On a suffisamment souligné, ici ou ailleurs, qu’il sera difficile de reproduire dans ce pays un modèle comme celui de Michel Rolph Trouillot. La densité et la finalité de sa production, les particularités de son écriture peuvent expliquer la difficulté d’une telle entreprise.
Sur le terrain de la chose concrète, il y a une leçon à tirer malgré tout de ce parcours admirable. Michel Rolph Trouillot, par rapport aux graves enjeux d’hier et d’aujourd’hui caractérisant la société haïtienne, a sans doute été l’esprit à avoir le mieux réussi l’articulation entre ceux du dedans et ceux du dehors. Une connexion entre l’intellectuel de la diaspora et celui du dedans. Son œuvre porte, dans la plus large partie de ses plis, les multiples expressions de cette séduisante connexion.
Son parcours existentiel l’indique et l’atteste. Contrairement à la plupart de nos compatriotes de l’extérieur enfermés dans la mémoire d’une certaine Haïti, lui, qui s’est totalement impliqué dans les pratiques culturelles haïtiennes, a, ici encore, réussi l’heureuse harmonie entre mémoire et temps présent. Toute sa pensée, dont l’expression la plus vive reste sa production, était orientée dans le sens de cette harmonie afin de saisir les nuances et les pièges des discours articulés entre historicité et pouvoir comme l’a si bien rappelé la note du rectorat de l’Université d’État d’Haïti.
C’est cette pensée, et cela depuis plus de dix ans, qui a été brutalement interrompue dans son évolution. Certes, cette pensée n’a jamais cessé de penser. Mais elle ne parvenait plus à penser les diverses expressions de cette pensée. Toutefois, Michel Rolph Trouillot n’a jamais oublié de vivre. Michel Rolph Trouillot aimait la vie, aimait les gens, aimait son peuple – il ne me semble pas superflu de le signaler – et on pouvait apprendre à vivre en le regardant vivre.
Il me confiait une fois, en se gaussant de ces deux éternels compagnons, Jean Coulanges et Lyonel Trouillot, qui, souvent, ondulaient entre disputes et kè kontan (c’était l’époque où toute une jolie bande faisait des « Clairs de lune »). « Il faut toujours s’assurer de quelques replis petits-bourgeois »: l’ennui, les états d’âme, le blues lui étaient étrangers.
Durant toute l’histoire de son handicap, je crois, à le regarder vivre, qu’il avait continué à s’appliquer cette vieille formule, quand surtout il venait en Haïti avec sa femme Anne Carine et quelques fois avec sa fille Cannelle retrouver sa fratrie. Plongé dans cette fratrie, entouré des siens, dans un environnement fait de complicité, d’affection vive, de tendresse, d’admiration et d’amour, il parvenait, ce me semble, à se sentir bien, voire heureux.
Anne Carine, je tiens à te remercier d’avoir su nous préserver pendant toutes ces années, dans des conditions souvent difficiles, Rolph. Je te remercie davantage encore, chère Anne Carine, de nous avoir permis de nous joindre à ce processus de préservation qui, hélas, est arrivé à son terme ce jeudi 5 juillet 2012.
Il reste à se substituer à ce processus de préservation un autre travail, celui différent d’un travail de mémoire. S’agissant de Rolph, ce travail s’inscrit désormais – un projet presque maladif – dans une permanente intégration du souvenir dans le présent, dans tous les autres présents qui s’annoncent et qu’il nous sera, peut-être, donné de vivre.
Pierre Buteau
Haut de la page