Pour Gérald Mathurin : Pourquoi tombent les feuilles?

Publié le 2018-03-12 | Le Nouvelliste

National -

Hugues Joseph

De l’Arbre de la Liberté, une feuille vient de tomber. Une grande feuille. Une très belle feuille. Encore toute verte. De celles qui étaient encore les plus nourricières. De celles qui ont encore le plus résisté au flétrissement s’attaquant insidieusement aux branches depuis quelques années. Cette feuille portait un nom : le tribun, l’ingénieur-agronome Gérald. Gérald Michel Mathurin, pour ne pas le détourner de la route qu’il vient juste de prendre.

Gérald était un digne produit des années 1980, de l’après 1986. De l’après Duvalier. Il appartenait à la galerie des grands hommes, plutôt rares, de ceux que cherchait désespérément Diogène dans la Grèce Antique, de ceux qui se sont littéralement sacrifiés pour ce pays.

Gérald était un homme habité par le pouvoir. Le pouvoir au sens du pouvoir d’influence sur les hommes et les femmes. Ce Jacmélien avait le pouvoir comme inscrit dans les gènes. Il ne le recherchait pas, le pouvoir venait le solliciter, comme ça. Il pouvait s’amuser à vouloir rester modestement à la marge. Le pouvoir venait toujours le dépister et le remettait sur la table, sous une forme ou sous une autre. A un niveau ou à un autre. Comme une lampe allumée qui ne peut rester longtemps sous le boisseau.

Je ne l’ai pas assez connu dans sa jeunesse pour pouvoir lui dresser un portrait complet. Je laisse honnêtement ce soin à sa famille, à ses amis d’enfance, ses camarades de promotion. Je laisse aussi à ses proches collaborateurs de le camper sous son profil des derniers temps à Jacmel. Je me limiterai à une tranche bien spécifique de la vie de l’homme que j’ai connu, quitte à solliciter d’office un peu d’indulgence, si par ignorance ou par perte de mémoire, je biaise ou déforme certains aspects.

Je retiendrai toujours de lui le sens pratique, l’acuité de la réflexion critique, la puissance de la vision, la pureté de la conviction et la profondeur de l’engagement et du renoncement. Il était l’archétype parfait des champions de la dignité et de la souveraineté nationales.

Lorsque j’ai été admis comme bleu à la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire en octobre 1980, le nom de ce jeune agronome planait déjà sur le campus comme un voile mythique, de ce que ce tout agronome devrait chercher à devenir. Il était, déjà en ce temps, Agronome de District, rang prestigieux qui venait clôturer à l’époque une carrière bien remplie. Il avait atteint très jeune cette position, adulé et envié à la fois par ses pairs, suivi de près par le pouvoir en place et installé déjà comme modèle pour les promotions montantes.

Pas l’ombre d’un doute qu’il était promis à une brillante carrière, comme tous se plaisaient à le prédire. Dans ce milieu « agronomique » hautement scientifique, le déterminisme fonctionne à plein régime. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les gênes ne se trompent pas. Gérald a donc eu sa belle carrière, jusqu’au sommet, au poste de Ministre de l’Agriculture. Mais ce ne fut pas un long fleuve tranquille. Loin de là. 1986 a amené plein de vagues, de remous, de crues et même de débordements de lit, dans ce parcours qui paraissait déjà tout tracé, selon un rythme prédéfini, vers les plus hautes cimes.

L’année 1986 aura été, en langage d’agronome, un catalyseur, une infection opportuniste. Elle accélère les mouvements, provoque des réactions nullement prévues ou pas attendues de sitôt. Elle propulse au-devant de la scène, parfois trop tôt, et, avant même qu’on ne le voie venir, elle entraine la chute, vous met sur la touche, le temps que vivent les roses, c’est-à-dire, l’espace d’un matin comme disait le poète.

En créant ce grand brassage populaire qui amène l’explosion des barrières de classes et de couleurs et même de corporations, 1986 a généré une boulimie de pensées nouvelles, une demande effrénée de leadership dont le trait le plus commun était la faible espérance de vie. Dans cette jungle babélique qui suit la dictature, la proximité avec les masses crée d’office des attributs qui prendraient autrement beaucoup plus de temps à s’affirmer. Il en fut ainsi de ceux qui étaient en contact direct avec les paysans, les travailleurs, les fidèles des églises. A la même enseigne, on a donc retrouvé des leaders syndicaux, des leaders paysans, des prêtres, des agronomes. Il ne suffisait en plus que d’un zeste de capacité charismatique pour qu’éclatent au grand jour, avec la floraison concomitante de la radio et des « libres tribunes », des leaders dont certains étaient jusque-là insoupçonnés.

