Les problèmes de la gourde haïtienne dans les souvenirs du Jérémien

Dans la première partie de cet article, l’auteur de De mémoire de Jérémien, un ancien de la Banque nationale de la République d’Haïti, examine, à la lumière de ses souvenirs, les questions liées à la double circulation monétaire pratiquée en Haïti depuis près d’un siècle. La deuxième partie contient un rappel de quelques notions économiques de base et un aperçu des solutions qui s’imposent.

Publié le 2018-03-07 | Le Nouvelliste

Economie -

Première de deux parties

Par Eddy Cavé

Je viens de lire avec autant d’étonnement que d’appréhension l’arrêté du président Jovenel Moïse déclarant, en son article 2, que la gourde est la seule monnaie ayant cours sur le territoire national. Ce libellé ne peut manquer d’étonner quand on sait qu’Haïti pratique un régime de liberté absolue des changes depuis plus d‘un siècle et qu’il n’y avait aucun débat sur ce sujet.

Avant de tenter la moindre analyse de la mesure, je me crois forcé de faire l’hypothèse que les rédacteurs du texte voulaient désigner « le cours légal » et que l’adjectif légal, d’importance capitale ici, a accidentellement disparu du texte final. Si, en revanche, le libellé de l’article était intentionnel, il faudrait penser que l’idée d’un cours forcé a été au moins envisagée comme porte de sortie éventuelle à des scénarios extrêmes, ce qui serait tout aussi plus grave.

Cela dit, la publication de cet arrêté m’aurait comblé de joie en d’autres temps et dans d’autres circonstances, car l’objectif poursuivi est en tout point conforme aux idées que je préconisais déjà à la fin des années 1960.

J’occupais alors un poste d’économiste-statisticien au département de la Statistique et des études économiques de la Banque nationale, la BNRH, et je croyais dur comme fer qu’il fallait réglementer ou même contrôler le marché des changes. Aujourd’hui, la lecture de cet arrêté produit chez moi l’effet contraire : la mesure vient trop tard dans un monde trop vieux et semble avoir été adoptée dans l’improvisation, à la va-vite et n’augure rien de positif.

Des souvenirs difficiles à repousser

Depuis que j’ai commencé une fascinante opération de préservation de la mémoire avec la rédaction du premier tome de De mémoire de Jérémien, ma boîte à souvenirs s’ouvre toute seule chaque fois que je reçois une très bonne ou une très mauvaise nouvelle. Je m’installe alors devant mon ordinateur et je me plonge dans le vécu de la période concernée. Cela s’est produit vendredi dernier après la lecture de l’arrêté Moïse, et les images de mes débuts dans la banque centrale se sont mises à déferler dans ma mémoire. Que d’espoirs déçus! Que d’amis et de collègues disparus en cours de route! Que de souvenirs qui risquent de s’évanouir dans la mémoire collective!

Mars 1966. Je me revois d’abord à la banque centrale du Chili où je participe au programme de formation de l’Institut d’études bancaires Guillermo Subercaseaux. Un matin, le professeur d’économie monétaire, M. Hermann Max, que tout le monde appelait Doctor Max, affirme sans ambages que les trois monnaies les plus stables de l’Amérique latine sont le peso mexicain, le peso colombien et la gourde haïtienne. Dans le cas du Mexique et de la Colombie, la belle tenue de la monnaie nationale s’explique, à son avis, par le dynamisme de l’économie en particulier, tandis qu’en Haïti ce résultat est plutôt un indice de la stagnation de l’activité économique.

Ce jour-là, l’illustre économiste chilien d’origine allemande, qui savait de quoi il parlait en traitant de l’inflation, ne faisait pas seulement référence au taux de change, mais aussi au pouvoir d’achat interne de ces monnaies. Deux données toujours examinées en parallèle à cette époque où la théorie de la parité des pouvoirs d’achat de l’économiste suédois du XIXe siècle Gustav Cassal domine encore la réflexion sur les questions économiques internationales. Je devais me rendre compte de la justesse du commentaire d’Herman Max durant un voyage particulièrement instructif en Colombie et au Mexique. Aux taux de change en vigueur, on pouvait alors se procurer, avec l’équivalent d’un dollar, un panier de biens et services comparable à celui de la ménagère des États-Unis.

À mon retour à Port-au-Prince en 1967, je fais le même constat : la course de taxi est encore de 50 centimes, comme en 1949, l’année du Bicentenaire de Port-au-Prince; le billet d’entrée au cinéma, de 1 ou 2 gourdes, selon la salle. Le gallon d’essence coûte toujours 2,50 gourdes; un paquet de cigarettes Splendid, 1 gourde. Et le taux de change de 5 gourdes pour 1 dollar est le même qu’en 1919, l’année de la convention établissant la parité fixe de la gourde. Sans aucun doute, la stagnation de l’économie a facilité cette stabilité des prix, mais on ne saurait oublier un autre élément d’une grande importance : la disposition de la convention fixant un plafond à l’émission monétaire et obligeant la BNRH à maintenir en tout temps une réserve en or et en monnaies fortes équivalant à 30 % de son passif-émission.

