Les livres du mois # 27

Les livres du mois Dans son « Journal » publié entre 1925 et 1927, l'écrivain et auteur dramatique français Jules Renard écrit ceci : « Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux. » Point besoin de souligner que la lecture procure la paix de l'esprit et du coeur, car celui qui ouvre un livre tient l'univers dans ses mains. Pour rouvrir la chronique « Les livres du mois », je vous propose de découvrir pour ce mois deux auteurs (Louis-Philippe Dalembert et Rodney Saint-Éloi) traitant chacun de l'errance, de la migration, l’enracinement et l'errance et Primo Lévi qui nous propose une réflexion romancée sur la fragilité de l'existence.

Publié le 2018-02-01 | Le Nouvelliste

Culture -

Dieulermesson PETIT FRERE

DALEMBERT, Louis-Philippe, « L'autre face de la mer », Paris, Le serpent à plumes, 2005, 222 pages.

Écrivain voyageur, homme aux pieds poudrés, Louis Philippe-Dalembert appartient à cette série de créateurs attirés par le flux grossissant des âmes qui mettent les voiles vers les pays où tous les espoirs ont un permis d'exister et les citoyens, un droit de cité. Son deuxième roman, « L'autre face de la mer » (1998), s'apparente à un vieux mythe, une épopée tragique, poignante des multiples péripéties de son île décimée et perdue au temps des catastrophes. En effet, toute la beauté du livre sied dans le titre. Une belle allégorie rien que pour évoquer les mésaventures découlant de la traversée du bleu. L'histoire se déroule en trois temps, trois parties (le récit de Grannie et celui de Jonas séparé par la haine de ce dernier de Port-aux-Crasses, la ville) formant un tout.

L'histoire pourrait se révéler intéressante à certains points de vue, mais on sent la présence d'un manque de finesse dans le travail sur la langue. Et aussi un côté grotesque quant à ces textes à l'allure poétique, sans ponctuation qui, pour un lecteur non averti, peuvent nuir à la progression du récit. Enfant, Grannie aimait les bateaux. Fascinée par cet objet qui rappelle tant la déportation des Noirs sur la terre coloniale –la traite négrière– et le départ des compatriotes pour la partie est de l'île, elle prenait plaisir à se rendre au port pour contempler chaque bateau qui vient s'y accoster. Ce qui lui a valu le surnom de « Noubòt » en comparaison avec New Boat. Elle revient sur le massacre perpétré sur les Haïtiens en république voisine, la douleur causée par cet événement si tragique. Jonas, son petit-fils, assiste, impuissant, à la dégradation de la ville, le manque d'humanité des uns et des autres, l'horreur quotidienne produite par les tontons-macoutes, ce qui lui a valu la perte ou la disparition de sa mère et de son père jusqu'à créer chez lui cette irrésistible envie de prendre le large vers cet ailleurs souhaité. Parce que le présent devient insupportable.

Le roman « L'autre face de la mer » suit un schéma narratif renvoyant à trois instances narratives : le je de Grannie et celui de Jonas qui renvoient à une sorte de conscience apparente où la parole des personnages prennent la forme de paroles narrativisées ou transposées au style indirect (libre); mis à part au huitième chapitre du récit de Jonas où l'on assiste à une discussion interminable entre deux voix sur le devenir de la ville et des gens. La deuxième partie du roman, « La ville », promène le regard d'un narrateur neutre, objectif et totalement effacé du récit, avec de longues scènes, d'une abondance de détails, comme si l'on était en présence d'un temps réel, créant, tout à coup, chez le lecteur l'impression que les faits se déroulent directement sous ses yeux.

LEVI, Primo, Si c’est un homme [trad. de l’italien par Martine Schruoffeneger], Paris, Pocket, 1988, 213 pages.