Dans ce contexte, 1986 a amené une remobilisation sans précédent de l’Association Nationale des Agronomes Haïtiens, autour notamment de Paul Duret, dont le bureau Agricorp à la rue du Peuple abritait les réunions, Ericq Pierre déjà à la BID à l’époque, Rosny Smarth fraichement revenu du Chili, avec le retour des exilés politiques, Fred Joseph et beaucoup d’autres (la liste serait longue), et bien sûr Gérald qui faisait le trajet aller-retour de Jérémie où il était déjà Directeur d’un des plus gros projets de l’époque après l’ODN, l’ODVA et le DRIPP, le projet de développement intégré de Jérémie, DRIJER, financé par l’UE (la Communauté Économique Européenne-CEE, à l’époque).

Dans ces joutes axées au début sur la recherche de la nouvelle place des agronomes sur l’échiquier politique dans le contexte de l’époque et les possibilités de collaboration avec les alliés naturels que sont les mouvements paysans et les syndicats, Gérald amenait l’expérience du terrain, une vision d’avant-garde et une précocité politique qui étonnaient plus d’un, malgré sa réputation déjà bien établie.

Je l’ai découvert et pratiqué dans cet univers de débats souvent orageux, parfois interminables lorsque, fraichement revenu de Paris en septembre 1986, j’ai été mobilisé pour appuyer l’ANDAH dans la planification de son premier grand événement public : un atelier international sur les réformes agraires avec le support de la Coopération française et de l’Institut National Agronomique Paris-Grignon.

Ainsi est né pour moi , dans l’admiration et l’émulation, le début d’une très grande amitié, j’oserais dire même d’une filiation avec cet homme que la vie a par la suite balloté par monts et par vaux, avec des percées fulgurantes, ponctuées parfois de descentes aux enfers paradoxales, dont il est presque toujours ressorti aguerri, blindé pour les prochaines escales ou les prochaines destinations.

Ainsi, il fut rapidement promu en 1991 Directeur Général de l’ODVA où sa carrière avait commencé comme jeune agronome en 1978 avec la mise en application de la loi du 28 juillet 1975 soumettant la Vallée de l’Artibonite à un statut d’exception. Expérience charnière, mais trop brève, avec l’assassinat prématuré en 1991 de « la chance qui passait » avec le coup d’état militaire. Mais cette expérience a été suffisante pour faire éclore le leader et le stratège en gestation. La gestion de l’ODVA a en effet ouvert les yeux de Gérald sur les chaines qui retenaient encore l’agriculture et les paysans au niveau archaïque tant décrié depuis des années par la gauche progressiste en exil. Il a vu à l’œuvre les mécanismes sophistiqués de la mainmise des classes dominantes sur la terre, notre principale ressource. Il a vécu en première loge « l’irrigation » des petits fonctionnaires par l’autorisation à peine voilée de la petite corruption, destinée à maintenir la reproduction à l’identique des rapports sociaux de domination sur les populations rurales et les masses laborieuses des villes. Il a vu les bienfaits, mais aussi et surtout les limites, de l’aide ou de la coopération.

Ainsi, la longue traversée du désert qu’a été l’embargo de 1992 à 1994, lui a offert le temps d’enkystement nécessaire pour mettre de l’ordre dans la réflexion depuis longtemps initiée, affiner la vision, tester la fragilité des alliances contre nature, expérimenter dans sa chair les privations qui pétrissent le cœur et forgent une fois pour toutes le caractère de l’homme destiné aux grandes missions.

Dès lors, exclu de la fonction publique et se mettant exclusivement au service de l’organisation de l’avenir, il a contribué à la reconsolidation de l’ANDAH et à la coordination de l’Inter-OPD. Tous ceux qui étaient un peu branchés pendant la période du coup d’état étaient informés de cette brillante initiative de regrouper l’ensemble des organisations et institutions dédiées à l’accompagnement des masses en un vaste mouvement coordonné. Il est vrai que le ver était déjà dans le fruit. Ce cocktail détonnant regroupant autant de petites structures indigènes que de grosses organisations internationales ne pouvait naturellement pas parler de manière univoque. Mais là étaient les gros moyens en ce temps de disette et mieux valait objectivement s’en rapprocher pour en dévier une partie au bénéfice des masses que de laisser le tout passer aux alliés de la machine répressive et, chemin faisant, poser les bases de l’organisation du futur pour « casser définitivement les chaines».

