis sur la volonté de certains écrivains haïtiens de se prononcer pour une littérature haïtienne d’expression créole. Entendre par là une littérature qui exprimerait les réalités d’Haïti et d’ailleurs en langue haïtienne. Ainsi débutent la rédaction et la traduction d’une série de textes en créole. C’est surtout à la suite des conseils et encouragements de ma collègue Carolyn Shread, qui vient de réaliser la version anglaise du roman, que je me suis enfin décidé à me lancer dans une pareille aventure.

Contrairement à Carolyn qui a fait une lecture féministe de l’œuvre, notre travail se démarque de toute orientation subjectiviste ou sentimentaliste et s’inscrit dans une démarche purement objectiviste. Il s’agira, en fait, d’élargir et d’enrichir la matière littéraire créole en authentifiant cette littérature haïtienne d’expression créole. S’agissant d’une communication interculturelle, il convient de signaler que les éléments culturels –croyances populaires, émotions, images du réel- et certaines réalités liées à la dimension linguistique constituent des accrocs fondamentaux dans le maniement d’une langue à l’autre lors du processus de traduction.

A cet effet, certaines expressions et même vocables, entre autres, « Bon Dieu bon » (p11), «cousin» (p 46), «nègre» (p 46, 47) sont des spécificités de la culture haïtienne, lesquels, par conséquent, traduisent des réalités bien définies. Le « Bon Dieu bon », par exemple, n’exprime en rien la bonté de Dieu, mais traduit l’espérance ou la confiance de l’individu en un changement possible de ses conditions de vie ou son abattement face à une situation donnée. Les mots « nègre et cousin » sont utilisés pour exprimer une sorte de rapprochement, de familiarité. Ils excluent toutes sortes de distance et traduisent l’affection de l’individu pour l’autre.

Ces petites différences ne seront certainement pas sans incidence sur la compréhension d’un locuteur non natif du créole d’autant plus qu’elles peuvent varier d’une région à une autre sans toutefois contenir le même degré de signification. Cela étant dit, il est possible d’affirmer qu’il  existe différents registres niveaux de fonctionnement au niveau du créole haïtien. Ces considérations constitueront des références majeures dans la traduction du texte du français en créole.

Imaginaires réalistes et réalisme imaginaire des Rapaces

Un roman est un monde. Un monde clos et suffisant à lui-même. La création de ce monde tient toujours lieu d’un cadre. Imaginaire ou réaliste où il s’ouvre à l’autre. Lire un roman, c’est pénétrer ce monde (imaginaire) créé par l’auteur et s’approprier la réalité qui y est décrite ou peinte. Car l’écrivain produit (écrit) toujours de quelque part. D’un lieu.

En lisant Les Rapaces de Marie Chauvet, le lecteur est amené à découvrir peu à peu un petit monde créé autour d’un imaginaire réaliste. C’est ce qu’on pourrait appeler l’épopée jean-claudiste, devenue quelques années plus tard, aux yeux de plus d’un, une légende. Aussi le roman les Rapaces est-il une réinvention de ce réel sur fond d’imagination. C’est un prétexte à la peinture de ce pan d’histoire de l’Haïti au cours des 15 années de dictature ayant basculé le pays dans la torpeur.

Ecrit à la troisième personne, le narrateur paraît absent mais connaît les moindres faits et détails. Il est présent du début du récit qui s’ouvre avec les funérailles du président jusqu'à sa fin avec le recueillement du ministre sur la tombe de sa fille. Il est souverain, donc omniscient vu son rapport avec les évènements. Aussi pourrons-nous constater que le roman se termine avec les mêmes thèmes du début : la mort. Jamais un ‘‘je’’ –ne serait-ce que pour les besoins du discours- ne vient prendre son relais (récit). Ce qui, en quelque sorte, lui donne ou lui permet de conserver une allure de vérité.

Quoique s’agissant d’une œuvre de fiction, l’écriture de Chauvet donne l’impression de vouloir se détacher du monde de l’imaginaire pour s’imposer comme un récit purement réaliste. Ce qu’on pourrait appeler une réalité fictionnelle car l’auteure n’a fait que porter le réel haïtien à une dimension strictement imaginaire. C’est le drame de la misère dans toute son horreur, sa nudité dans les régions les plus reculées de notre pays mais aussi et surtout au cœur de la capitale. Cette misère qui tue et déshumanise.

