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par Jean Pharès Jérôme pjerome@lenouvelliste.com
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ECONOMIE
Carte blanche à Jean-Claude Boyer
Sociologie/Economie/Développement
Notre perception de la pauvreté
Le Nouvelliste | Publié le :31 mai 2012
 Jean-Claude Boyer jc2boyer@yahoo.com Jeudi 31 mai 2012
La pauvreté est une invention occidentale. Pour parler d'une situation économique défavorable, nous disons: «Afè pa bon». Parce que, en effet, il n'en a pas toujours été ainsi. Ce n'est point un état permanent. Les choses changent, malgré le vide d'Etat. Pour sortir, s'en sortir, on ne peut compter que sur la force de ses poignets. Le plus souvent, grâce à la débrouillardise. Une mère ayant charge d'âmes se fera entrepreneure. Immanquablement dans le commerce. On commerce à fond chez nous pour contourner le malheur. Justement, la pauvreté s'assimile au malheur. Une catastrophe qui s'abat sur nos vies. Alors, vous qui vivez au milieu de nous, ne soyez pas tenté de pointer le doigt sur celui ou celle qui n'a pas de rentrée salariale, qui est frappé(e) par le chômage et qui n'est pas socialement soutenu(e) par l'Etat. Je pense à mon confrère l'économiste Eddy Labossière qui lance à l'occasion: «Se malere w ye, depanse selon revni w!» Ce n'est pas si simple. Mais l'exclamation me permet de vérifier l'implantation sémantique du mot «malere» dans le milieu plutôt «pòv». Le «pòv» est celui qui n'a pas de soutien familial, pas de logement. Qui passe la journée sur le parvis de l'église St-Pierre de Pétion-Ville, tend la sébile («Kwi» au passant. La pipe («kachimbo») au coin des lèvres, un doigt y enfonce le tabac. Avec les compagnons d'infortune, on traine le séant là pour passer les heures et meubler le quotidien. On vit de la charité de ceux qui ont le coeur. Mais les «malere» prennent des postures qu'on n'apprécie pas. Une mère traine après elle sa marmaille, se poste à l'angle des rues Métellus et Louverture, Place Boyer, et à l'arrêt au feu rouge, elle charge un gosse de solliciter l'automobiliste. Ces images sont une verrue au visage de la ville. Que l'on me pardonne cette exploration, ce débordement de cadre de l'intention originelle. La famille est humble, mais la mère (le plus souvent) trime pour assurer l'éducation des enfants. Au matin du jeudi 31 mai 2012, à la messe du dimanche précédent, retransmise par Radio Ginen, le célébrant magnifie les mères. On fêtait le 28 mai les mamans. Dans son homélie, le prélat laisse tomber: «Se lan vann tabak ke manman m te fè edikasyon nou.» Le sénateur Joseph Lambert, dans son livre autobiographique: «Les mots en vrai» écrit que lui aussi est issu d'une famille paysanne pauvre. Lisez la narration qu'il fait de sa venue au monde : «Quoiqu'enceinte à un stade avancé, ma mère continua la corvée des allers-retours entre Jacmel et Belle-Anse. Le 5 février 1961, elle était à son travail, c'est-à-dire chemin faisant avec son lourd sac de maïs moulu sur la tête, quand elle ressentit les symptômes d'un accouchement imminent. A l'aide de son foulard, elle se banda le ventre, déposa son fardeau et prit appui sur une grosse pierre à l'ombre d'un caféier. Seule, certes, mais sans paniquer, elle me mit au monde le plus naturellement possible. Elle fit, par la suite, venir Dieula, une femme-sage de la zone, qu'elle connaissait, étant elle-même originaire de la Montagne Saint-Joseph. Dieula confectionna un lit de paille de bananiers, coupa le cordon ombilical et me fit le nécessaire bandage-pansement. En guise de remerciements et en signe de reconnaissance, ma mère proposa à Dieula, la femme-sage paysanne d'être ma marraine. Elle accepta. En plus, comme l'heureux événement (...) s'était passé aux abords de l'église Saint-Joseph, ma mère reconnaissante d'avoir eu la vie sauve ainsi que celle de son enfant, me prénomma Joseph, en l'honneur du bon et miséricordieux saint patron, sensible à la douleur des femmes pauvres en difficulté.» C'est dire que, même à la campagne, dans la paysannerie, en commercialisant le maïs, on porte avec soi sa condition de pauvre, non de «malere». A la vérité, le parlementaire ne force-t-il pas le trait ? Toujours au matin du jeudi 31 mai, à «100.1 Sports magazine», John Chéry parle d'un projet sportif et infrastructurel qui se concocte ailleurs. Il ne peut s'empêcher de le désirer pour son pays : «Si yon pwojè konsa ta vini fèt an Ayiti, li tap bay anpil jòb. Yo pa ta kapab vinn anbete w lan ri a : «Mwen grangou», yo tap jwen n travay tou, si yo vle. Paske gen anpil ki pa vle travay tou. Yo prefere mande.» Le chroniqueur sportif n'a pu s'empêcher de porter le regard sur les «pòv» de rue qui trainent après eux leurs enfants. Définitivement, il convient d'opérer nous-mêmes la catégorisation de la pauvreté, établir une distinction entre ceux aux revenus insuffisants et ceux qui en sont dépourvus. On verrait que la compréhension de la pauvreté n'est pas donnée au premier venu.
Jean-Claude Boyer jc2boyer@yahoo.com Jeudi 31 mai 2012
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