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CULTURE

Voyage intérieur / Conte poétique / Première partie
Le rêve d'amitié du petit prince
Le Nouvelliste | Publié le :15 juin 2012
 Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr
Je vous invite à faire un voyage intérieur sur les ailes du songe d'un enfant qui rêvait d'amitié. Cet enfant dont je vous parle est un prince qui a le pouvoir de métamorphoser les êtres, les choses et les phénomènes naturels. Il sait insuffler une âme aux animaux et aux plantes. Dans cet univers symbolique, il enrichit l'histoire qu'il raconte au narrateur de significations poétiques et philosophiques merveilleuses. C'est touchant. « Le Petit Prince » d'Antoine de Saint-Exupéry a eu plusieurs vies. Traduit dans plus de deux cents langues, il n'en finit pas d'attirer l'attention des traducteurs et écrivains du monde entier. Le romancier haïtien Gary Victor l'a traduit en créole sous le titre de « Ti prens lan ». Il a été adapté pour le théâtre de marionnettes. Joué à la FOKAL devant un public d'enfants et d'adultes, « Le Petit Prince » chante dans l'imaginaire et enchante tous ceux qui ont une âme d'enfant. Après avoir assisté à ce théâtre de marionnettes, je n'ai pas pu résister au plaisir de relire, le lendemain, ce bouquin sur wikilivres.info/wiki/Le_Petit_Prince. Pour avoir reçu « Le petit prince » comme un présent sur la toile, je voudrais l'offrir comme un don précieux à vous lecteur, en vous invitant à le lire. En ce qui me concerne, je me suis approprié des vivantes leçons de cette histoire en faisant l'effort de l'interpréter.
Conte initiatique, « Le Petit Prince » d'Antoine de Saint-Exupéry, ce passionné de l'aviation, est un conte d'amour et d'amitié qui suscite l'émerveillement en nous. Histoire d'apparence simple et profonde, elle met en valeur les liens d'affection qui donnent goût et saveur à la vie. Compter pour quelqu'un, c'est être, être à ses yeux qui vous définissent. Par cette définition, chacun se recrée dans les liens de l'amitié qui unit et habille les jours plus gaiement. Il est désespérant de se sentir seul au monde. Suicidaire de se replier sur soi-même. Pour respirer, il faut prendre le large. Dans sa quête d'aventure, le petit prince a quitté sa planète, une allégorie de son monde intérieur, pour vivre des expériences avec les êtres vivants et les choses qui, dans sa vision poétique, ont, elles aussi, une âme. Une personne, un animal, une plante, dans la conception animiste de l'enfant, ont une expérience à partager, une histoire à raconter. Le petit prince, dans l'univers brodé de fantasme qu'il s'est créé, pose des yeux étonnés sur les êtres et les choses. Avec une soif insatiable de savoir, de découvrir son environnement, il interroge et interprète la réalité. Qui es-tu ? Pourquoi ? Comment ? Qu'est-ce que c'est que cette chose-là ? Autant d'interrogations qui illuminent le visage de l'enfant dans ce conte poétique et philosophique. Même son silence est méditatif. Quand il trouve des réponses, il formule d'autres questions qui poussent ses personnages à se dévoiler. Le bonhomme égocentrique Le vaniteux qui n'aime entendre que des louanges parle à notre enfant : « Est-ce que tu m'admires vraiment beaucoup ? demanda le vaniteux au petit prince. Ici, on croirait entendre l'enfant, en quête d'affection, demandant à sa mère : « Maman, tu m'aimes ? » De même, ces petits bouts de chou n'arrêtent pas de presser leurs compagnons de jeu de leur dire ce qu'ils veulent entendre : « Tu es mon ami ? Est-ce que tu es mon ami? » Besoin d'amour. L'enfant a besoin qu'on ait besoin de lui. « Oui, je suis ton ami, Olivier » « Il est mon ami! Yes!», jubile Olivier. Restons dans l'univers magique du conte de Saint-Exupéry. Pour s'affirmer et conforter