Verrons-nous prochainement la fin de la pollution de nos rues ? C’est la question qu’on ne peut s’empêcher de se poser une fois qu’on a rencontré Bordes Célestin, cet homme dans la quarantaine qui s’est trouvé une passion dans la lutte pour la protection de l’environnement. En témoigne son nouveau projet consistant à construire des bâtiments à partir des emballages de nourriture en polystyrène.
Le projet est en cours depuis une année et demie. Très épris de la cause de l’environnement, Bordes Célestin explique qu’il avait commencé à se demander comment récupérer et utiliser ces assiettes en foam qui, avec les déchets plastiques, représentent 60 à 70% des déchets de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et l’une des principales menaces pour l’environnement haïtien.
« A chaque fois que j’ai une de ces assiettes dans les mains, la question me revient toujours à l’esprit », indique ce travailleur touche-à-tout. Après maintes réflexions et observations il a décidé de les essayer dans la construction, un domaine dans lequel il a beaucoup d’expériences pour y avoir travaillé et gagné sa vie, soit comme maçon, électricien ou plombier. Des tests de crépissage et d’enduisage à domicile sur des assiettes en carton, travaillées et insérées les unes aux autres ont été concluants et ont confirmé que cet élément peut bien intervenir dans la construction.
« Durant ces six derniers mois, je me suis attaché à modifier et améliorer au fur et à mesure mon travail. J’ai conçu et réalisé des blocs solides puis un pan de mur à partir de ces assiettes. Il faut 100 assiettes pour fabriquer un bloc d’environ 53 cm de hauteur.
Des tests concluants
Pour être plus sûr de la valeur de son travail, Bordes Célestin voulait faire subir un test de résistance à son produit au Laboratoire national du bâtiment et des travaux publics. A ce sujet, il avait écrit une lettre au directeur général de cette institution, l’Ing. Fritz Joseph. La lettre se résume ainsi:
« …. Fervent protecteur de l’environnement et très attristé par les catastrophes et pertes de vies humaines associées à ce pays, je me suis donné pour objectif voilà une année de développer un matériau de construction qui, en plus de faciliter la protection de l’environnement par la valorisation des déchets en produits synthétiques, va contribuer à concevoir des bâtiments à vocation parasismique à un coût abordable.
….. J’ai développé, il y a un peu plus d’une année de cela, un matériau de construction fait à partir de polystyrène (foam) très abondant dans les déchets produits par les habitants de la ville. Les emballages usagés des plats à emporter sont empilés par lot de cents unités pour produire un bloc de dimension 20X53cm.
Les premiers tests ont révélé que le matériau offre une résistance suffisante pour envisager son utilisation dans la construction des bâtiments résidentiels du style de ceux de la capitale. Toutefois, afin de confirmer qu’ils répondent aux normes et standards exigés par les autorités haïtiennes en matière de construction, je sollicite de votre institution la réalisation d’un test de compression simple qui permettrait d'en confirmer la fiabilité et la conformité. »
Le test a été réalisé et, selon les propos tenus par Bordes Célestin, les résultats ont été plus que satisfaisants. «Car le bloc fabriqué à partir du polystyrène a montré une telle solidité que la machine du laboratoire a failli y passer», se félicite l’initiateur. Toutefois, il affirme qu’il n’a pas encore retiré son certificat du Laboratoire à cause d’un montant de 10 000 gourdes qu’il doit payer pour l'obtention de ladite pièce. Ses maigres moyens actuels ne lui permettent pas un tel débours surtout que les supports sur lesquels il comptait ne se sont pas encore matérialisés.
Au cours des activités ayant marqué la journée internationale de l’environnement, le 5 juin dernier, Célestin Bordes a fait une première présentation officielle de son travail à Jean-Rabel sous l’insistance du président de la commission Environnement de la Chambre basse, le député Johnson Dieujuste.
A cette occasion, il a construit un mur à base de blocs d’assiettes en polystyrène sur la cour du lycée Louis Joseph Janvier de Jean-Rabel en présence de nombreux observateurs. Ces derniers se sont montrés très satisfaits de la présentation filmée par la Télévision nationale d’Haïti et des informations fournies par Célestin Bordes concernant sa nouvelle méthode de construction et l’impact positif qu’elle pourrait avoir sur l’environnement.
