La maison familiale de Derenoncourt était un espace convivial où il accueillait ses disciples et amateurs d’art qui venaient discuter autour de l’art. Même les premiers croûtons du maître étaient à la portée du regard du visiteur. Il ne rougissait nullement de leurs imperfections lesquelles servaient, au contraire, pour lui de repères, ce qui lui permettait de suivre le chemin parcouru.
Stoïque, Derenoncourt accepte l’irréparable. « Tous mes tableaux, pendant trois mois environ, étaient sous les décombres. Ma mobilité étant réduite, j’avais un pied dans le plâtre, des gens ont profité pour piller la maison. Le cadavre de ma mère était devenu à ce moment-là ma principale préoccupation, après avoir enterré ma sœur, victime du séisme », se souvient Derenoncourt.
Il a récupéré le cadavre de sa mère en même temps que les toiles. Une mère à enterrer et des œuvres d’art à faire renaître. « J’avais fait mon devoir de fils. J’ai enseveli ma mère ; elle continue de vivre dans mon esprit avec tous ceux qui sont morts à ses côtés. Je porte le deuil de ces morts-là et de tous ceux qui sont tombés le même jour. »
Plusieurs toiles de l’artiste enfouies sous les décombres sont emportées par des inconnus. Trois mois plus tard, il les a récupérées. « Six de mes tableaux ont été emballés pour être vendus. Mais, sur un coup de cœur, l’un des jeunes de la bande qui a visité la maison me les a remis», dit le peintre.
Des toiles gravement endommagées
Certaines toiles du peintre sont gravement endommagées : une partie de la base du tableau « Capitaine Saint-Charles de Borromée » (36 x 52) a été abîmée après trois mois sous les décombres. « Toussaint Louverture » (66 x 48), tableau qui lui avait permis de remporter, en 1993, le concours organisé par le musée Nader à l’occasion du 250eanniversaire du Premier des Noirs est tombé en lambeaux. « Notre-Dame d’Haïti » (50 x 70), tableau avec lequel il a gagné le premier prix du concours organisé par le centre Bon Samaritain sur le thème de « Massacre des Haïtiens en République dominicaine » et « L’enlèvement du Christ » (66 x 48) ont subi le même sort.
L'art, une bonne thérapie
Au mois d’août 2010, pendant que Derenoncourt essaie de surmonter son traumatisme, le directeur du Centre de sauvetage de biens culturels haïtiens, Olsen Jean-Julien, fait appel à lui. « J’ai suivi un premier séminaire sur la conservation à titre de participant et un deuxième en tant qu’observateur. Le travail que j’allais accomplir au Centre de sauvetage m’a sauvé moi-même du grand naufrage, car j’étais profondément plongé dans la tristesse. Pendant que je faisais le travail de récupération des œuvres d’art, je me récupérais jour après jour. C’était une récupération psychologique, physique et économique », admet l’artiste.
La sensibilité artistique de Derenoncourt le prédispose à la formation qui allie connaissances en histoire de l'art et savoir-faire moderne indispensable aux procédés techniques de la conservation et de la restauration.
« Le projet coiffé par l’institution américaine Smithsonian nous a encadrés par plusieurs techniciens venus de partout dans le monde : Américains, Canadiens, Argentins, Français, Islandais, Allemands, Indiens. Des techniciens de compétences différentes nous ont suivis pendant deux ans au moins. Moi, j’ai participé à des séminaires et travaillé sur le terrain pendant un an et demi », reconnaît-il.
Ce fut une période intense pour l’artiste. « Je n’ai jamais travaillé autant de ma vie sur une aussi longue période. Pendant qu’on travaillait, on pouvait marquer un temps d’arrêt pour prendre part à un cours sur le vif. C’était une belle expérience qui allait me servir pour la restauration de mes œuvres personnelles. »
En effet, les techniques apprises avec les praticiens au Centre de sauvetage, Derenoncourt les expérimentera sur ses propres œuvres. Il a commencé à restaurer ses tableaux abîmés. « Général Dessalines », un 30 x 40, a été endommagé. La patience aidant, le tableau a repris sa jeunesse : les couleurs sont chaudement harmonisées, le rouge vermillon de la tunique de Dessalines s’équilibre avec le bleu qui accentue les éternels journaux – solides empreintes de Derenoncourt – étalés comme toile de fond.
Le technicien a réussi à remettre en état onze de ses tableaux. Mais il s’inquiète pour trois de ses œuvres pour lesquelles il a une affection particulière : « Toussaint Louverture », « L’enlèvement du Christ » et « Notre-Dame d’Haïti ». Ces toiles parties en lambeaux seront-elles reconstituées ?
« A mon retour de mes études, je vais voir quel miracle peut être fait sur ces toiles », rêve Derenoncourt qui voit s’ouvrir devant lui des perspectives d’avenir sur le plan de la sauvegarde du patrimoine culturel haïtien.
" />
L’artiste peintre Jean Ménard Derenoncourt, à qui l’institution américaine Smithsonian a accordé une bourse pour étudier la conservation et la restauration d’œuvre d’art à l’université Yale aux États-Unis, est un rescapé du séisme du12 janvier 2010.
