Avez-vous vu Marvin Victor ?

Publié le 2018-02-05 | Le Nouvelliste

Culture -

Par Phew LAROC

En 2007, il finissait quatrième au prix du Jeune Ecrivain (PJE) dans la catégorie francophone avec sa nouvelle « Lettre de Jacmel », une histoire d’amour (et de distance) sur « fond de ciel caraïbe ». L’année suivante, il récidivait avec « Je, moi, moi-même » - 2e place, cette fois - qui met en scène un narrateur, truand de son état, à la recherche de sa bien-aimée (ou de son cadavre) après le passage d’un cyclone aux Gonaïves. Trois ans plus tard, inspiré par le tremblement de terre qui ravagea Port-au-Prince, Marvin Victor signe ce qu’un critique de chez nous qualifiera de « plus beau roman haïtien sur le séisme ».

Avant lui, un article de Jeune Afrique aura déjà reconnu dans le livre, publié chez Gallimard dans la mythique collection Blanche, un style « quasi joycien ». Finaliste du prix des Cinq continents, c’est la prestigieuse Société des Gens de Lettres qui couronnera les « Corps mêlés », avec son Grand Prix du Roman. Sur le site de l’institution, on peut lire ce commentaire d’Alain Asbire, membre du jury : « Voici le premier roman d’un jeune auteur haïtien d’une puissance hors normes. » Un ton qu'on retrouve dans des articles du Monde, Le Point et Jeune Afrique cité plus haut, pour parler de l’auteur et de son œuvre.

À 28 ans, Marvin Victor a le début dont rêve tout jeune écrivain. Deux récompenses pour un prix littéraire international (le PJE) devenu au fil des ans un révélateur de talents, un premier roman très remarqué ; depuis, des apparitions ici et là, quelques collaborations (revue Intanqu’îlité, recueil collectif de nouvelles dirigé par Edwidge Danticat), la réalisation d’un atelier d’écriture pour les prisonniers du Pénitencier national… Et puis, plus rien. Dans le paysage littéraire haïtien, Marvin Victor devient un écrivain fantôme. Son nom apparaît une dernière fois dans la presse locale en 2015, dans un article signé Wébert Charles - le critique y passe en revue les « écritures du séisme ». Mais de l’écrivain, qui a eu 36 ans le 25 décembre de l’année dernière, aucune nouvelle.

Marvin Bossplim

Dans sa préface du recueil des textes primés de la 31e édition du PJE, Bernard Quiriny s’interroge sur le fait que beaucoup de lauréats ne soient pas devenus des écrivains confirmés. Il y développe, non sans humour, l’idée qu’un groupe d’écrivains trentenaires, n’incarnant plus la relève, jaloux, pourraient voir dans la publication d’un recueil de ce genre une liste de concurrents à éliminer, au figuré et, qui sait, « peut-être au propre ». Si on est quasi certain de ne pas compter Marvin parmi les cas de « décès inexpliqués », il faut dire qu’une préoccupation allant dans ce sens aurait été légitime.

En effet, la disparition de l’auteur aurait pu se limiter aux manifestations littéraires (ce qui serait compréhensible, certains écrivains préfèrent l’isolement qu’on devine plus profitable à leur plume). Mais à partir de 2014, toute activité sur son compte Facebook a, semble-t-il, cessé. Marvin Victor n’y donnera signe de vie que trois ans plus tard, soit un 13 janvier 2017, en publiant une photo accompagnée d’un énigmatique « Oh ! ». À voir les commentaires sur sa page, on mesure le poids de son absence.

De janvier à mars de la même année, l’auteur y publiera, plus ou moins régulièrement, des photos de lui, de ses toiles - l’écrivain est aussi peintre, et même réalisateur dans la foulée - et des articles sur son seul livre publié jusqu’ici, évitant toutefois de répondre aux questions dont le pressent ses amis virtuels, questions qui doivent brûler les lèvres même de ceux qui s’abstiennent de commenter. Mais parmi les publications Facebook de Marvin, celle qui frappe le plus l’attention est une photo d’exemplaires de « Corps mêlés » avec, pour légende, ce clair-obscur poème bilingue : « L’Auteur/d’un seul/ et unique roman /MARVINVICTORISDEAD!/ FINALCUTTO : Marvin BOSSPLIM ». Et puis, fin mars, on perd à nouveau sa trace.

Marvin envolé, nous espérerons seulement qu’il nous revienne, et peu importe le temps, en Marvin Victor ou Marvin Bossplim, pourvu que l’anime cette même passion pour les replis de l’âme humaine, cette même recherche de la poésie du quotidien, de l’émotion, celle qui fait la grâce des écrivains.

Ce n’est qu’en 2010 que les deux catégories (française et francophone) du PJE seront fusionnées pour ne donner qu’un seul palmarès, devenant ainsi le prix du Jeune Écrivain de langue française.

Phew LAROC Auteur
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