Le travail de maintien en équilibre de cette machine stratégiquement imposée par les nécessités de la conjoncture de régime militaire a mobilisé toutes ses énergies dans les deux années 1993 et 1994 précédant le retour à l’ordre constitutionnel. Il lui a également permis de toucher du doigt la précarité des vies engagées dans ce combat pour la démocratie et la dignité nationale. Gérald a été le témoin en direct de la perte irréparable de certains combattants comme Jean-Marie Vincent et Guy Malary. Il en avait pris conscience de sa propre fragilité et compris que le temps était désormais compté. Il a, de ce moment, intériorisé la conscience que le service de la cause nationale ne pouvait s’accommoder ni de loisirs, ni de congé. Le chantier était là, attendant, impatient, exigeant, irrépressible. Finies les notions de jour et de nuit. Chaque seconde valait son pesant d’or car il savait ne pas pouvoir compter à coup sûr sur la seconde d’après. Le temps lui-même était déconstruit pour les besoins de la lutte.

Dans le silence des longues nuits sans électricité et la psychose de la proximité permanente avec la mort, la pensée s’est construite autour de la mission et de ses impératifs, les outils du leadership affutés, les alliés séparés des adversaires. Au prochain réveil, le rite initiatique était consommé et l’homme prêt à marcher vers son destin.

Aussi est-ce naturellement et légitimement que l’Agronome Gérald Mathurin s’est retrouvé Ministre de l’Agriculture en mars1996, dans le premier mandat de René Préval avec Rosny Smarth comme Premier Ministre. Je n’oublierai jamais sa répartie quand il m’a appelé un matin pour me demander de faire partie de son cabinet. Ma première réponse a été de me défiler en évoquant mon souhait de rester en-dehors de l’État comme j’en avais décidé pour ma carrière professionnelle. Et lui de me répondre avec le grand éclat de rire qu’on lui connait : Aa djab, tan teyori a fini! Kounya ou nan pouvwa tou. Pa gen mwayen rete kache dèyè. Vin montre sa ou konn fè tout bon, oubyen pe bouch ou nèt.

Ainsi je fus membre de son cabinet puis chargé de mission à l’INARA. Je ne pense pas avoir été plus fier dans ma vie qu’en ce temps-là. Dans l’entourage d’un ministre dit tout-puissant, mais qui en imposait à tous d’abord par sa simplicité, son engagement patriotique et par-dessus tout, son honnêteté proverbiale, la fierté était patente. Jamais il n’a été cité comme impliqué de près ou de loin dans une quelconque combine. En sa présence, les brasseurs de tout acabit avaient la trouille, certains tremblaient même visiblement, chaque fois qu’ils étaient, pour une raison quelconque, invités ou convoqués au carré du Ministre. Même les bailleurs ont fait l’expérience d’un leader qui avait sa vision de son secteur et pour lequel tous les « lions » ou « liards » pouvaient aller voir ailleurs si les projets-prétextes ne cadraient pas avec ses orientations du moment. De fait, c’est l’époque où certains bailleurs ont commencé à fuir Damien et le MANRDR pour chercher refuge aux Ministères du Plan ou de l’Environnement, plus conciliants et plus malléables, plus pragmatiques peut-être face à l’argent.

En ce temps faste, Gérald, le Ministre Gérald Mathurin, était l’étoile encore montante qui brillait de tous ses feux. La rumeur publique laissait croire qu’il était le grand vizir, la pensée créatrice qui irriguait tout le Gouvernement de Rosny Smarth. Il aurait été sur tous les bons coups, il aurait inspiré certaines des plus grandes décisions au niveau politique, économique ou social. C’était peut-être tout simplement une perception, quand on se rappelle toutes les grosses pointures qui faisaient partie de ce Gouvernement et la finesse du Président Préval. Gérald, lui, ne se prononçait personnellement jamais sur cette évaluation de son rôle, mais on sentait son influence sur le pouvoir politique, même s’il n’en tirait aucun bénéfice pour lui-même, ni pour ses plus proches parents ou amis. J’ai une fois vu son propre frère ainé, l’Agronome puis Sénateur de la République, Féquière Mathurin, subir une de ses nombreuses mesures de redressement.