Des les premières lignes du roman, le lecteur fait connaissance avec la mort pour la suivre jusqu'à la dernière page. Alcindor et ses quatre enfants sont le prototype même de cette réalité douloureuse à laquelle n’échappent pas les gens de condition modeste de certains quartiers populeux de Port-au-Prince. Si la misère est évoquée en divers points du récit, il faut aussi noter que l’auteure n’a pas du tout fait l'économie du train de vie extravaguant de certains grands manitous du régime. Ceux-là qui se complaisent dans leurs belles villas après avoir dépossédé les pauvres de leurs portions de terre. Un vrai contraste dans lequel misère et richesse partagent le même espace. Un lieu en proie à l’angoisse et à la peur. Le goût exagéré du luxe et la lutte pour la survie.

Dans un autre registre, s’il faut s’arrêter au mot rapace, on dira que c’est un oiseau de proie de mauvais augure qui symbolise, entre autres, la violence, la mort et tous ses attributs. Dans l’imaginaire haïtien, c’est un sauvage, un prédateur, un vorace. Le vocabulaire de Chauvet –utilisé pour faire référence aux privilégiés du pouvoir terriblement avides- n’est pas trop éloigné de cet état de fait. Il renvoie aux hommes au pouvoir –du chef suprême jusqu’au petit subordonné disposant de tous les moyens pour terroriser la population.

Déjà dès l’incipit du roman, la politique a fait intrusion dans le récit pour en devenir un des thèmes forts. L’idylle entre Michel et Anne –deux jeunes de milieu et de conditions sociales différentes mais assassinés pour une seule et même cause à savoir « ouvrir les yeux des malheureux et leur apprendre à défendre leurs droits », « instruire les ignorants et les pousser à la révolte »- est mis à l'arrière-plan et devient un prétexte pour s’élever contre la barbarie et les tendances oligarchiques d’un régime en état de décomposition. C’est un cri dont la finalité n’est autre que le respect de la dignité humaine.

Toutefois, il faut souligner que l’auteur ne s’est pas seulement laissé enivrer par les réalités politiques du pays. Les vieilles croyances populaires, pratiques et mœurs paysannes, aujourd’hui en voie de disparition, passent sous sa plume. La corvée ou le coumbite –forme d’association de travail de la terre pratiquée surtout en milieu rural-, le vaudou, la sagesse des gens ‘‘en dehors’’ sont autant de traits caractéristiques de cette autre partie détachée du pays. Avec un œil observateur, elle scrute tous ses contours sans omettre les moindres détails.

Les Rapaces entre traduction, adaptation et réécriture

La traduction d’une œuvre littéraire n’est –dans beaucoup de cas- autre qu’une réécriture de cette œuvre. En effet, l’acte d’écriture est un acte à la fois spirituel et matériel par lequel on traduit ou transcrit la réalité du monde vécu comme sa propre réalité en une autre telle qu’on la ressent. C’est, pour ainsi dire, une forme d’appréhension de la réalité dans sa dimension immatérielle.

Car tout est le produit d’un vécu. D’une lecture de la réalité. Par extension, une traduction de la réalité. Quand, par exemple, Marie Vieux décrit les conditions de vie d’Alcindor et de ses quatre enfants, elle traduit la situation de ce dernier dans un ensemble complexe de signification et de réseaux symboliques que nous désignons sous le concept de misère ou de pauvreté. Ce qui résume en même temps l’état social et psychologique du personnage. C’est aussi le drame ou le calvaire du plus grand nombre des infortunés du pays –ou de ceux du monde entier- qui remuent ciel et terre pour survivre. Même au prix de ce qui leur reste encore de vie.

Cependant, d’aucuns admettront qu’il n’est pas toujours facile de transposer une réalité construite à partir de matériaux d’un référent linguistique étranger à un autre univers construit de référents linguistique et culturel propres. Ce que je voudrais dire, c’est qu’en traduisant Les Rapaces, je me suis rendu compte qu’il s’agit d’un autre texte. Un texte plutôt adapté ou réécrit.

En effet, si certains passages du roman ont été traduits (le mot traduit est utilisé ici pour faciliter votre compréhension) tel que le veut la logique, d’autres ont été tout simplement adaptés en tenant compte de certaines habitudes ou pratiques culturelles ou sociales existant dans la société haïtienne. Aussi le terme « traduction » serait-il, dans ce cas, impropre ! Adaptation ou réécriture serait le mieux. Car d’aucuns savent que les traductions ne reflètent pas toujours les mêmes particularités que le texte de départ.

A cette fin, comment adapter le mot « rapaces » en créole ? D’où la question fondamentale, à savoir en quoi la traduction d’une œuvre littéraire modifie-t-elle le rapport à l’œuvre elle-même ? Car chaque lecteur est appelé à procéder à une réception et une appropriation individuelle du texte. De là peut se dégager la dimension polysémique du texte (littéraire). C’est de cette étape que découlera l’acte de naissance même de l’œuvre si bien que c’est au lecteur de lui donner vie…


 Dieulermesson Petit-Frère, MA

 

Dieulermesson Petit-Frère, MA
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