Jacques Salès: une plume alerte pour camper les Frères de sang

Maître Salès nous revient avec un tout nouveau roman: Frères de sang. C'est l'histoire d'une famille française ayant émigré en Haïti dans les années 1800 et qui y fera fortune. Il s'agit de l'histoire de deux générations de jeunes gens issus de cette famille franco-haïtienne, partagés entre leurs visions du monde, les obligations du à leur statut et leur rang, mais les contradictions du monde des années de la Première Guerre mondiale.

Publié le 2018-01-29 | Le Nouvelliste

Culture -

1.-PFCP : Plus de 50 ans depuis que vous avez quitté le pays. Vous fuyiez alors comme plusieurs autres la dictature de Duvalier père. Vous êtes avocat au barreau de Paris et maintenant romancier. Racontez-nous brièvement votre histoire.

JS: J’ai effectivement quitté Haiti il y a 55 ans, non pour fuir la dictature mais pour poursuivre mes études de droit à Paris, en étant fermement décidé à rentrer ensuite au pays pour y faire ma vie comme avocat, comme mes deux grand-pères et mon père avant moi, et comme mon frère après moi. Les choses ne se sont cependant pas déroulées ainsi. J’ai été dissuadé de rentrer en Haïti par les thuriféraires de Papa Doc qui promettaient un Himalaya de cadavres à ceux qui s’opposeraient d’une manière quelconque à Duvalier, mais aussi par mon père qui connaissait mes liens d’amitié avec toute une floppée de jeunes qui avaient recouru à la lutte armée et qui avaient trouvé la mort en Haïti. Comme je l’ai raconté dans mon second roman, Une Jeunesse Dorée, j’ai en quelque sorte obéi à mon père qui, en 1967, estimait que la situation ne se prêtait pas à mon retour en Haïti et que je devais faire mes premières armes comme avocat à Paris en attendant que la dictature ne s’effondrât comme elle avait fini par s’effondrer en République dominicaine. J’ai suivi les conseils de mon père. Je suis devenu avocat à Paris, et j’ai épousé une Française. Mes enfants sont allés à l’école et ont été élevés en France, la France m’a merveilleusement accueilli, de fil en aiguille. La question de mon retour en Haïti a été repoussée puis enterrée.

Cela ne signifie pas que mes liens avec ma terre natale se soient distendus. Loin de là. J’ai une nombreuse famille et beaucoup d’amis en Haïti, pays que connaissent et aiment bien évidemment ma femme et mes enfants. L’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit mon premier roman, Haïti : Naissance Tragique, est d’ailleurs que je voulais que mes petits enfants apprennent par leur grand-père les circonstances légendaires qui ont amené Saint-Domingue à l’indépendance.

1- PFCP : En 1986, l’Etat haïtien vous avait embauché pour poursuivre Jean-Claude Duvalier en justice pour détournement de fonds devant les tribunaux français. Vous aviez accepté sans hésiter et aviez réussi à prouver que des centaines de millions de dollars avaient été détournés. Les tribunaux avaient finalement décidé que « le linge sale d’Haïti devait se laver là-bas, à Haïti » comme vous l’expliquiez en 2014 dans l’émission française, Enquête. Comment aviez-vous vécu cette expérience infructueuse ?

JS : A la chute de Baby Doc, je me suis en effet dit que l’occasion se présentait pour moi de rendre à mon pays natal un peu de ce qu’il m’avait donné. Je me suis donc proposé pour conduire les procédures judiciaires qui, en cas de succès, devaient permettre à Haïti de récupérer, pour qu’ils servent à son développement, une partie des fonds publics détournés par les Duvalier et leur parentèle. Je suis donc venu à Port-au-Prince en mars 1986 et j’ai proposé mes services au général Namphy avec l’aide déterminante du général Hilaire que m’avait présenté mon confrère et ami Georges Talleyrand aujourd’hui disparu. C’est ainsi que mon cabinet d’avocats a été recruté par le gouvernement haïtien, en même temps qu’étaient recrutés un cabinet suisse ainsi qu'un grand cabinet de New York, Strook, Strook & Lavan, pour, d’abord, déterminer ce qui avait été détourné par les Duvalier au sens large pendant leur règne, déterminer également ce qui avait été exporté en devises, saisir les comptes en banque et l’immobilier que les Duvalier pouvaient détenir à l’étranger et, à l’issue d’un procès au fond, obtenir le rapatriement en Haïti du cash généré par les comptes bancaires et l’immobilier qui auraient été saisis à l’étranger. C’est le cabinet Strook, Strook & Lavan qui fut chargé de procéder dans divers ministères et institutions en Haïti au recensement et à la documentation des sommes détournées, puissamment aidé par les ministres de la Justice François Latortue et François Saint-Fleur. Les détournements ainsi recensés furent chiffrés à plus de 500 millions de dollars, les sommes dont il fut prouvé qu’elles avaient été exportées par les Duvalier ayant été de l’ordre de 120 millions de dollars.

