CULTURE
"Le bonheur de relire Roussan Camille"
Le Nouvelliste | Publié le :03 juillet 2012
Emmelie Prophète
L'année 2012 voit le centenaire de trois grands écrivains haïtiens. Félix Morisseau Leroy, Magloire Saint-Aude, Roussan Camille et d'un historien, Jean Fouchard. Nous avons déjà eu l'occasion de parler de Morisseau Leroy et de Saint-Aude dans les colonnes de Le Nouvelliste. Le 27 août ramènera le centenaire de la naissance de Roussan Camille, il était né en 1912. Nous aurons l'occasion de parler amplement de ce poète voyageur, atypique, mort à 47, victime ont dit Raphael Berrou et Pradel Pompilus dans leur livre Histoire de littérature haïtienne paru en 1977, de ses « excès ».
Nous allons revenir dans les semaines qui suivent sur l'oeuvre et la vie de ce grand poète haïtien. Nous vous proposons aujourd'hui l'un des ses poèmes les plus connus, Nedje, qui est aussi, sans doute, l'un des plus beaux de toute la littérature haïtienne.
La poésie de Roussan Camille est d'une grande actualité et, peut-être, enlève à la justice le monopole de la défense des mineurs (es) abusés (és).
Par Camille Roussan
Tu n'avais pas seize ans, toi qui disais venir du Danakil, et que des blancs pervers gavaient d'anis et de whisky, en ce dancing fumeux de Casablanca.
Le soir coulait du sang par la fenêtre étroite, jusqu'aux burnous des Spahis affalés contre le bar, et dessinait là-bas, au-dessus du désert proche, d'épiques visions de chocs et de poursuites, de revers et de gloire.
Un soir sanglant qui n'était qu'une minute de l'éternel soir sanglant de l'Afrique.
Et si triste, que ta danse s'en imprégna et me fit mal au coeur, comme ta chanson, comme ton regard plongé dans mon regard et mêlé à mon âme.
Tes yeux étaient pleins de pays, de tant de pays, qu'en te regardant je voyais resurgir à leurs fauves lumières les faubourgs noirs de Londres, les bordels de Tripoli, Montmartre, Harlem, tous les faux paradis où les nègres dansent et chantent pour les autres.
L'appel proche de ton Danakil mutilé, l'appel des mains noires fraternelles apportaient à ta danse d'amour une pureté de premier jour
et labouraient ton coeur de grands accents familiers.
Tes frêles bras, élevés dans la fumée, voulaient étreindre des siècles d'orgueil et des kilomètres de paysages, tandis que tes pas, sur la mosaïque cirée, cherchaient les aspérités et les détours des routes de ton enfance.
La fenêtre donnait sur l'Est inapaisé, Cent fois ton coeur y passa.
Cent fois la rose rouge brandie au bout de tes doigts fins orna le mirage des portes de ton village.
Ta souffrance et ta nostalgie étaient connues de tous les débauchés. Les marins en manoeuvre, les soldats en congé, les touristes désoeuvrés qui ont broyé ta poitrine brune de tout leur vaste ennui de voyageurs, les missionnaires
Et la foule lâche
Ont parfois essayé de te consoler.
Mais toi seule sais, petite fille du Danakil perdue aux dancings fumeux de Casablanca que ton coeur se rouvrira au bonheur lorsqu'aux aurores nouvelles baignant le désert natal, tu retourneras danser pour tes héros morts, pour tes héros vivants, pour tes héros à naître.
Chacun de tes pas, tes gestes, tes regards, ta chanson diront au soleil que la terre t'appartient.
Casablanca, avril 1940
Emmelie Prophète
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