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ECONOMIE

Agriculture
Thomas Jacques: "sécuriser l'accès à la terre pour freiner le déclin agricole"
Le Nouvelliste | Publié le :29 juin 2012
 Propos recueillis par Dieudonné Joachim djoachim@lenouvelliste.com
Le foncier est un problème majeur dans l'agriculture en Haïti. Fils de l'Artibonite, le ministre de l'Agriculture des Ressources naturelles et du développement rural (MARNDR), Thomas Jacques doit en savoir quelque chose. Il promet que durant son passage à Damien des efforts soutenus seront déployés pour traiter efficacement les questions relatives au foncier dans le milieu rural, particulièrement dans les zones agricoles à haut potentiel en vue d'offrir aux agriculteurs la sécurité d'exploitation sur les parcelles qu'ils cultivent. Le nouveau titulaire du MARNDR vient d'annoncer que le Bureau du Premier Ministre, à travers le secrétariat exécutif du Comité Interministériel pour l'Aménagement du Territoire (CIAT), va coordonner dès cette année une initiative fondamentale visant à moderniser l'ensemble des institutions concerné par la gestion du foncier en Haïti. Nous proposons aux lecteurs la deuxième partie de notre interview avec le ministre de l'Agriculture.
Dieudonné Joachim(D.J.) : Le déclin du système agricole haïtien est un fait. Comment votre nouvelle équipe va-t-elle s'atteler à résoudre les problèmes fonciers ? Thomas Jacques(T.J.) :L'accès sécurisé à la terre s'impose de plus en plus comme une dimension incontournable de tout processus visant l'amélioration de la productivité des terres, la préservation des ressources naturelles et le développement agricole, d'autant qu'il encouragera les investissements dans le secteur agricole. Des efforts soutenus seront alors déployés pour traiter de manière efficace les questions relatives au foncier dans le milieu rural, particulièrement dans les zones agricoles à haut potentiel (plaines irriguées, montagnes, plaines et plateaux humides) en vue d'offrir aux agriculteurs/agricultrices la sécurité d'exploitation sur les parcelles qu'ils/qu'elles cultivent, favoriser les aménagements, la mise en oeuvre de systèmes de cultures intensifs, mais non dégradants et valoriser au mieux les investissements. Le déclin est un fait comme vous l'avez souligné. Mais, autant est palpable la volonté politique du gouvernement pour inverser la tendance. C'est dans cette perspective que le gouvernement, à travers le Bureau du Premier ministre, plus précisément le secrétariat exécutif du Comité interministériel pour l'aménagement du territoire, va coordonner dès cette année une initiative fondamentale visant à moderniser l'ensemble des institutions ayant à voir avec la gestion du foncier en Haïti: la DGI, le Cadastre, pour les institutions publiques; les notaires et les arpenteurs pour les institutions privées. Bien sûr, l'INARA aura son rôle à jouer, en tant qu'institution connaissant bien la problématique du foncier rural. L'objectif de ce programme de long terme, financé par différents partenaires internationaux, est de redynamiser une véritable réforme agro-foncière: établissement de relevés parcellaires, définition de nouvelles conditions de métayage qui sont favorables aux agriculteurs également, mise au point de dispositions légales pour fixer la durée de la location des terres prises, dispositions légales relatives au contrôle de l'urbanisation anarchique des terres à fortes potentialités agricoles, amendement de la loi successorale en vigueur, notamment dans ses dispositions favorables au morcellement à outrance des terres, etc.. Le ministère de l'Agriculture sera bien entendu impliqué dans ce programme qui va déboucher sur une vaste initiative de sécurisation de l'accès au foncier en milieu rural, pour que nos agriculteurs puissent investir plus facilement. D.J. : Le Document d'orientation 2010-2025 et le Plan national d'investissement 2010-2016 sont-ils cohérents ? Quels sont les apports concrets qu'on peut mettre en avant, nous sommes en 2012 ? T.J. :Ce sont deux documents complémentaires. Le Document d'orientation 2010-2025 définit le cadre global de référence de la politique agricole pour la période indiquée. Alors que le Plan national d'investissement agricole traduit les actions concrètes de développement agricole à entreprendre pendant la tranche sexennale 2010-2016. Il