La première décision à prendre avait été celle de savoir si les poursuites devaient être lancées en Haïti ou en France où résidait désormais Jean-Claude Duvalier. Je ne reviendrai pas ici sur les divers facteurs qui militaient en faveur de ces deux voies, et je renvoie ceux de vos lecteurs qui voudraient en savoir davantage à une chronique que j’ai rédigée sur la question et qui a été publiée au début de l’année 1994 ou 1995 dans la revue juridique de l’Université Quisqueya. Je renvoie également mes lecteurs à mon troisième roman, Bombes à retardement, qui évoque, parmi beaucoup d’autres thèmes, la traque par un avocat parisien des fonds publics détournés par un dictateur d’Amérique centrale en exil en France. Vous aurez compris que je me suis inspiré dans ce roman de ce que j’avais vécu lors de la traque des fonds détournés par les Duvalier.

Pour répondre à votre ultime question concernant les résultats de nos efforts, nous avions obtenu une victoire sur toute la ligne devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Mais cette décision fut ’’cassée sans renvoi’’ par la Cour de cassation de France en mai 1990, la Cour de cassation ayant estimé, je cite de mémoire, que les litiges relatifs aux rapports entre un État et ses dirigeants, quelle que soit la nature des fautes commises par ceux-ci, sont nécessairement liés à l’exercice de la puissance publique et ne peuvent trouver leur solution que dans les principes de droit public, avec pour conséquence que les tribunaux français ne pouvaient pas statuer sur les demandes d’un État étranger fondés par leur nature sur le droit public de l’État étranger concerné.

Notre déception fut immense d’autant plus que les gouvernements haïtiens successifs s’étaient manifestement désintéressés de l’affaire et s’étaient abstenus, malgré mes invites pressantes, d’introduire contre Jean-Claude Duvalier en Haïti les actions pénales qui auraient seules permis aux saisies opérées en France et ailleurs de rester en vigueur.

Notre consolation reste cependant que nombre de journaux, dont Le Monde, ont estimé que les poursuites intentées en 1986 par Haïti contre Jean-Claude Duvalier et par les Philippines contre l’ex-président Marcos constitueraient, malgré leurs résultats décevants, un signal que les tyrans qui s’emplissent les poches au détriment de leur pays auraient dorénavant des comptes à leur rendre.

2- PFCP : Depuis que vous avez sorti Haïti : Naissance tragique, votre premier roman, en 2012, vous n’avez plus arrêté. Et après toutes ces années loin d’Haïti, vos histoires ne parlent pratiquement que de ce pays. On sent comme une urgence. Qu’est-ce qui explique ce besoin ?

JS : Si mon premier roman est effectivement intégralement consacré à la naissance tragique d’Haïti, je ne pense pas que l’on puisse dire, comme vous le faites, qu’après plus d’un demi-siècle passé hors d’Haïti, toutes mes histoires ne parlent pratiquement que de ce pays.

Cela me paraît inexact s’agissant tant de Bombes à retardement que de Frères de sang, même si le premier évoque comme je vous l’ai dit une traque de fonds publics contre un dictateur latino-américain en exil qui s’inspire de celle diligentée contre Jean-Claude Duvalier, et si les principaux personnages du second sont des Alsaciens ayant fait souche en Haïti avant de se retrouver sur les champs de bataille de la première Guerre mondiale.

Cela dit, je crois qu’un roman est en grande partie un chèque tiré par un auteur sur sa culture, c’est-à-dire sur son passé, et qu’il n’est donc pas surprenant que j’évoque souvent le pays où je suis né, où j’ai grandi et où reposent mes parents, mes ancêtres et bon nombre de mes amis.

Mon prochain roman, Des plaies qui saignent, Haïti 1804 – 1843, vous donnera cependant raison.

3- PFCP : Frères de sang est votre tout nouveau titre. Que raconte ce livre ?