sa confiance, le bonhomme recherche l'admiration, les applaudissements de l'autre. Une manière de conforter les bases de l'estime de soi qui se nourrit de l'apport socioaffectif. « Qu'est-ce que signifie admirer ? — Admirer signifie reconnaître que je suis l'homme le plus beau, le mieux habillé, le plus riche et le plus intelligent de la planète. — Mais tu es seul sur ta planète ! — Fais-moi ce plaisir. Admire-moi quand-même ! » Autosuffisant, celui qui n'a besoin que d'admirateurs pour se glorifier, finit par briser tout lien d'attache, de sentiment d'affection qui nourrissent l'amitié. En effet, le petit prince, dans sa quête de liens, de sentiments réciproques avec ses semblables, fuira cet être bizarre. En observant les interactions des enfants quand ils jouent ensemble, ils affichent le comportement irritant du bonhomme égocentrique qui ramène le monde à lui. Dans le processus de socialisation qui se fait à la maison et qui se poursuit à l'école, on apprend à l'enfant à devenir un être social qui tisse des liens nourris par les normes et les valeurs sociales. Dans ce mouvement vers l'autre, l'individu est à la fois socialisé et socialisateur. Il n'est pas étonnant qu'au cours de cette exploration de la vie émotionnelle du petit prince, un camarade de classe soit caricaturé sous les traits du bonhomme coiffé d'un drôle de chapeau. « Bonjour, dit le petit prince. Vous avez un drôle de chapeau. — C'est pour saluer, lui répond le vaniteux. C'est pour saluer quand on m'acclame. Malheureusement il ne passe jamais personne par ici. — Ah oui ? dit le petit prince qui ne comprend pas. — Frappe tes mains l'une contre l'autre », conseilla donc le vaniteux. Le petit prince frappa ses mains l'une contre l'autre. Le vaniteux salua modestement en soulevant son chapeau. » Un matériel imaginatif qui métamorphose Tout aussi hallucinant et burlesque est le businessman qui ne voit personne autour de lui. Prisonnier dans la cage dorée des affaires, il a oublié de vivre. Tout ce qui importe pour lui est de gérer son business. A ses yeux, l'univers est une marchandise. Au comble de l'absurde, le businessman dans « Le Petit Prince » se met à compter des étoiles, s'illusionnant qu'il fera de bonnes affaires à l'avenir. Qui sait ? Aujourd'hui, pour rester dans l'état d'esprit de l'enfant, on parle de tourisme spatial, ouvrant des perspectives d'hôtels de l'espace. L'homme d'affaires, lui, songe de planètes habitables, de lotissement et d'espace à coter en bourse. Ce voyage merveilleux au pays du conte est riche de symboles. Dans la réalité d'un enfant privé de l'affection d'un père souvent absent ou d'une mère affairée, il arrive à métamorphoser, à partir de son matériel imaginatif, l'un des parents en un avatar affreux, un avatar tout de même passager. Et puisque nous avons mis les pieds dans l'univers du langage symbolique, il ne serait pas étonnant que le père du petit prince soit ce personnage à qui il s'adresse. « Quand tu trouves un diamant qui n'est à personne, il est à toi. Quand tu trouves une île qui n'est à personne, elle est à toi. Quand tu as une idée le premier, tu la fais breveter : elle est à toi. Et moi, je possède les étoiles, puisque jamais personne avant moi n'a songé à les posséder. — Ça c'est vrai, dit le petit prince. Et qu'en fais-tu ? — Je les gère. Je les compte et je les recompte, dit le businessman. C'est difficile. Mais je suis un homme sérieux ! » Le petit prince n'est toujours pas satisfait. « Moi, si je possède un foulard, je puis le mettre autour de mon cou et l'emporter. Moi, si je possède une fleur, je puis cueillir ma fleur et l'emporter. Mais tu ne peux pas cueillir les étoiles ! — Non, mais je puis les placer en banque. — Qu'est-ce que ça veut dire ? — Ça veut dire que j'écris