s'agit là d'un premier niveau d'opérationnalisation de la politique prédéfinie. Ainsi, le secteur agricole dispose désormais de deux documents d'orientation qui sont d'ailleurs validés par les principaux partenaires du MARNDR. Du plan d'investissement découleront des programmes et projets qui sont lancés ou sont en cours de formulation. Je peux citer, entre autres, les deux projets financés par le Programme mondial d'agriculture et de sécurité alimentaire (GAFSP), la BID et la Banque mondiale à hauteur de 90 millions de US dollars et mis en oeuvre dans le Nord et le Nord-Est. Ils porteront sur des actions de transfert de technologies aux agriculteurs et de renforcement des services publics agricoles. D.J. : Les deux documents précités préconisent une approche territoriale qui tient compte des potentialités et des spécificités régionales. Quel est l'état des lieux aujourd'hui ? T.J. :L'un des atouts à valoriser et qui peut contribuer à l'essor de l'agriculture haïtienne est la diversité de milieux autorisant une gamme variée de systèmes de production. Conscient de ces réalités, le MARNDR a déjà enclenché la préparation participative de plans départementaux de développement agricole pour une meilleure mise en oeuvre de la politique agricole dans un environnement politique décentralisé. La démarche des tables de concertation agricoles départementales constitue l'outil de prédilection dans l'élaboration de ces plans. Les études des filières et des systèmes de production alimenteront les plans départementaux de développement du secteur agricole. Le ministère est en plein processus de redéploiement de sa capacité à offrir des services en milieu rural, pas tant à la capitale, justement dans le souci de valoriser ces potentialités et spécificités régionales qui font la richesse de nos terroirs. D.J. : La coordination entre les différents acteurs du système agricole est-elle un souci pour le ministère ? T.J. :Evidemment, surtout quand on considère le nombre élevé d'acteurs (aux intérêts parfois divergents) qui interviennent dans le secteur agricole. Le paysage institutionnel du secteur agricole devenu ainsi très diversifié se traduit par une multiplication de programmes et projets dont la cohérence et l'efficacité globales sont limitées. La coordination et l'harmonisation s'avèrent indispensables pour améliorer l'efficacité des interventions (dans un contexte de faibles ressources) qui doivent assurer à la population une sécurité alimentaire et nutritionnelle. Et c'est dans cet ordre d'idées que le MARNDR organise mensuellement des réunions baptisées «Tables sectorielles de l'Agriculture». Le ministère de l'Agriculture entend à travers cet espace orienter les activités des acteurs dans le sens de la politique de développement agricole définie pour le pays. De même, des efforts considérables sont consentis dans les départements pour garantir une efficacité maximale des investissements et éviter les duplications. D.J. : Le développement des filières est un élément clé de la politique agricole, selon le Premier ministre, quelles seront les priorités du ministère ? Adopter une approche « Filière » c'est vouloir concentrer les moyens là où le potentiel est le plus important et c'est mettre l'accent sur l'ensemble des problèmes qui affectent notre production nationale, depuis les champs des paysans jusqu'à l'assiette du consommateur haïtien ou étranger. L'accent est ici mis sur des filières pour lesquelles des appuis publics sont censés avoir la plus grande efficacité en termes de développement de l'économie rurale. Parmi les produits jugés porteurs, figurent ceux répondant à la demande locale (riz, maïs, banane, haricot, pois congo, tubercules, produits laitiers, poulets, cabris, fruits de mer), jouant ainsi un rôle important dans la sécurité alimentaire des familles haïtiennes. Le développement d'autres filières à valeur ajoutée élevée et à vocation commerciale éprouvée est également envisagé dans l'optique d'une diversification de la production et de l'augmentation des exportations agricoles: café, cacao, mangue, huiles essentielles, miel. D.J. :La disponibilité des agronomes sur un million d'exploitations recensées sur l'étendue du territoire est une faiblesse pour l'agriculture haïtienne, où peut-on situer le problème ? T.J. :Oui, nous aurions aimé que la situation fût