Mais l’histoire politique retiendra surtout qu’il a été l’artisan principal du plus grand chantier communicationnel du Président Préval, sur un dossier qui aura, à bien des égards, marqué les annales nationales. Ce dossier, rêve de plusieurs générations de militants et intellectuels de gauche qui ont vécu en exil, faisait partie, avec la lutte armée, des deux mythes révolutionnaires d’Haïti, comme de l’ensemble du Tiers- Monde. C’était la réforme agraire. Cette revendication a marqué à l’encre rouge la mémoire des organisations populaires et paysannes à partir de 1986. Les massacres de Jean-Rabel et Piatre, les conflits sanglants récurrents de la Vallée de l’Artibonite étaient les signes les plus visibles du malaise agraire qui embrase ce pays depuis l’assassinat de Dessalines en 1806, mais qui s’est exacerbée avec la crise du monde rural des années 1960-1980, consécutive à la croissance démographique et aux immixtions catastrophiques et déstructurantes autant de l’Occupation américaine que du régime Duvalier.

Pour avoir commencé sa carrière dans l’Artibonite et précisément à l’ODVA, le Ministre Gérald Mathurin était convaincu qu’aucun gouvernement ne pouvait alors être assuré d’un minimum de stabilité sans une pacification définitive de la Vallée de l’Artibonite. La réforme agraire était tout indiquée, d’autant que le Président Préval était acheteur consentant de l’idée pour se constituer des forces alliées en-dehors des quartiers populaires de la capitale totalement inféodées à son marassa. Le projet était tout aussi sympathique pour le Premier Ministre Rosny Smarth qui avait fait ses premières armes au Chili dans les années 70 dans la brève expérience de l’intermède Allende.

Tout le hic venait du manque d’expérience. En ce domaine, il y avait beaucoup de théories et de rêves inspirés des lectures livresques, mais personne en Haïti, hélas, ne savait réellement quoi faire ni comment, à part peut-être Gérard Pierre-Charles, leader de l’OPL qui préconisait, dès 1967, dans son livre « l’Économie haitienne et sa voie de développement », la réforme agraire comme l’une des clés pour sauter les verrous qui depuis deux siècles, bloquaient le décollage économique national. Devant ce vide pratique, le Ministre, conscient de ses responsabilités devant l’histoire, a dû être ingénieux, inventer pas à pas, jour après jour, loin des sentiers battus, loin des accusations fantaisistes des réactionnaires de l’extrême droite, loin des recettes dogmatiques inspirées des modèles des économies planifiées d’Europe de l’Est ou d’Asie, loin de l’intransigeance infantile des groupements nihilistes d’extrême gauche.

Il mettait donc presque tout son temps sur la réforme agraire, ne passant à Port-au-Prince et à Damien que le temps nécessaire pour liquider les dossiers administratifs et contribuer à la cohésion gouvernementale. Dans l’Artibonite, il était dans son élément, courant vers chaque foyer de conflit artificiellement déclenché pour lancer une alerte à la réforme agraire, renforçant la conviction idéologique, le bagage technique et le moral des équipes engagées sur le terrain. Ainsi se sont encore développés davantage ses capacités d’anticipation et ses talents d’organisation. Il a alors institué « l’Unité de Commandement » regroupant tous les directeurs (INARA, ODVA, ONACA, BCA, Police), les membres de cabinet impliqués dans le dossier de la réforme et les leaders paysans du comité de suivi (également mis en place sur ses instructions, comme une sorte d’inspection générale de la réforme agraire).

Dans une course perpétuelle contre le temps, cette unité de commandement ne commençait jamais ses réunions avant 11 heures du soir, avec les ornements rituels que sont le café, le coca-cola, les poches de cigarette « Comme il faut Tête jaune ». On voyait la fierté des participants autorisés qui arrivaient à partir de 10 heures du soir, non sans avoir fait réserve de quelques heures de sommeil préalable. Ils étaient pleinement conscients de leurs privilèges d’appartenir au cœur du pouvoir et de contribuer à une œuvre qui allait marquer l’histoire. Tout était débattu dans ces réunions interminables: les fermes en litige à intégrer au domaine de la réforme agraire, les problèmes généraux d’intendance, la sécurité des cadres et des membres du Comité de suivi, le prix des engrais, les taux d’intérêt du crédit, la disponibilité des semences et de l’eau, les problèmes de drainage, le nettoyage des listes d’attribution des parcelles, l’attitude des juges de Saint-Marc... Les décisions étaient arrêtées par consensus et immédiatement appliquées sur le terrain ou proposées pour validation au président Préval.