JS : Frères de Sang ne peut selon moi être qualifié de « livre sur Haïti ». C’est l’histoire d’une famille d’alsaciens que la guerre franco-prussienne de 1870 et la défaite de la France ont exilée en Haïti, et c’est plus précisément l’histoire, sous le regard qu’avait sur la France leur famille d’Haïti, de deux de leurs petits-fils qui poursuivaient leurs études en France en 1914 et que les événements de Sarajevo ont projeté dans la Grande Guerre de 14-18 qui a bouleversé et transformé l’ensemble du monde.

4- PFCP : Dès les premières lignes de Frères de Sang, le lecteur est tout de suite dans l’action. Le livre aborde l’épineuse question de la bourgeoisie haïtienne : sa mentalité, ses rapports avec la classe défavorisée et sa contribution à l’enrichissement des étrangers qui ont commencé à s’établir au pays au début du XIXe siècle. Cette question est quasiment aussi vieille qu’Haïti elle-même. Où voulez-vous en venir ?

JS : Permettez-moi de vous rappeler que la bourgeoisie haïtienne décrite dans Frères de sang est celle d’avant 1915, il y a plus d’un siècle, et non celle d’aujourd’hui. Il s’agit de la bourgeoisie qu’ont mis en scène Justin Lhérisson et Fernand Hibbert dans plusieurs de leurs romans et de celle également évoquée par l’Américain Leyburn dans son livre The Haytian People. Je pense que ce qui vous a en quelque sorte choqué et dont vous estimez que je suis moi-même un peu critique est le conseil donné à Joséphine Hertling par une bourgeoise haïtienne :

« Madame Sénéchal avait imposé à Joséphine certains tabous proscrivant le travail manuel : elle pouvait de temps à autre faire la cuisine, mais jamais balayer ; elle pourrait se livrer à des travaux de couture, mais ne devrait jamais faire la lessive ou la vaisselle ; », etc, etc.

Outre le fait que cette description se rapporte aux mœurs d’il y a plus d’un siècle, j’ajouterais, en fonction de ce que j’ai moi-même vécu dans ma famille haïtienne, que je n’ai pas souvenir que ma mère tenait compte des ‘’ tabous ‘’ dont parle Madame Sénéchal, même si dans tous les pays du monde il y a forcément une répartition des tâches entre les ‘’ maîtres’’ et leurs ‘’ serviteurs’’, et ce au bénéfice des ‘’ maîtres ‘’.

5- PFCP : Frères de sang, comme vos trois autres livres, s’apparente à un roman historique. Si tel est le cas, quel est la part de vrai et qu’est-ce qui est fiction ?

JS : Je n’ai bien évidemment pas inventé la guerre de 1914 -1918 qui est donc totalement historique. La famille Hertling a par ailleurs été créée par moi, mais j’ai connu dans ma jeunesse en Haïti des rejetons de familles alsaciennes installées en Haïti. Bref, je n’ai pris aucune liberté avec le déroulement de la Grande Guerre, mais la famille Hertling est de ma création, comme sont de ma création la plupart des soldats dont je raconte l’histoire dans ce roman.

6- PFCP : Comment vous y êtes-vous pris pour le travail de création, la documentation que l’on sait parfois si difficilement accessible en Haïti ?

JS : Grâce à mon père et à ma mère, je me suis constitué au fil des ans à Paris un fonds décent de bibliothèque haïtienne. Que mes parents en soient ici remerciés. J’ai pu par ailleurs avoir accès, en France et en Haïti, à de multiples autres sources sur l’histoire et la littérature haïtienne ou assimilée.

7- PFCP : Quand Frères de sang sera-t-il disponible en Haïti ? Où et à quel prix ?

JS : 250 exemplaires de Frères de sang ont été diffusés en Haïti depuis le mois de novembre 2017 par deux canaux amis autres que des librairies. J’espère beaucoup que les principales librairies d’Haïti passeront prochainement commande de ce livre à mon éditeur.

300 exemplaires de Bombes à retardement ont de même été diffusés en Haïti à l’automne 2015 par deux canaux amis autres que des librairies.

Je suis en Haïti pour assurer la promotion de ces deux romans et j’espère écouler à cette occasion plusieurs centaines de ces deux livres au prix de 20 dollars US ou la contre-valeur en gourdes.

Propos recueillis par Péguy F. C. Pierre

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