différente. Cependant, nous travaillons d'arrache-pied au redressement: formation de cadres de niveau intermédiaire, synergie de jeunes cadres énergiques avec d'autres plus expérimentés, qui comptent de très nombreuses années dans le service public dans les limites des ressources financières allouées par l'Etat pour le recrutement de nouveaux cadres. Tout ceci fait partie des défis de la modernisation du ministère, qui doit redevenir un instrument public au service de la paysannerie haïtienne, du monde rural et de l'économie nationale en général. D.J. : En ce qui a trait à la politique d'irrigation, tenant compte des technologies disponibles et la réalité socio-économique haïtienne...qu'allez vous faire ? T.J. :La Politique nationale d'irrigation vient d'être actualisée. Elle s'appuie sur quatre composantes : les aménagements hydro-agricoles, la gestion sociale de l'eau, la mise en valeur agricole et une veille sur les bassins versants surplombant les périmètres d'irrigation. Il est prévu de consentir des investissements dans les infrastructures d'irrigation (réhabilitation des systèmes d'irrigation existants, construction de nouveaux systèmes, construction de structures de stockage de l'eau, installation de modèles de systèmes d'irrigation faiblement consommateurs en eau : goutte à goutte, aspersion, etc.); des investissements dans la protection des bassins versants pour la protection des aménagements des plaines contre les inondations ; la responsabilisation des usagers dans la gestion et la maintenance des périmètres via les associations d'irrigants; la mise en valeur agricole) ; des instruments institutionnels, légaux et financiers choisis pour mettre en oeuvre la politique. D.J. : Qu'en est-il de la bonne marche des fermes agricoles à travers le Projet de développement économique des filières rurales haïtiennes ? T.J. :Quatre des fermes agricoles de l'Etat (Dondon, Baptiste, Savane Zombi et Lévy) bénéficient actuellement, à travers le projet DEFI (Développement économique des filières rurales haïtiennes), d'appuis financés à partir d'un don de la Banque interaméricaine de développement (BID). Les ressources de ce don ont permis la réhabilitation physique des fermes (bâtiments, clôtures...) ainsi que la dotation en matériel et équipements nécessaires. De son côté, le ministère s'attèle à y affecter du personnel technique afin de les rendre pleinement opérationnelles. Notons qu'une cinquième ferme, celle de Fonds-des-Nègres, a reçu l'appui de la coopération brésilienne. Ces structures seront appelées à devenir des pôles régionaux pour les activités de recherche appliquée, vulgarisation des techniques et formation initiale et continue des cadres moyens du MARNDR et des agriculteurs. Une fois de plus, notre équipe privilégie une approche déconcentrée, et se propose de rapprocher le ministère du citoyen. D.J. : L'accès aux semences et engrais dans l'agriculture haïtienne est un casse-tête. Qu'est-ce que votre équipe apportera comme solution à ce problème ? T.J. :Le ministère de l'Agriculture s'attelle à accroître la disponibilité et l'accessibilité des intrants agricoles (semences améliorées, engrais chimiques), pour améliorer les performances du secteur agricole. Il continuera, tout en les amplifiant, les efforts déployés par nos prédécesseurs. Ainsi, il souhaite élaborer, au cours de l'année 2013, une politique de subvention des intrants agricoles basée sur un diagnostic approfondi et mettant l'emphase sur des programmes de subvention consistant en des aides directes aux producteurs (vouchers) leur permettant de les acquérir à prix réduit sur le marché. Cette approche permettra de désengager l'Etat de la commercialisation de ces intrants, car l'État est très peu efficace pour remplir des fonctions commerciales dévolues en principe aux acteurs privés, et de stimuler au contraire les opérateurs du secteur privé (commercial et associatif) à investir dans l'importation et/ou la production et la distribution d'intrants. A court terme, il est proposé la mise en place d'une stratégie de transition octroyant une subvention générale à la source (importation) de l'engrais rendu à Port-au-Prince, en considérant un niveau rendant les prix abordables pour les agriculteurs
Propos recueillis par Dieudonné Joachim djoachim@lenouvelliste.com
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