Conflit ouvert entre Haïti et l'ONU

Publié le 2018-02-27 | Le Nouvelliste

Editorial -

Dimanche, Haïti recevait déjà des visiteurs de marque de toute la Caraïbe quand un communiqué de la MINUJUSTH tombe. Bwip. Une Minujusth silencieuse jusque-là se réveille avec fracas.

La nouvelle ne fait pas les grands titres, mais le tuteur vient de prendre son rôle, celui accepté par Haïti en approuvant l’établissement et le déploiement de la Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH), le 16 octobre dernier.

Le communiqué de la représentante du secrétaire général de l’ONU en Haïti fait la leçon au président de la République, garant de la bonne marche des institutions. Rappelle au gouvernement ses devoirs non faits. Met un coup de sonnette aux institutions qui défaillent avec plaisir devant leurs responsabilités. Félicite les citoyens qui font mieux que les élus et l’État.

Deux thèmes ressortent du communiqué : la lutte contre la corruption et la nécessité d’un appareil judiciaire en ordre de marche. Rien a priori qui devrait hérisser les poils sur le dos de la chancellerie haïtienne. Mais le ton irrite. Le moment choisi aussi.

Le communiqué tombe après l’inauguration de la première vraie route de l’ère Moïse. Les six kilomètres entre Cap-Haïtien et Labadie ont certes été financés à hauteur de 8,6 millions de dollars par la Banque mondiale, les travaux, sur 2 ans, ont été certes confiés à la firme dominicaine Coamco, mais cela fait si beau dans un bilan. Le communiqué gâche la fête.

Les propos de Susan D. Page, représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies (RSSG) et chef de la MINUJUSTH, tombent alors que le secrétaire d’État adjoint américain John J. Sullivan renonce à son voyage à Port-au-Prince. Sa venue devait donner une autre ampleur à la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Caricom. Avec cette absence, il manque une note au point d’orgue de la diplomatie de Moïse au moment où le président haïtien prend la présidence de la Caricom.

Le texte de la MINUJUSTH vient de plus rappeler que « Haïti est classée comme le pays le plus corrompu de la région des Caraïbes et à la 23e place des moins bien notés (157) sur 180 pays interrogés sur la perception de la corruption par Transparency International ». Ce rappel est un camouflet. Haïti signe ce 25 février, jour de la publication du communiqué de l’ONU, un accord, minimal il est vrai, mais important, avec le Fonds monétaire international (FMI). L’entente avec le FMI doit ouvrir des portes que l’accusation latente de laxisme de l’ONU peut fermer à double tour.

Avant que Susan D. Page ne se prononce, toute la semaine écoulée, le nouvel ambassadeur américain en Haïti, Michele Jeanne Sison, a multiplié les rencontres avec officiels haïtiens et membres de la société civile. Avec le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Heidi Fortuné, comme avec le Premier ministre Jack Guy Lafontant, l’ambassade a tweeté qu’elle a, entre autres sujets, abordé avec eux les « priorités mutuelles (aux deux pays) afin de renforcer la primauté du droit en Haïti »…

Assistons-nous à une simple coïncidence ou à une accumulation de signaux pour porter l’administration Moïse-Lafontant à donner la priorité à la justice et à la lutte contre la corruption, comme promis par le président lui-même en maintes occasions ?

La forte réaction du gouvernement haïtien (Susan D. Page a été convoquée à la chancellerie et reçue mardi après-midi par le chancelier. L’ambassadeur d’Haïti auprès de l’Organisation des Nations unies doit rentrer au pays en consultation incessamment) va-t-elle suffire à donner le volant et la maîtrise du calendrier à la partie haïtienne ?

Comment un pays faible et assisté peut-il faire pour avoir le beau rôle et être du bon côté de l’histoire ?

Autant de questions pour les prochaines semaines.

Frantz Duval
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