Pour tous ces travaux réalisés dans le cadre de cette initiative, M. Bordes n’a reçu le soutien financier d’aucune entité publique ou privée. Cela explique en partie les difficultés auxquelles il fait face pour se procurer certains équipements nécessaires à son travail. Toutefois, il se dit fin prêt pour se lancer dans la construction de maisons très résistantes à base de styrofoam moyennant un appui des dirigeants haïtiens pour lesquels ce projet présente un double intérêt vu qu’il concerne deux questions prioritaires de l’administration Martelly-Lamothe, en l’occurrence l’environnement et le logement.
La démarche de Célestin Bordes, laquelle vise à protéger l’environnement contre l’effet nocif des styrofoam, coïncide avec la volonté affirmée du gouvernement haïtien d’assainir les rues de la capitale haïtienne des déchets en plastique, et plus particulièrement des emballages en polystyrène non biodégradables. Cette volonté du gouvernement a été clairement exprimée fin mai-début juin par le Premier ministre Laurent Lamothe qui, lors d’un Conseil de gouvernement, avait touché du doigt le brûlant sujet des assiettes en carton qui pullulent dans toutes les artères de l’aire métropolitaine.
Aussi vrai que la protection de l’environnement constitue l’une des principales priorités du gouvernement, ces assiettes, comme des furoncles au visage de la capitale, devraient disparaître au plus vite, s’est réjoui Bordes Célestin, qui a cru que les inquiétudes du Premier ministre concernant les déchets en polystyrène, allaient trouver une solution à travers son projet. Car, dit-il, beaucoup de gens dans l’entourage du Premier ministre connaissaient le travail qu’il était en train de réaliser.
Dans le cadre de la lutte contre la pollution de l’environnement, Bordes Célestin n’est pas à son coup d’essai. A son actif, il a déjà écrit un document relatif à la protection de l’environnement titré « Comment on vit dans une ville ». Ce document non encore publié, inculque aux citoyens les notions de base pour vivre en harmonie avec leur environnement. Le manuscrit du document a été soumis depuis des lustres aux responsables du ministère de l’Environnement. Malheureusement, aucun suivi n’a été fait jusqu’à ce jour.
Autre initiative de Bordes, le projet dénommé BORECHO, lequel consistait à proposer aux humbles familles haïtiennes une alternative au charbon de bois. BORECHO, comme son nom l’indique, était un réchaud artisanal fonctionnant au kérosène et réalisé à partir de débris de jantes de véhicules hors service. Ces réchauds de une, deux ou trois places, ont attiré la curiosité de plus d’un au lendemain de leur lancement au cours de l’année 2004. Mais l’aventure BORECHO allait subir un coup d’arrêt, suite à des menaces dont faisait l’objet le concepteur du projet de la part d’inconnus s’imaginant que cette alternative au charbon de bois allait nuire à leurs intérêts.
Cependant, la question des assiettes en styrofoam et leur capacité à s’intégrer dans la construction a créé une nouvelle motivation chez ce travailleur impénitent. Ce dernier croit que s’il arrive à finaliser et combiner ces deux projets avec le support de l’Etat haïtien et des organismes liés à l’environnement, il pourra débarrasser les rues de la capitale haïtienne de la plus grande partie de ses déchets.
Avec la BCPE (Belle construction parasismique et écologique), une entité mise sur pied par l’initiateur du projet, laquelle travaille dans l’assainissement en récupérant les assiettes en carton et les sachets en plastique, Bordes Célestin envisage d’enlever 70% des débris qui jonchent les rues de Port-au-Prince. Déjà, cet ouvrier aux mille talents perçoit les assiettes en carton comme un bénéfice pour le pays, en ce sens que ces articles, une fois recyclés, vont contribuer au processus de reconstruction du pays en offrant la possibilité de construire des maisons solides et parasismiques; tandis qu’avec le projet BORECHO, Bordes s’attaquera aux déchets durs. « Nous nous engageons à enlever les marmites vides, les jantes, les tuyaux et filters à gaz pour produire un outil nous permettant de lutter contre l’érosion de nos plaines et de nos mornes ».
Malgré les divers obstacles qui entravent la concrétisation de ses projets, Bordes Célestin n’abdique pas. Redoutable travailleur, il ne se repose jamais et son esprit travaille toujours sur les solutions les plus viables à porter aux problèmes de l’environnement. A ce sujet, il a confié son intention d’utiliser les pneus usagés, qui enlaidissent le pays en se constituant également en agents propagateurs de la malaria, pour concevoir des berges de protection pour les rivières, qui causent des dommages incalculables un peu partout dans le pays, lors des crues.
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