Sans jamais un bout de note inscrite sur une feuille de carnet ou de papier, le Ministre Gérald Mathurin «surf-ait » entre ces différents sujets, stockés dans un ordre précis dans sa mémoire éléphantesque. Il arrivait avec une connaissance déjà approfondie de chacun des dossiers et des problèmes. Son jugement était souvent déjà fait sur presque tout, ses scénarios de résolutions déjà connus et classés dans sa tête. Mais il se mettait patiemment à l’écoute, donnant à chacun la certitude que sa place dans les discussions était essentielle, indispensable, que son mot comptait. Et chacun était convaincu à la fin que la proposition finalement adoptée était bien la sienne.

Il y allait ainsi 3-4 jours d’affilée, avec des réunions intenses, parfois houleuses qui s’étiraient jusqu’aux dernières heures de l’aube. Il affichait pourtant la plus grande sérénité, sans le moindre signe d’énervement ou de fatigue, avec la plus grande indulgence envers tous les participants, sans aucun souci de hiérarchie. Il répétait à l’envi qu’à partir de minuit « tout moun se chèf, tout chèf se lougawou, tout kabrit Tomazo menm plim menm pwa menm ran ».

Il quittait parfois l’Artibonite épuisé, mais très bien armé pour les rencontres au Palais. Il était tout aussi conscient que ces rencontres hebdomadaires avec le Président étaient cruciales pour la poursuite de l’aventure de la réforme agraire. D’autant plus que le Président n’était jamais seul. Il était toujours accompagné du conseiller spécial sur les questions agraires et politiques, le célèbre journaliste Jean L. Dominique. Jean était le principal supporteur idéologique de la réforme agraire mais, en même temps, son critique le plus avisé et le plus intransigeant. Pour Jean Dominique, la réforme agraire était trop importante pour laisser quoi que ce soit au hasard. Il avait des questions apparemment anodines, mais en fait très pointues, toujours sensées, qui méritaient des réponses précises et qu’il reprenait plus tard dans son émission quotidienne de l’après-midi pour sensibiliser la population et susciter son adhésion au mouvement en marche.

A ces rencontres au Palais, assistaient aussi toujours Charles Suffrard, le Coordonnateur du Comité de suivi, le Ministre de l’Économie et des Finances, Fred Joseph, le Secrétaire d’État à la Sécurité Publique, Robert Manuel, et le directeur général de l’INARA, Bernard Éthéart, et parfois Ericq Pierre de passage de son poste à Washington. Le ministre Gérald Mathurin y subissait quasiment à chaque fois un véritable examen oral dont il ressortait toujours avec brio, avec le respect grandissant du Président, l’admiration mêlée d’une certaine jalousie de ses collègues. A la fin, il repartait avec la validation de ses propositions de lignes d’action et la confirmation des moyens nécessaires à leur mise en œuvre.

Ainsi se déroulait la plus grande opération agraire d’Haiti depuis deux siècles et Gérald en était à la fois le compositeur et le Chef d’orchestre. Que de mal n’a-t-on pas dit de cette expérience? Pierre Léger a trouvé une formule lapidaire et généreusement minimisante pour la dévaloriser et l’exposer à la désapprobation générale : « Refòm agrè ti jaden » !!! Personne n’a au fait pris le temps de comprendre le point de départ, les impératifs et les contraintes de la conjoncture, l’état des rapports de force et l’objectif ultime, pour relativiser ces jugements nihilistes. Gérald n’avait qu’à ne pas toucher au statu quo. Rien que l’action a dérangé. Le confort historiquement installé a été ébranlé. L’instigateur devait payer cash, au bout d’un gibet.

J’espère avoir un jour le temps de revenir en détail sur les motivations profondes des contempteurs de la réforme agraire, et le faible poids de leurs griefs. Pas pour justifier quoi que ce soit. Gérald n’a pas besoin de défenseur. L’histoire l’a déjà jugé et tranché. Verdict : ACQUITTÉ. Pour l’occasion, je me limite à partager mon intime conviction de la nécessité de cette action et de l’adéquation de la méthode et du contenu proposés avec l’état de l’environnement social, économique et politique de l’époque.

