Contrecarrer la dollarisation dans l’économie haïtienne : une décision qui s’impose ?

Publié le 2018-03-06 | Le Nouvelliste

Economie -

A l’heure où le débat sur la dollarisation de l’économie haïtienne est en vogue, nous profitons de l’occasion pour présenter les résultats d’un travail de recherche réalisé sur l’économie haïtienne sous le thème « Dollarisation et fluctuations du taux de change : une analyse sur la période allant de septembre 1991 à septembre 2015 ». Présenté par Hancito Garçon et Bénaël Jean-Louis, pour l’obtention du Diplôme d’études supérieures (DES) en économie appliquée au Centre de techniques de planification et d’économie appliquée (CTPEA), le 1er mars 2018. Ensuite, nous décrierons l’enjeu qui existe quant à l’application des politiques visant à contrecarrer la dollarisation (dédollarisation).

Elles sont introuvables les études, qui s’intéressent à l’effet de la dollarisation sur l’économie haïtienne. Au cours de la période de 1991 à 2015, le taux de change passait de 15,54 gourdes en 1995 à 43,04 gourdes pour un (1) dollar USD en 2005, soit une dépréciation de 176% en dix ans de la gourde. La dollarisation de l’économie n’a fait d'ailleurs que progresser, avec un indice de dollarisation atteignant plus de 50 % en 2015 [1].

En effet, la dégradation du cadre macroéconomique (croissance économique quasi nul, taux d’inflation à deux chiffres) crée un environnement propice à la dollarisation partielle de l’économie [1]. Ce phénomène touche les trois fonctions de la monnaie nationale : réserve de valeur, unité de compte et moyen d’échange. Les agents économiques sont davantage préoccupés à préserver la valeur de leurs actifs en dollars (réserve de valeur) qu’en gourde. Aussi, si le contexte monétaire ou macroéconomique continue à se détériorer, l'étape suivante consiste à exprimer le prix des biens en dollars (fonction d'unité de compte). Cette étape va alors souvent de pair avec l'usage du dollar dans les transactions de biens (fonction de moyen d'échange) [2] et ceci n’est pas sans conséquence sur la politique monétaire et l’économie.

Les résultats de l’étude ont fait ressortir un lien de causal (cause à effet) à double sens entre la dollarisation et le taux de change en Haïti : causalité bidirectionnelle. La dollarisation et le taux de change s’affecterait mutuellement, ceci exige que toute politique visant à enrayer le phénomène de dollarisation de l’économie haïtienne doit prendre en compte à un certain niveau la fluctuation du taux de change et vice versa. Le contrôle du change est donc très important.

La dollarisation a joué un rôle fondamental dans les fluctuations du taux de change. Il faut 30 mois (soit 2 ans 6 mois) au taux de change pour se remettre d’un choc sur la dollarisation dans l’économie haïtienne. En moyenne, près de 50 % des variations du taux de change sont expliquées par la dollarisation dans l’économie haïtienne de 1991 à 2015. Selon Garçon et Jean-Louis (2018), la demande de dollars à des fins d’épargne, de thésaurisation, de transaction voire de spéculation va augmenter la demande de dollars dans un contexte d’offre faible de dollars, il va donc en résulter un taux de change qui fluctue très souvent et ayant surtout des variations à la hausse. Ajouté à l’inflation, préserver ses actifs en dollars est le plus souvent souhaitable. D’ailleurs, plusieurs études ont montré que la volatilité du taux de change s'accroît avec le degré de dollarisation de l'économie.

Cependant, la dollarisation, disent-ils, même si elle dépend des fluctuations du taux de change (à 19.65% en moyenne), est en grande majorité (à 80%) auto-entretenue. Ce qui n’est pas étonnant car « la dollarisation possède la capacité de persister même lorsque la situation macroéconomique s’est améliorée du fait que les gens ont acquis l’habitude de se servir du dollar [1]. » En Haïti, poursuivent-ils, l’instabilité politique conduit toujours à l’instabilité macroéconomique. Epargner en dollars constitue un moyen sûr de garder un certain niveau de pouvoir d’achat à travers le temps [1]. Le dollar américain, c'est une monnaie qui bénéficie donc de la confiance de la population haïtienne.

