Festival En Lisant / 3e édition

Face à la mère, une histoire pour habiter l'absence

Chelson Ermoza, dans le cadre de la 3e édition du festival « En lisant », a mis en scène « Face à la mère ». Ce texte de l’invité d’honneur, Jean René Lemoine, a trouvé la voix qu’il faut pour le porter, celle de Staloff Tropfort. Le mardi 3 juillet à la Fokal, l’interprétation de ce comédien a scindé l’assistance en deux : standing-ovation pour certains ; des larmes pour d’autres.

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

Culture -

« Face à la mère » est cette pièce qui réinvente le temps pour habiter l’absence. Il réécrit une histoire qui n’aurait pas dû se terminer tragiquement. Il donne lieu à des questions qui déchirent l’âme, tourmentent l’existence. Il est également une quête de réconciliation avec soi-même. Écrit par Jean René Lemoine, « Face à la mère » bouscule les certitudes du spectateur.

Dans l’obscurité de la salle, une silhouette vêtue de blanc se projette sur la scène. Une fine lumière dévoile un visage atténué qui laisse échapper une voix tremblotante. Staloff Tropfort, dans la peau du fils parle : « Voici venu le moment de me présenter à vous pour cet entretien si longtemps différé. Je me présente à vous dans la nudité de l’errance, sans courage, sans véhémence, et sans ressentiments. Je me présente à vous telle que je suis […] je vais infiniment bien. » Ce fils, habité par le vide que laisse la disparition tragique de sa mère, la convoque pour un ultime entretien. L’assassinat de cet être cher dans sa demeure pèse sur son existence. Après trois années de tourmente, il se sent prêt à faire le deuil.

La peur enrobe sa voix. L’incertitude s’installe dans son univers. Il se lamente : « Il faut que je vous confie ma peur de ne pas vous présenter au rendez-vous que je vous ai convié pour vous parler. En attendant cela, je m’offre à votre invisible regard. Et dans l’incertitude où je suis, je m’installe dans la patience… »

La salle est suspendue à cette parole qui raconte une douleur lancinante. C’est dur pour un fils de vivre dans sa chair une douleur aussi atroce: l’assassinat de sa mère dans d’horribles conditions. Comment accepter cette réalité ? Comment fuir les souvenirs qui vous assaillent ? « J’ai pensé que jamais je ne reviendrais dans ce pays-là, que jamais je ne reviendrais. Tous ces sanglots. Ces torrents de larmes arides. Vous me manquez, vous me manquez maman », gémit-il. Dans ses lamentations, il réclame sa présence : « Je voudrais que vous soyez là. Nous l’avons quitté ensemble ce pays, toi et moi. »

La pièce se poursuit. On suit au détour d’une parole l’émotion dans cette atmosphère. Staloff Tropfort, dans la peau du fils revit les années de sa tendre enfance, de sa relation tumultueuse avec sa mère pendant sa jeunesse et de leurs retrouvailles après dix ans d’absence. Le temps a changé. Le visage a vieilli. Ils sont étranges l’un à l’autre.

Les souvenirs remontent : « Je vous ai pas vu changer, je vous ai pas vu devenir si fragile. J’avais figé dans mes mémoires l’image de la femme d’avant. », se plaint-il. L'homme cherche à comprendre cette mésaventure, il s'interroge en espérant trouver des réponses pour calmer sa fureur. « Est-ce qu’elle crie ? Est-ce qu’elle hurle ? Est-ce qu’elle les supplie ? Est-ce qu’ils lui demandent de l’argent ? Où trouve-t-elle la force de se battre ? À quel moment s’est-elle glissée au sol ? Est-ce qu’elle pense à nous ? Est-ce qu’elle prie ? Est-ce qu’elle demande grâce ? ».

L’hallucination prend place. Il invente des scènes. Il se fait des idées. Et plus loin, il met le couteau dans la plaie : « Et celui qui presse si fort l’oreiller sur son visage, qui l’a accompagné rageusement jusqu’au bord de la vie, qui n’a pas relâché le train jusqu’au dernier hall, a-t-il une maman ? » Il sanglote. Un frissonnement s’abat sur l’assistance.

La scansion des phrases du comédien fait frémir. « Votre pays ne va pas bien. Votre pays se meurt depuis votre départ ».

Pour avoir imploré sa mère, son spectre apparaît : robe blanche est suspendu sur la scène. Une voix venue d’outre-tombe nous fait se dresser les cheveux sur la tête. « Il faut que tu me laisses partir, que tu me laisses aller plus loin. Ne t’inquiète pas. Je ne sais pas où je suis, je ne sais pas où je vais, mais cela n’a pas d’importance. Je sais seulement qu’il faut que tu me laisses partir. »

Jean René Lemoine prête la voix à la mère pour dire ce qu’elle aurait voulu dire de là où elle se trouve. «Dis bonjour à ceux qui t’entourent, dis-leur que je suis reposée, invente quelque chose de jolie. Pardonne-moi pour la photo du cerisier que je t’ai pas envoyé », demande celle qui n’est plus.

- Mère je vous pardonne et je vous demande pardon, rétorque le fils désemparé.

Déconcertés, certains spectateurs ont eu du mal à quitter la salle.

Michelet Joseph micheletjoseph93m.j@gmail.com Auteur
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