Affaire Oxfam : après l'échec de l'aide au développement, serait-ce la faillite morale des ONG ?

REGARDS

Publié le 2018-02-27 | Le Nouvelliste

National -

Vous êtes sans doute au courant de la cascade d’accusations d’abus sexuels ayant jeté une douche froide dans le secteur des toutes-puissantes organisations humanitaires. Si Oxfam est la plus arrosée, d’autres organisations ne seraient pas exemptes de ces pratiques odieuses et révoltantes. Comment ceux-là qu’on nous présente comme des vertueux en arrivent à se transformer en dépravés? Oxfam est devenue une multinationale de la misère : 20 ONG affiliées, 3 500 organisations partenaires financées, 10 000 salariés, 50 000 bénévoles œuvrant dans 90 pays, un chiffre d’affaires d’un milliard de dollars (2015-2016).

Ces ONG, que nous croyions connaître parce qu’on les voit partout, sont devenues des puissances exorbitantes. Haïti, en trente-deux ans de transition démocratique, est transformée en champ expérimental.

Le pays, délaissé, par ses propres élites, ressemble à un capharnaüm où se côtoient des petits regroupements de volontaires, des mécènes de la solidarité et d’immenses organisations gérant des centaines de millions de dollars. Ces derniers agissent comme un État dans l’État. Leur «moralité» et leur «savoir-faire» incontestés mais contestables leur ont conféré tous les droits.

Qui sont ces mastodontes qui nous viennent en «aide»? Nous devons faire la distinction entre deux types d’ONG :

-Celles à caractère idéologique qui sont des groupes de pression politique et des lanceurs d’alerte comme Amnesty International, Transparency International.

-Celles qui fonctionnent dans le domaine caritatif et développemental, communément désignées sous le vocable humanitaire. Oxfam appartient à cette deuxième catégorie qu’on peut subdiviser entre celles qui œuvrent dans l’urgence et les autres engagées à moyen terme.

Présentées dans les années 90 comme des incontournables du développement, les ONG commenceront à perdre de leur superbe au début des années 2000. Save The Children, leader dans le domaine de la protection des droits de l’enfant, rendit publics les résultats de son enquête, en 2002. Au Libéria, en Sierra Leone et en Guinée, sur 1 500 enfants et adultes interrogés (réfugiés), un nombre élevé de répondants affirment avoir été victimes d’abus sexuels. Comme dans le cas haïtien, les agents des ONG mandatés pour «protéger et aider la population se servaient de l’aide humanitaire (médicaments, aliments, fournitures scolaires) en échange de relations sexuelles».

Mes recherches ne m’ont pas permis de fixer à quand remontait cette pratique honteuse. Je peux cependant vous garantir que c’est seulement à partir de cette enquête que les premières normes visant la protection contre les abus et exploitations sexuels du personnel des ONG et de l’ONU furent élaborées.

L’ONU y donnera suite, à travers une circulaire de six mesures contraignantes et restrictives, visant les personnels des ONG et des Nations unies. La circulaire du secrétaire général (ST/SGB/2003/13).

Le 4 décembre 2005, après la mise en application de la circulaire, Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, devant la gravité de la situation, convoqua une conférence de haut niveau sur l’élimination de l’exploitation et des abus sexuels perpétrés par des membres du personnel de l’ONU et des ONG.

Tout cela n’arrêtera pas les pratiques. En mai 2008, c’est le tour de la branche de Save the Children du Royaume-Uni de publier les résultats d’une enquête accablante faisant mention de nouveaux cas d’abus sexuels par des membres de l'ONG sur des mineurs parmi lesquels une fillette de 6 ans. Cette étude menée sur le terrain transporta les enquêteurs dans 3 pays : Soudan, Côte d’Ivoire et Haïti.

Cette étude mit le monde en émoi, mais n’éveilla pas la conscience des dirigeants haïtiens de l’époque afin de prendre des mesures pour protéger nos enfants… Sous la plume de Marc Vignaud, le 25 mai 2008, la revue Le POINT titre : «Des centaines d’enfants victimes d’abus sexuels de membres d’ONG». « Des membres d’ONG abuseraient des enfants», reprend France 24, avec un peu plus de retenue, deux jours plus tard, le 27 mai 2008.