En effet, la dollarisation décrit le choix pour un pays d'abandonner sa monnaie nationale pour adopter une monnaie étrangère, qui n'est pas nécessairement le dollar américain, ou de lier le cours de sa monnaie à celui d'une autre. Elle peut être totale ou officielle et partielle. Officielle, quand une monnaie étrangère est adoptée par un pays comme monnaie légale principale et, partielle ou de fait (de facto), un pays garde sa monnaie nationale en circulation, mais permet aussi d’effectuer librement des paiements et des transactions ou d’épargner en monnaie étrangère [1]. Dans le cas de l’économie haïtienne, on peut parler de dollarisation partielle.

Les conséquences de la dollarisation partielle peuvent être très néfastes à l’économie. Sur le plan des finances publiques par exemple, la dollarisation aggrave le problème budgétaire car elle entraîne une diminution des revenus, de la création monétaire ; elle complique également la gestion de la politique monétaire et de la politique de change puisque la dollarisation introduit une composante étrangère dans le stock des moyens de paiement de l'économie. La dollarisation peut aussi amplifier les pressions inflationnistes dont elle est pourtant la cause immédiate [2].

La dollarisation partielle fait chuter la garantie pour le système bancaire du fait que la banque centrale n’est pas préteur en dernier ressort de monnaies étrangères (le dollar). Et, le plus dangereux est l’accroissement de la fragilité du système financier dû à l’accroissement des risques de solvabilité et de liquidité. En effet, les banques peuvent devenir vulnérables face à l'accroissement des transactions en devises ; le système bancaire devient plus vulnérable en cas de défaillance ou d'incapacité d'une banque donnée à honorer ses engagements en devises : ce qui peut provoquer des paniques bancaires débouchant sur des crises financières (Mexique, 1982).

Quand on sait que les réserves de la banque centrale s’épuisent continuellement et que les réserves en devises représentent seulement 750 millions de dollars en septembre 2017 soit moins de 3 mois d’importations alors il y a lieu de s’inquiéter [2].

Toutefois, le dollar est la devise la plus utilisée dans le commerce international. Ainsi pour toutes ses importations, le pays a besoin du dollar. Cette situation influence directement le prix de revente des biens importés. Dans un pays qui importe presque tout comme Haïti, le comportement du prix dépend très étroitement du dollar [2]. On ne produit pas assez et le pays exporte très peu. L’économie haïtienne a donc de graves difficultés à récolter des devises. Ceci fragilise toutes les réformes monétaires du pays.

A l’instar des pays en développement, la dollarisation de l'économie trouve ses racines immédiates dans l'inflation (environnement macroéconomique instable) et les fluctuations du taux de change qui créent un risque de change pour les biens et services importés. Cependant, les autorités politiques, surtout dans les pays sous-développés, sans pour autant s'attaquer à ses racines, livrent une bataille contre la dollarisation au motif de combattre ses effets nocifs sur l'économie. Mais il faut souligner qu’un programme de dédollarisation pérenne devrait avoir comme objectif de rendre la monnaie locale plus attrayante pour la population [2].

La dédollarisation forcée est justifiée par la nécessité politique de préserver la souveraineté monétaire et, de limiter, sur le plan économique, les effets néfastes de la dollarisation sur l’économie. Mais ces politiques si elles ne sont pas bien articulées, elles peuvent avoir des conséquences graves sur l’économie. Elles doivent avoir un plan bien déterminé. Ce qui peut faire grimper l’inflation qu’elle a voulu combattre. Toutefois, les conditions propices à la dédollarisation sont : une situation macroéconomique stable et un système financier dynamique. Aussi, il faut un climat politique stable, un leadership crédible et visionnaire des autorités monétaire et politique.

L’Etat a-t-il les moyens de faire respecter ses décisions? Fallait-il laisser les choses s’empirer pour apporter des solutions palliatives? N’est-il pas trop tard? Devrait-on attendre une amélioration de l’environnement économique pour penser à dédollariser l’économie haïtienne? Si la dollarisation nuit à l’économie, alors comment rendre la gourde plus attrayante pour la population ?

References [1] Mémoire de sortie de Hancito Garçon et Bénaël Jean-Louis : « Dollarisation et flutlations du taux de change en Haïti : Une analyse sur la période : septembre 1991- septembre 2015 [2] Dédolarisation : enjeux, regard et perspectives : Espoir KHAENGA KALEMBO BUTALELE, Cas République Démocratique du Congo.
Anderson Tibeaud économiste tibanderson92@gmail.com 3314-3317 Auteur
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