Cheminer dans un de ces quartiers au flanc du morne L’Hôpital, à Carrefour-Feuilles par exemple, est toujours une randonnée riche en enseignements. Pour voir surtout l’autre Haïti, celle qu’on oublie, celle qu’on méprise, celle qui n’existe pas tout simplement. Pour comprendre aussi que gouverner en Haïti est toute autre chose que ce qu’on devrait attendre d’un gouvernement. Si ces quartiers tuent l’environnement, menacent la ville du bas, le traditionnel Port-au-Prince, ils sont aussi, paradoxalement, l’expression d’un désir de vie de toute une population en quête d’espace, en quête d’opportunités, une population toujours laissée à elle-même et que le séisme du 12 janvier, à la grande colère de certains, a projeté au-devant de la scène.
Dans ces quartiers délaissés, ce sont souvent des ONG, financées par le PNUD par exemple, qui essaient d’améliorer la vie au quotidien. Il faut souvent forcer la main aux dirigeants dont le seul intérêt parfois est de se trouver des troupes pour le prochain scrutin. Des corridors assainis, bétonnés ou adoquinés, des sentiers auparavant presque impraticables sont aménagés pour permettre la montée et la descente. Pour monter l’eau potable au sommet de ces quartiers, il faut avoir des poumons en acier et des muscles à toute épreuve. Pas seulement l’eau. Les matériaux pour la construction et tout ce qui est nécessaire pour vivre plus ou moins dignement dans une maison. Il faut aussi descendre les enfants pour aller à l’école. On m’a raconté qu’avant certains travaux d’assainissement il fallait porter les enfants sur le dos, ce qui n’était pas une garantie. Il suffisait d’un faux pas et c’était l’accident.
L’impression qu’on a vraiment au sein de ces quartiers est d’être dans un autre monde qui a ses propres codes, ses propres règles. Si en bas on ne voit qu’une sorte de chancre sur les montagnes, là-haut il suffit d’avoir ce qui manque tant chez nous - un tant soit peu d’humanité - pour que la perspective change. C’est la lutte pour la vie de ces petites gens qui force l’admiration. Seulement pour les efforts qu’il faut déployer pour trouver l’eau. Pourtant, la solution serait simple. Il suffirait que le gouvernement en fasse la demande même à la communauté internationale. Le captage d’eau au sommet avec la construction de châteaux d’eau capable d’alimenter ces quartiers du bas. Ici, une bokit d’eau coûte vingt-cinq gourdes. Dans cette pauvreté, on devine les problèmes d’hygiène dans une famille qui peut avoir jusqu’à dix personnes quand le peu d’argent dont elle dispose doit servir encore à autre chose.
Pourtant notre pays n’a fait que connaître des gouvernements populistes. Encore faut-il s’entendre sur le sens de populiste. Suffit-il d’annoncer dans les discours en faisant constamment référence au peuple pour qu’on puisse être qualifié de populiste ? Et puis, il y a cette terrifiante mentalité construite autour de la survie. Même au sein de ces quartiers on ne pense qu’à fuir, à oublier d’où l’on vient, pour se trouver une place dans les rangs des dirigeants prédateurs et aveugles. On a vu ce que sont devenus de prétendus leaders dans les quartiers pauvres au sein du mouvement Lavalas.
Mais comment peuvent se sentir nos dirigeants devant une telle catastrophe ? Se rendent-ils compte qu’ils n’ont aucune légitimité aux yeux de l’étranger quand on ne peut que les tenir pour responsables de cet état de fait, surtout qu’ils ne manifestent, dans les faits, qu’une complète absence de sensibilité envers cette population ? Ces millions qu’on va flamber pour le carnaval des fleurs font bien mal quand on constate la misère et la solitude de notre peuple.
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