Jasmine Witbread, directrice générale de l’organisation qui a mené l’enquête, lança un vibrant appel à la dénonciation et au renvoi des fautifs en précisant «qu’il est difficile d’imaginer un abus de pouvoir plus flagrant…».

En 2010, entre en scène M. Roland Van Hauwerein d’Oxfam, alors que Port-au-Prince, traumatisé, est encore sous les décombres.

Cet homme qui niait avoir fréquenté de bordel en Haïti aurait transformé sa propre résidence en bordel où il recevait femmes et jeunes filles mineures qu’il exploitait sexuellement en échange de provisions et des biens prédestinés aux démunis.

Cet énergumène aurait avoué ses méfaits consignés dans un rapport à l’interne de l’organisation. Retenez votre souffle! Vous vous dites avec raison que M.Hauwerein aurait dû être déféré devant un juge pour répondre de ces méfaits, n’est-ce pas?

Alors, que pensez-vous de ceux et celles qui lui auraient arrangé «une sortie honorable»? On lui a permis, malgré tout, de poursuivre tranquillement sa «carrière» avec une autre ONG : «Action contre la faim», au Bengladesh, alors qu’avant même son arrivée en Haïti, lui était reproché « des comportements sexuels inappropriés ». En matière de mépris pour les victimes, on peut difficilement faire mieux.

D’ailleurs la Commission caritative, un organisme de contrôle des ONG au Royaume-Uni, soupçonne Oxfam d’avoir caché des détails importants de l’affaire, au moment de l’enquête. Autrement dit, nous serions, si c’est vrai, dans un cas patent d’associations de malfaiteurs.

Libération, le journal français, titre dans son édition du 13 février 2018 : «Le scandale Oxfam en Haïti, symbole de l’impunité des ONG face à un État faible». Le quotidien y ajoute la pauvreté endémique qui frappe plus de 80% de la population, les ingrédients sont réunis pour le pire scénario d’indignité.

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Les observateurs du monde entier s’interrogent, chers lecteurs, sur l’absence d’enquêtes criminelles après que toutes ces victimes ont été dévoilées. L’État haïtien, impotent, n’apprendra que 8 ans après, par la presse, l’étendue des crimes commis sur son territoire.

Le ministre de la Planification, M. Aviol Fleurant, menace d’expulser Oxfam si l’enquête se révélait concluante. J’admire la vigueur de cette déclaration mais je questionne son efficacité, si le but véritable est de protéger les fils et filles d’Haïti.

Monsieur le ministre, votre gouvernement pourrait se pencher de manière plus générale et en collégialité de différents ministères sur le phénomène des abus sexuels. Les loups sont dans toutes nos bergeries : les églises qui pullulent dans nos campagnes, les orphelinats qui fonctionnent en toute illégalité, les entreprises publiques et privées haïtiennes. «Oxfam se twokèt la, minis, se pa yon jwè ki pou sispan n, se tout lig la ki merite investigasyon…»

World Vision, Médecins sans frontières, aucune autre ONG ne sont exemptes. Seules les mesures de prévention et de coercition peuvent porter fruit. A moins d’être prêt à vider le pays d’un nombre effarant d’institutions tant nationales qu’internationales.

Les ONG sont là, un peu comme des sous-traitants de notre misère que nous n’avons pas su juguler. Il se révèle que nos gouvernants ne sont même pas capables de nous protéger, à défaut de nous soigner, de nous nourrir et de nous éduquer. L’exil et la mort étant les seules distributions équitables en Haïti.

Si l’État haïtien est «en faillite», ce que nous savons déjà, est-il rentable que des organisations non gouvernementales «déviantes» lui viennent en aide? Mais nous ne jetterons pas le bébé avec l’eau du bain. Il faut serrer la visse pour contrôler le vice. Et travaillons conjointement, avec les organisations de contrôle de ces ONG.

Aly Acacia
Auteur
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