sur un petit papier le nombre de mes étoiles. Et puis j'enferme à clef ce papier-là dans un tiroir. — Et c'est tout ? » Ce monarque absolu de père Obsédé par l'argent, le businessman n'a pas besoin des gens, de la chaleur fraternelle de l'amitié que cherche le petit prince. Un autre artifice pour résoudre ses problèmes d'intégration sociale se manifeste dans sa rencontre avec un monarque universel. Ce monarque qui veut régner sur tout l'univers est une parodie des parents qui se barricadent derrière des ordres pour polir son éducation. « Puis-je m'asseoir ? s'enquit timidement le petit prince. — Je t'ordonne de t'asseoir », lui répondit le roi, qui ramène majestueusement un pan de son manteau d'hermine. Mais le petit prince s'étonne. La planète était minuscule. Sur quoi le roi pouvait-il bien régner ? « Sire, lui dit-il... je vous demande pardon de vous interroger... — Je t'ordonne de m'interroger, se hâta de dire le roi. » Chez nous en Haïti, il est courant d'entendre l'odieux raisonnement: « Timoun se ti bèt ». Cette conception de l'enfance, dans les milieux populeux, construit un rapport conflictuel tout à fait défavorable au développement intellectuel de l'enfant. Rabaisser cet être sensible, malléable, intelligent, au rang de l'animal, à un stade de la vie où il façonne sa personnalité, c'est déstabiliser le processus d'adaptation à la vie moderne qui s'enclenche chez lui. Dans « Psychologie de l'enfant », livre écrit à quatre mains, Richard Cloutier et André Renaud expliquent que dans la vie moderne « les styles de vie sont beaucoup plus variés, les différences individuelles sont plus exploitées et la lutte pour l'adaptation, la réussite sociale et professionnelle, l'accès à une vie aisée, la jouissance des loisirs, etc. exigent beaucoup des individus qui doivent maîtriser le plus possible les ressources de leur personnalité propre. La compétition, l'affirmation de soi sont privilégiées, plutôt que la soumission et la conformité. L'accent est précocement mis sur le développement de la personne, sur l'épanouissement maximal des ressources, sur l'aptitude à s'adapter spontanément et rapidement». L'adaptation se fait par étape. L'enfant interprète les réactions de ses parents et apprend à développer une attitude face aux pressions de la réalité. Quand le monde de l'enfant qui commence à peine à s'organiser est déstabilisé, sa personnalité, image en construction, se fragilise. « L'instabilité augmente lorsque l'enfant n'aime pas ce qu'il est ou l'image de lui-même que lui renvoie son entourage », soulignent les auteurs de « Psychologie de l'enfant ». Citant Hurlock, ils écrivent : « La personnalité, c'est la manière dont la personne interagit avec la vie et le monde qui l'entoure, c'est ce qu'elle pense, c'est ce qu'elle ressent, c'est son être psychique». Allons encore plus loin dans notre interprétation. Le manteau d'hermine du monarque, les attirails de cet avatar qui recouvrent toute la planète est, - dans l'état d'esprit alimenté par l'angoisse de l'enfant - une allégorie du pouvoir sans limite du père qui l'étouffe et l'empêche de s'épanouir à un stade de développement où il est curieux de tout savoir. Et on essaie de comprendre avec Maccoby et Martin que « l'enfant n'est pas un sujet passivement influencé par son milieu. Il agit sur celui-ci, comme un choc en retour, par sa manière d'être ».
Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr
Dans ce voyage exploratoire à l'intérieur de soi, et toujours à partir des fragments de la réalité avec lesquels le conte se construit, le petit prince finira-t-il par trouver des personnages auxquels il voudrait ressembler ? Quelles leçons allons-nous tirer de ce voyage au pays du merveilleux ?
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