Même si la discipline monétaire imposée par cette disposition n’a pas toujours été rigoureusement observée, elle avait contribué jusque-là à contenir la croissance de la masse monétaire, à assurer la stabilité des prix et à maintenir une certaine parité des pouvoirs d’achat. En l’absence de stimulants efficaces et d’un climat politique rassurant, l’appareil de production s’était, de son côté, maintenu dans un immobilisme proche de la léthargie.

De juillet 1967 à mars 1968, je travaille à titre d’inspecteur adjoint au département de contrôle de la BNRH, où je suis affecté au suivi du compte à la Chase Manhattan Bank, sur lequel la BNRH tire un gros volume de chèques en devises. Mon collègue Fito Hyacinthe, qui a son bureau à côté du mien, s’occupe du compte à la First National City Bank of New York, la FNCB. À ce poste d’observation, nous avons une vue directe sur le chemin que prennent les chèques en devises émis chaque jour par la BNRH au taux de change fixe de 5 gourdes pour 1 dollar. Un vrai scandale aux yeux du jeune cadre que j’étais et qui revenait d’un stage à la banque centrale du Chili, qui gérait un contrôle des changes de manière méthodique et efficace. Qui orientait en priorité les devises du pays vers l’importation de biens d’équipement et d’intrants essentiels à la croissance économique. Chez nous, c’était au contraire la liberté totale des changes en l’absence de toute conscience nationale. Un fort pourcentage des chèques en dollars achetés sur place était déposé dans des comptes personnels tenus à l’étranger et nous était retourné tous les mois, avec les autres bien entendu, aux fins de conciliation des données. Je ne resterai que six mois à ce poste.

Au cœur des problèmes de la gourde

À la mi-janvier 1968, je passais au département de la statistique et des études économiques, où je serai responsable, dans un premier temps, de la préparation des bilans consolidés du système bancaire et monétaire, puis de la tenue des statistiques de la dette publique. Dès ma première journée à mon nouveau poste, je découvre l’état catastrophique des réserves de change et je m’affole presque en pensant aux correctifs à apporter. Non seulement le coefficient des réserves-encaisse prévu dans l’Accord de 1919 n’est pas respecté, mais le chiffre des engagements en devises de la BNRH est de loin supérieur à celui des avoirs, de sorte que le montant net de notre réserve-encaisse est négatif. Autrement dit, le pays n’a plus de réserves nettes de liquidités internationales, et la gourde n’a aucune assise monétaire.

Les correctifs à adopter me semblent évidents, même si, dans le contexte de la dictature de François Duvalier, le pari est très risqué : intervention énergique de l’État; adoption d’une législation bancaire bien adaptée aux réalités et aux besoins du pays; création d’un organisme de supervision des banques privées; institution d’un contrôle des changes, etc. Le FMI avait alors placé à la BNRH un représentant à demeure qui veillait au grain, mais il passait le plus clair de son temps à se bagarrer avec le gouverneur de la Banque, Antonio André, et avec Clovis Désinor, le ministre des Finances.

Dans les semaines et les mois qui suivent, la question de la double circulation monétaire revient continuellement dans les discussions avec mes collègues et avec mes supérieurs hiérarchiques. J’étais alors convaincu que l’attitude d’insouciance tranquille adoptée par les autorités monétaires du pays face à une gourde menacée d’effondrement était de nature à conduire le pays vers la catastrophe, à moyen ou à long terme.

Sorti des laboratoires d’expérimentation de stratégies de développement économique et de politique commerciale d’Amérique latine, je voyais le contrôle des changes au moins comme une avenue prometteuse à explorer. Mais le P.D.G. de l’institution refusait même d’en entendre parler. Ce banquier de gros calibre formé sous la première occupation américaine défendait aveuglément l’orthodoxie du Fonds monétaire international (FMI) et se battait sur tous les fronts pour colmater les brèches. En outre, il était seul maître à bord dans un milieu où la collégialité de la prise de décision est partout ailleurs une exigence fondamentale.

Les signes annonciateurs de l’orage

Au sujet de la mauvaise santé de la gourde, les signes avant-coureurs de la crise étaient toutefois apparus dès l’été 1967. La FNCB et la Chase, les deux principales banques correspondantes de la BNRH, avaient alors pris l’habitude de retourner, pour insuffisance de provisions, des chèques tirés par cette dernière sur leurs caisses, même pour des montants dérisoires d’une centaine de dollars. Au lieu de prendre le taureau par les cornes et d’adopter les mesures radicales qui s’imposaient, les autorités monétaires préférèrent recourir à des expédients. C’est ainsi que la BNRH décida de ne vendre des chèques sur l’étranger qu’après vérification de sa marge disponible à la FNCB ou à la Chase. Cela devait se faire chaque jour à la fermeture des opérations et prolongeait la durée des opérations ordinaires de vente de change.

