SOCIETE
Un monument est sorti par la petite porte
Le Nouvelliste | Publié le :23 mai 2012
Islam Etienne
Islam Etienne
Lorsqu'on arrive à donner un niveau de services à une communauté, on ne s'appartient plus. Votre famille, c'est la patrie. On ne doit pas chanter vos funérailles dans n'importe quelles conditions;vous vous représentez un symbole, un icône, un monument qu'il faut montrer à la jeunesse. Un moment d'arrêt s'impose pour saluer le départ d'un homme qui a passé toute sa vie à former des et des générations d'hommes et de femmes pour ce pays,
Nous sommes en train de tout perdre dans ce pays les moeurs, les coutumes, les bonnes habitudes, le respect des traditions. Ce pays a connu des hommes qui ne courent pas les rues et il faut parcourir un demi-siècle pour trouver un échantillon représentatif de cette catégorie. Le papier monnaie n'a aucune autre valeur que celle que nous lui attribuions. Il sert d'instrument de mesure pour le pouvoir d'achat. On peut acheter plus de produits ou moins de produits selon le taux d'inflation ; mais le papier monnaie est invaniablement le même. Il en est de même de l'enseignant.
La nation ne vaut rien sans école et l'école est un vain mot sans enseignant. Les décideurs d'aujourd'hui ont été les écoliers d'hier qui ont été pétris, formés et éduqués par des enseignants ; des hommes et des femmes qui ont choisi de faire ce sale boulot toute leur vie : "la transmission du savoir". Mais que représente un enseignant dans le milieu ? Pas plus qu'une mangue qu'on a envie de déguster lorsqu'on la regarde, bien mûre, accrochée au manguier, mais à partir du moment qu'elle laisse le manguier pour tomber, le saut déjà, le fait déprécier, et lorsqu'elle tombe en déconfiture, elle n'intéresse que les pourceaux. Alphonse Saint-Louis méritait mieux que ce spectacle désolant dans une église à moitié vide, avec une majorité renforcée d'enseignants, de directeurs, d'anciens ministres et des délégations remarquables et imposantes du nouveau Collège Bird,du Petit Séminaire et du Collège Roger A.Anglade. Comme s'il n'avait travaillé que seulement dans ces trois institutions.
Certains collègues n'ont pas pu participer entièrement à la cérémonie parce qu'ils doivent dispenser des cours dans d'autres écoles. Généralement après le bac blanc, certains ténors dont Alphonse dispensaient leurs derniers cours avant les examens officiels. Ces espaces
n'étaient pris d'assaut trois heures avant l'heure du cours que par des élèves de l'institution, par des bacheliers en quête d'orientation par rapport au contenu du programme et des questions incontournables dans certaines matières. On se bousculait rien que pour écouter le professeur sans le voir. Alphonse s'est fait une réputation dans ce domaine surtout au lycée Alexandre Pétion ou il a donné tout son jus et toute la mesure de son talent. Aucune délégation du lycée Alexandre Pétion n'a daigné saluer le départ du patriarche. Aucune représentation du gouvernement à cette cérémonie. Est-ce par insouciance et par ignorance !
Les écoles ont fonctionné comme si de rien n'était. Elles ont considéré les funérailles d'un professeur qui a formé plus de 50 générations de citoyens comme un fait ordinaire, une histoire banale qui passe comme une lettre à la poste .Elle n'ont pas donné la chance aux enseignants de dire adieu au professeur. Au plus haut niveau de l'Etat, aucune disposition particulière n'a été envisagée : ni veillée patriotique ; ni congé, ni funérailles officielles ni décoration à titre posthume, ni oraison funèbre... Le prêtre qui officiait lors de la cérémonie ne disposait même pas d'un enfant de choeur pour l'exécution de rituel de la circonstance. Alphonse qui a toujours été grand dans sa vie et dans ses idées, a été même dans son cercueil, dérangé par le bruit des élèves en salle de classe à sa sortie de l'église. C'était une façon pour les élèves du Lycée de Pétion-Ville de dire adieu au professeur. Alphonse a eu ce minimum d'attention parce qu'il est mort en activité, autrement, il aurait sombré dans l'oubli et dans l'indifférence totale. Alphonse est parti sans avoir reçu une contre-partie pour le temps investi ; pour la connaissance et le savoir transmis. Pour la vie de famille sans cesse perturbée par les multiples besoins de l'éducation dans toute sa forme et sur toute sa dimension. ; pour les appels réitérés des responsables du Ministère ; pour les nuits sans sommeil passées pour le montage des textes... Moi, je n'ai qu'un regret : c'est d'avoir choisi l'enseignement qui n'a aucune valeur sociale comme métier. Les funérailles d'Alphonse ont renforcé ma conviction. L'enseignant est un actif à court terme qui vaut seulement pour aujourd'hui, à moyen terme vous serez un client douteux, embarrassant et encombrant ; car vous n'allez plus pouvoir produire au même rythme pour atteindre les mêmes objectifs ; et à long terme, il ne vous restera que la renommée dans la gêne, dans la misère, la crasse et la maladie. C'est l'une des professions pour laquelle aucune démarche n'est nécessaire. C'est peut-être parce que tout le monde croit pouvoir enseigner que l'enseignant ne possède aucun coefficient sur l'échiquier des valeurs. Ses anciens élèves qui se bousculaient pour avoir une place lors du dernier cours du professeur ont disparu comme une fumée lors de ses funérailles alors qu'ils occupent toutes les avenues du pouvoir. Il faut corriger cette dérive !
Alphonse, tu mérites que l'on parle de toi, de tes principes, de ta fierté, de ta vision pour le pays, de ta vie comme éducateur et de ta philosophie comme enseignant. Sois certain que les graines que tu as passées plus de cinquante ans de ta vie à planter ne sauraient mourir et les fruits qu'elles donneront seront à la hauteur de tes espérances. Nous lutterons certainement pour qu'au niveau du Nouveau Collège Bird, un espace porte ton nom car un homme comme toi, ne saurait mourir. Adieu, mon ami !
Islam Etienne
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