Pendant ce jour funeste, il perdit sa mère et sa soeur ainsi que deux autres proches dans la maison familiale où il vivait à Carrefour-Feuilles. « J’étais sous les décombres avec mes proches, un pied coincé entre des blocs de béton », confie Derenoncourt. Pour les galéristes et collectionneurs de tableaux qui fréquentent ce professeur de l’École nationale des arts (ENARTS), Derenoncourt ne se sépare pas facilement de ses tableaux. Quand une toile quitte son atelier, il a l’impression qu’on lui arrache quelque chose d’intime. Le séisme a endommagé une bonne vingtaine de toiles que le peintre gardait bien au chaud.
Des repères mutilés
La maison familiale de Derenoncourt était un espace convivial où il accueillait ses disciples et amateurs d’art qui venaient discuter autour de l’art. Même les premiers croûtons du maître étaient à la portée du regard du visiteur. Il ne rougissait nullement de leurs imperfections lesquelles servaient, au contraire, pour lui de repères, ce qui lui permettait de suivre le chemin parcouru.
Stoïque, Derenoncourt accepte l’irréparable. « Tous mes tableaux, pendant trois mois environ, étaient sous les décombres. Ma mobilité étant réduite, j’avais un pied dans le plâtre, des gens ont profité pour piller la maison. Le cadavre de ma mère était devenu à ce moment-là ma principale préoccupation, après avoir enterré ma sœur, victime du séisme », se souvient Derenoncourt.
Il a récupéré le cadavre de sa mère en même temps que les toiles. Une mère à enterrer et des œuvres d’art à faire renaître. « J’avais fait mon devoir de fils. J’ai enseveli ma mère ; elle continue de vivre dans mon esprit avec tous ceux qui sont morts à ses côtés. Je porte le deuil de ces morts-là et de tous ceux qui sont tombés le même jour. »
Plusieurs toiles de l’artiste enfouies sous les décombres sont emportées par des inconnus. Trois mois plus tard, il les a récupérées. « Six de mes tableaux ont été emballés pour être vendus. Mais, sur un coup de cœur, l’un des jeunes de la bande qui a visité la maison me les a remis», dit le peintre.
Des toiles gravement endommagées
Certaines toiles du peintre sont gravement endommagées : une partie de la base du tableau « Capitaine Saint-Charles de Borromée » (36 x 52) a été abîmée après trois mois sous les décombres. « Toussaint Louverture » (66 x 48), tableau qui lui avait permis de remporter, en 1993, le concours organisé par le musée Nader à l’occasion du 250eanniversaire du Premier des Noirs est tombé en lambeaux. « Notre-Dame d’Haïti » (50 x 70), tableau avec lequel il a gagné le premier prix du concours organisé par le centre Bon Samaritain sur le thème de « Massacre des Haïtiens en République dominicaine » et « L’enlèvement du Christ » (66 x 48) ont subi le même sort.
L'art, une bonne thérapie
Au mois d’août 2010, pendant que Derenoncourt essaie de surmonter son traumatisme, le directeur du Centre de sauvetage de biens culturels haïtiens, Olsen Jean-Julien, fait appel à lui. « J’ai suivi un premier séminaire sur la conservation à titre de participant et un deuxième en tant qu’observateur. Le travail que j’allais accomplir au Centre de sauvetage m’a sauvé moi-même du grand naufrage, car j’étais profondément plongé dans la tristesse. Pendant que je faisais le travail de récupération des œuvres d’art, je me récupérais jour après jour. C’était une récupération psychologique, physique et économique », admet l’artiste.
La sensibilité artistique de Derenoncourt le prédispose à la formation qui allie connaissances en histoire de l'art et savoir-faire moderne indispensable aux procédés techniques de la conservation et de la restauration.
« Le projet coiffé par l’institution américaine Smithsonian nous a encadrés par plusieurs techniciens venus de partout dans le monde : Américains, Canadiens, Argentins, Français, Islandais, Allemands, Indiens. Des techniciens de compétences différentes nous ont suivis pendant deux ans au moins. Moi, j’ai participé à des séminaires et travaillé sur le terrain pendant un an et demi », reconnaît-il.
Ce fut une période intense pour l’artiste. « Je n’ai jamais travaillé autant de ma vie sur une aussi longue période. Pendant qu’on travaillait, on pouvait marquer un temps d’arrêt pour prendre part à un cours sur le vif. C’était une belle expérience qui allait me servir pour la restauration de mes œuvres personnelles. »
En effet, les techniques apprises avec les praticiens au Centre de sauvetage, Derenoncourt les expérimentera sur ses propres œuvres. Il a commencé à restaurer ses tableaux abîmés. « Général Dessalines », un 30 x 40, a été endommagé. La patience aidant, le tableau a repris sa jeunesse : les couleurs sont chaudement harmonisées, le rouge vermillon de la tunique de Dessalines s’équilibre avec le bleu qui accentue les éternels journaux – solides empreintes de Derenoncourt – étalés comme toile de fond.
Le technicien a réussi à remettre en état onze de ses tableaux. Mais il s’inquiète pour trois de ses œuvres pour lesquelles il a une affection particulière : « Toussaint Louverture », « L’enlèvement du Christ » et « Notre-Dame d’Haïti ». Ces toiles parties en lambeaux seront-elles reconstituées ?
« A mon retour de mes études, je vais voir quel miracle peut être fait sur ces toiles », rêve Derenoncourt qui voit s’ouvrir devant lui des perspectives d’avenir sur le plan de la sauvegarde du patrimoine culturel haïtien.
Haut de la page