Gérald a été enfin solidaire, en équipier exemplaire. Il fut l’un des premiers, si ce n’a été le premier, à suivre Rosny Smarth dans sa démission à la tête du Gouvernement. Il est sorti la tête haute, applaudi et encore désiré, montrant clairement à la nation, comme dans le bref intermède Manigat, ce qu’il est possible de faire de ce pays lorsque l’engagement, la volonté politique et un brin d’intelligence et d’honnêteté intellectuelle, d’honnêteté tout court, sont combinés.

Avec son départ, l’expérience de la réforme agraire a perdu son cœur et son inspirateur, pour être livrée totalement aux fossoyeurs séculaires de la nation et de la cause paysanne. Haïti mettra probablement beaucoup de temps à se remettre de ce projet avorté, étouffé dans l’œuf. Je crois que ce fut la grande déception de cet homme dont la vie a été marquée par des accomplissements retentissants, mais sans tambour ni trompette, et qui voulait aller toujours jusqu’au bout dans toutes ses entreprises.

Sa dernière déception aura été de se voir fermer, une dernière fois, la porte du service public, après avoir construit patiemment et vaillamment ce qui restera certainement le plus vaste mouvement de masse du département du Sud-Est, le « KROS ». A l’entrée des joutes électorales pour le poste de Sénateur du Sud-est, la veuve aux yeux bandés, mise sous le boisseau, avait été remplacée par des juges vénaux. A travers Gérald, la Nation a été, encore une fois, victime de la décision du vice à qui est trop souvent conférée ici, contre toute logique, la prérogative de juger la vertu. Le certificat de décharge de ce ministre intègre, aux pattes blanches jusque dans sa mort, était encore retenu dans les mailles du filet diaboliquement tissé depuis des lustres pour garder les plus méritants en-dehors du service, dans ce vaste et éternel « complot contre l’intelligence » tant dénoncé de son vivant par le Professeur-Président Manigat.

Maintenant, c’est bien fini. Il ne sera jamais sénateur, ni… Il n’est donc plus un risque pour personne. Seulement une perte sèche pour sa famille et son pays. L’acharnement contre sa personne peut bien cesser. Et la conscience saine de ce pays doit, en mémoire de ce qu’il a été et restera pour Haiti, laver cette tâche collée à son prestige, lui restituer une totale réhabilitation. Il faudra militer, comme il l’a fait toute de sa vie, pour que ce bout de papier, dont la valeur est d’ailleurs de plus en plus en questionnable avec son instrumentalisation politique, sorte enfin du tunnel de la bêtise et des intérêts mesquins.

Gérald était à lui tout seul un incubateur de leaders. A son contact, on ne pouvait que progresser, se bonifier, s’engager. La liste est longue des jeunes de tous les milieux et de tous les départements, et particulièrement, le Sud-Est, qui ont été à son école. Dans sa très grande générosité, il a passé sa vie à former, transmettre, dans une vision d’un pays digne offrant à tous ses fils les mêmes opportunités, dans une pédagogie de l’action et d’un engagement quasi ascétique. C’est pourquoi, il est déjà entré debout au panthéon des grands hommes, qui ont façonné l’histoire de ce pays et qui ont compris, comme nos valeureux ancêtres, que la liberté et le droit de cité exigent renoncement, sacrifice et combat permanent jusqu’au moment de remettre le tablier, pur et sans tâche.

Voici donc le portrait sommaire, peut-être biaisé, de la feuille qui vient de tomber. Une feuille encore verte, dont l’arbre national rabougri n’aura exploité qu’une bien infime portion du potentiel. Tant que la feuille est encore bien accrochée à la branche, sa sève monte pour nourrir le fruit dont la reine se régalera. Une fois tombée, elle est livrée en pâture à la terre. Mais ce n’est là qu’une apparence. Nous, les agronomes, savons que le pourrissement est salutaire. Dans le grand cycle biologique, la feuille morte se décompose et ses éléments, en se recomposant, retournent à la terre où plongent les racines, ils remontent de là pour alimenter des feuilles nouvelles plus fortes, pour nourrir l’arbre et le garder encore plus luxuriant. Tel est le destin sublime de Gérald Michel Mathurin. Un don total à sa terre, à Haïti. Jusque dans sa mort.

UNE FEUILLE ÉTERNELLE POUR QUE VIVE ET REFLEURISSE L’ARBRE DE LA LIBERTÉ.

Hugues Joseph, hugues_joseph@yahoo.fr 4 mars 2018 Auteur
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