Haïti n’a ratifié ni implémenté aucun traité de libre-échange

La Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie a organisé ce jeudi 1er février 2018 un petit déjeuner-débat autour de l’ « Impact du libre-échange sur l’économie haïtienne, le cas des APE », à l’hôtel El Rancho, pour faire le point autour des avantages que le pays tirerait de cet accord au cas où il le ratifie.

Publié le 2018-02-02 | Le Nouvelliste

Economie -

Huit ans après la signature de l’Accord de partenariat économique (APE), la République d’Haïti n’est pas parvenue à ratifier ce traité de libre-échange. En effet, la décision des autorités haïtiennes de signer cet accord remonte au 10 décembre 2009. Mais le Parlement n’a pas encore procédé à sa ratification.

Une situation qui n’a pas du tout plu à Grégory Brandt, président de la Chambre franco-haïtienne de commerce et d’industrie, qui a tenu à le faire savoir, haut et fort, dans ses propos d’ouverture. Trop souvent en Haïti, a fustigé l’homme d’affaires, nous avons l’habitude de faire les choses à moitié. « On signe mais on ne ratifie pas […] On fait des projets mais on n’aboutit pas », a-t-il déploré, dénonçant cette manière de faire tant au niveau de l’Etat qu’au niveau du secteur privé haïtien.

À travers cet accord de partenariat économique, signé officiellement le 15 octobre 2008 dans les Caraïbes, l'Europe et les Caraïbes entendent consolider leurs liens économiques déjà anciens en vue de promouvoir la croissance, l'emploi et le développement dans la zone caraïbe. Il s'agit du premier accord commercial Nord-Sud réellement global qui favorise le développement durable, instaure un marché régional parmi les pays en développement et contribue à la lutte contre la pauvreté.

Seul pays moins avancé (PMA) du groupe des pays du CARIFORUM, Haïti ne voit pas toujours d’un bon œil les traités de libre-échange. Pour preuve, nous dit l’économiste Etzer Émile, faisant la mise en contexte des accords régionaux, « Haïti n’a ratifié ni implémenté aucun traité de libre-échange ». Tout le contraire de la République dominicaine qui bénéficie énormément d’avantages, notamment via le CAFTA-DR.

« Beaucoup de pays se sont enrichis à travers les échanges pendant que d’autres peinent encore à trouver la bonne formule. Du GATT pour arriver à l’OMC, en passant par les différents accords commerciaux régionaux et binationaux, les pays ont connu des développements incessants au cours des dernières décennies », a fait savoir l’économiste.

Ensuite, Etzer Émile a cru bon de rappeler comment le processus de libéralisation dans les années 80 marque un tournant dans l’histoire économique d’Haïti. « La baisse non sélective, non graduelle des tarifs pour s’ouvrir au monde a entraîné des conséquences désastreuses au niveau du secteur agricole, industriel et des finances publiques et a accéléré la dépendance de l’économie par rapport aux produits importés », reconnait l’économiste, qui a signé récemment l’ouvrage titré « Haïti a choisi de devenir pauvre : les 20 raisons qui le prouvent ».

Chargé d’intervenir sur l’impact du libre-échange, Daniel Dorsainvil, ancien ministre de l’Economie et des Finances, dans son exposé, a choisi d’informer et de sensibiliser l’assistance aux enjeux de cet accord en donnant des éléments de cadrage sur son importance.

« L’APE prévoit la suppression progressive ou immédiate (démantèlement) des droits de douane sur tous les produits non libéralisés au titre de l’accord. La liste des produits non libéralisés constitue la liste dite d’exclusion », a fait savoir Daniel Dorsainvil, précisant que le calendrier de démantèlement couvre une période maximale de 25 ans qui a commencé à courir à partir de 2008, année d’entrée en vigueur de l’accord. Autrement dit, d’ici 2033, les produits en provenance de l’UE (87% des lignes tarifaires) auront un accès libre (sans droits de douane) au marché du CARIFORUM.

L'accord de partenariat économique repose sur la création d'un marché régional intégré dans les Caraïbes. Il a vocation de faciliter l'harmonisation très progressive des droits extérieurs des pays du CARIFORUM en s'appuyant sur la libéralisation des flux de marchandises entre les économies des Caraïbes, en vue d’aider les entreprises locales à réaliser des économies d'échelle et à faire de la région un marché beaucoup plus attractif pour les investissements et le commerce.

Toutefois, Daniel Dorsainvil dénote très peu d’échanges d’Haïti avec l’Union européenne (219,7 millions de dollars d’importation) et la Caricom (18,5 millions de dollars d’importation) mais des échanges importants avec la République dominicaine (1.1 milliard de dollars d’importation 2014-2016).

Détenant le 4e PIB de la région, et avec une population de 11 millions d’habitants, Haïti a été et, dans une certaine mesure, est encore une des économies les plus ouvertes de la région, a fait remarquer Daniel Dorsainvil. Une remarque qui n’a pas manqué de susciter des réflexions dans l’assistance aux allures protectionnistes.

Pour l’ambassadeur Peterson Noël, présent dans l’assistance, le problème est ailleurs. Haïti doit un choix, selon lui, et ce choix c’est celui de la stabilité. « Ce n’est pas le choix d’intégrer ni les APE ni la Caricom mais le choix de la stabilité », a-t-il martelé.

Pour étayer son argument, l’ambassadeur d’Haïti auprès de la Caricom a rappelé qu’Haïti, en raison de la longue crise politique qui a débuté en 2004, n’a pas pris part aux négociations qui allaient aboutir en octobre 2008 à la signature par tous les Etats du CARIFORUM de l’APE. « Tout comme en 1996, au moment de notre adhésion à l’OMC, les autorités haïtiennes ont signé un nouvel accord multilatéral sur le commerce sans même participer activement aux négociations dudit accord », a-t-il souligné.

Tout compte fait, « il s’agit de minimiser les conséquences néfastes et les risques tout en maximisant les opportunités dans l’objectif de favoriser l’accumulation de valeurs ajoutées en Haïti », a rappelé Daniel Dorsainvil, soulignant que la politique tarifaire est une chose, les politiques d’accompagnement sont une autre chose.

Selon Dorsainvil, l’APE seul ne va pas doper l’investissement, même dans le tourisme, mais en ne ratifiant pas l’APE, Haïti envoie un signal négatif à l’ensemble de ses partenaires: le choix de la non-intégration associé à une perception déjà négative (pays à risque) a des incidences sur la capacité du pays à attitrer les investisseurs.

Ses derniers articles

Réagir à cet article