Dans la pratique, les parents haïtiens ayant des enfants aux études à l’étranger devaient, dans un premier temps, déposer une demande d’achat de change à la Banque, puis revenir le lendemain ou le surlendemain pour l’achat effectif du chèque. La formalité et le dérangement étaient les mêmes pour les gros montants et pour tous les agents économiques, du simple particulier ayant un paiement à effectuer à l’étranger jusqu’aux importateurs. Dans le même temps, les exportateurs avaient la pleine jouissance de leurs devises et les plaçaient même à l’étranger en toute quiétude. Aucune disposition, légale ou autre, ne les obligeait par exemple à rapatrier leurs profits, ce qui était une pratique courante en Amérique latine.

L’autre bouée de sauvetage était le recours aux crédits Stand-By du FMI. Mais les réserves de devises étaient si faibles que la Banque dut trouver d’autres moyens de les renflouer. Avec la masse de billets verts que la première vague d’expatriés travaillant dans les Bahamas envoyait dans le Nord-Ouest pour l’entretien de leurs familles, la succursale de Port-de-Paix devint pour nous une source de devises. Elle prit ainsi le relais des grands hôtels et autres fournisseurs de devises de Port-au-Prince, envoyant ses excédents au siège social par le camion blindé de la Banque.

Au fil des ans, le problème s’est atténué avec les concours reçus du FMI et on a même pu avoir l’impression qu’il s’était réglé de lui-même à la mort de François Duvalier. Une fois rouvertes les vannes de l’aide étrangère, après l’accession de Jean-Claude Duvalier au pouvoir, les mauvaises habitudes associées à la circulation parallèle de la gourde et du dollar reprirent de plus belle. Dans le sillage de la décision prise par Richard Nixon à l’été 1971 de détacher le dollar de l’or et après l’abandon graduel du régime des parités fixes institué à Bretton Woods, on a vu apparaître, dans le taux de change de la gourde, une décote de quelques points de pourcentage qui n’a jamais cessé de croître depuis.

Un pas en avant, deux pas en arrière

Dans le brassage d’idées provoquées dans le monde entier par l’effondrement du régime des parités fixes au début des années 1970, des voix se sont élevées en Haïti pour dénoncer notamment la double circulation du dollar et de la gourde. En 1974, l’ancien économiste en chef de la BNRH Serge Fourcand, devenu ministre du Commerce et de l’Industrie, proposait au gouvernement un audacieux projet de désarrimage de la gourde au dollar. Le tout-puissant P.D.G. de la BNRH s’y opposa vigoureusement, et le projet fut tué dans l’œuf. Non seulement ce farouche partisan de la complète liberté des changes en Haïti n’a jamais accepté, durant ses mandats successifs, que la BNRH remette en cause la soumission totale d’Haïti au FMI, la double circulation monétaire et la parité fixe de 5 pour 1, il a jusqu’à sa mort entraîné dans son sillage tous les jeunes gouverneurs qui sollicitaient ses lumières.

Après le renversement de Jean-Claude Duvalier en 1986, l’arrivée de l’économiste Lesly Delatour, de l’école de Chicago, à la tête du ministère des Finances, puis de la Banque de la République d’Haïti, viendra renforcer considérablement les lignes de défense du libéralisme économique en Haïti. À la fin de son mandat de gouverneur en décembre 1997, j’ai participé, en qualité de rédacteur-conseil, à la production de son dernier rapport annuel. Parmi les sujets qui revenaient le plus souvent dans les discussions tenues en marge de la rédaction de ce document, il y avait la bidonvilisation de Port-au-Prince et la dollarisation de l’économie haïtienne. Si le premier problème ne relevait pas de sa compétence du gouverneur, Leslie Delatour a de toute évidence contribué à aggraver le second. Aujourd’hui que l’économie haïtienne est dollarisée à 63 %, la politique inaugurée avec l’arrêté Jovenel Moïse devra commencer par viser une dédollarisation au moins partielle et progressive de l’économie.

Reste à savoir si l’équipe actuelle a les compétences, moyens, le courage, la détermination et les appuis nécessaires pour réaliser ce périlleux exercice.

Dans le climat d’optimisme mesuré de l’après-Duvalier père, la conjoncture favorable des prix des matières premières et la reprise de l’aide extérieure, l’implantation des premières industries d’assemblage et un certain renouveau du tourisme, la tentative de réglementation du marché des changes avait quelques chances de succès en 1974. Mais l’expérience n’ayant pas été tentée, il ne sert à rien de s’y attarder. Toutefois, les choses se sont tellement détériorées depuis et la publication de l’arrêté a été accueillie par les milieux financiers avec tant de froideur qu’il est permis de douter que le projet de circulation exclusive de la gourde puisse être mené harmonieusement à bon port. D’où peut-être l’utilité, recherchée ou non, de la formulation de l’article 2 qui dispose : « La gourde est la seule monnaie qui a cours dans le pays.»

Première de deux parties

Par Eddy Cavé,

Ottawa, ce lundi 5 mars 2018

eddycave@hotmail.com

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