« Horrible, horrible, most horrrible ! » Ce sont entre autres mots qu’aurait pu prononcer un lecteur comme cri de soulagement après avoir fermé ce livre. Tant l’émotion est vive, les scènes poignantes. Rédigé en 1945 et paru pour la première fois en 1987, « Si c’est un homme » de Primo Levi offre un vibrant témoignage sur la situation des prisonniers dans un camp de concentration à Auschwitz où il a été déporté en 1944, écrit-il dans la préface, –fin janvier précisément –alors qu’il a été arrêté par la milice fasciste le 13 décembre 1943. En dix-sept chapitres, il dresse un tableau sombre et terrifiant des conditions de vie de ces hommes condamnés à travailler comme des esclaves jusqu’au jour où, fatigués, affamés, épuisés, ils meurent comme des indigents.

Écrit sous la forme d’un journal (de sa déportation en 1994 à sa libération le 27 janvier 1945), si Levi a tenu à y rendre compte de la vie concentrationnaire, c’est par pur besoin de survivre. C’est un vécu douloureux, horrible qui appelle à la pitié en même qu’il permet de voir jusqu’où peuvent amener la méchanceté, l’animosité et la cruauté de l’homme poussé par le désir de domination, la folie du pouvoir et le bien-être matériel.

Si c’est un homme de Primo Levi est l’un des rares livres à avoir été écrit sur les événements survenus dans les camps de concentration au cours de la période de la Seconde Guerre mondiale. D’une grande force et d’une originalité surprenante, l’auteur décrit avec minutie, sans pour autant s’apitoyer sur son sort, l’atmosphère qui régnait dans cet univers carcéral où l’on voit des humains réduits à des moins que rien par leurs semblables. À l’heure où l’on assiste à la résurgence d’actes barbares dans le monde, surtout avec les actes terroristes qui entravent et empoisonnent au jour le jour la vie des gens en divers endroits de la planète, il devient urgent d’attirer l’attention des uns et des autres sur cette situation de terreur qui a coûté la vie à des milliers d’hommes et de femmes. Il est important de lire ce livre non pas seulement pour se rappeler, mais aussi pour savoir ce qui s’est passé –devoir de mémoire oblige !

Aussi parce que le livre se présente-t-il sous la forme d’une étude psychosociologique. Il est susceptible de sensibiliser au sens de la vie, freiner l’envie de perpétuer le mal et éviter la résurgence de telle catastrophe.C’est le fruit d’un homme victime de la folie des fascistes nazistes désireux d’étendre leur hégémonie sur le monde. C’est donc l’un des témoignages littéraires le plus réussi en ce sens que non seulement Levi s’est attelé à raconter le quotidien du camp, il le présente et nous le fait vivre aussi.

SAINT-ÉLOI, Rodney, « Je suis la fille du baobab brûlé », Montréal, Mémoire d’encrier, 2015, 92 pages.

« Je suis la fille du baobab brûlé » résonne comme un cri, un chant intérieur qui se veut appel au large. Une carte d’identité qui abolit les frontières, fait tomber les murs pour imposer une parole humaine/humanitaire. La voix clame haut et fort qu’elle n’a pas « d’identité certifiée/ Je ne suis pas l’étrangère/Je ne suis pas l’ennemie ». Elle est moi et l’autre, le nous et tous les autres qui content l’histoire à la ronde des saisons.

À lire ce recueil de Rodney Saint-Éloi, l’on ne peut s’empêcher de se sentir ému quant à la puissance évocatoire du chant poétique. Cette voix qui parle et qui chante sa mélopée est le double du poète qui rêve d’un monde uni par l’amour, la fraternité et le vivre-ensemble. « Ceci n’est pas un poème. L’arbre cherche son visage. Je suis à la fois la fille, l’arbre et la route », cette alerte que l’on lit dans le prologue est une invitation au rêve, au voyage, à la quête de soi et de l’autre. Tous les mondes se dévoilent, tous les univers se mêlent et se confondent à mesure que l’on entre dans le poème.

« Je suis la fille du baobab brûlé » est un poème sur les origines, la descendance, les identités et les « patries intimes », pour reprendre une expression chère à Joël Desrosiers. Poèmes de l’enracinement et du déracinement, du départ et du retour, ce livre se veut aussi un hommage aux fondateurs…

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