Le tremblement de terre à travers les yeux de Simil

Publié le 2018-01-12 | Le Nouvelliste

Culture -

Wébert Lahens

La « fameuse » journée du 12 janvier 2010 - les 35 secondes fatidiques- chacun de nous l’a vécue, à sa manière. Certains l’ont payée de leur vie. D’autres, encore vivants, se préoccupent autrement. Pour l’artiste-peintre Simil (Emilcar Similien), cela s’est passé autrement.

« J’étais en train de travailler. Je revenais de l’école. J’ai été chercher mon jeune fils. J’étais devant mon chevalet ; il était assis sur mes genoux. J’étais en train de parler à un camarade ingénieur, quand la terre s’est mise à trembler. »

« La maison s’est effrondrée. À l’atelier où je travaillais. J’ai eu juste le temps de jeter mon fils par terre, et de le couvrir ; il avait 5 ans. Nous avons eu la vie sauve, les murs et les vitres ont foutu le camp à l’extérieur. Là où je travaillais », confie l’artiste. Dans la 2ème pièce de l’atelier, le toit des tôles s’est affaissé en accent circonflexe sur le réfrigérateur surmonté d’un four à micro-onde. On s’est démerdé pour sortir. »

« Je suis passé chez moi, poursuit-il, à environ 100 m de distance de l’atelier. Nous sommes en face de la route qui conduit à l’hôtel Montana. La maison s’est effondrée ; ma belle-mère est morte. J’ai pu récupérer un autre fils, à travers un trou de la fenêtre. » Et ta femme ? lui avions-nous demandé ? Elle était à l’extérieur, nous a-t-il répondu. « Je suis passé chez ma maman. La maison a foutu le camp, mais le toit a tenu. Elle habite à envron 20 m en face de chez moi. »

« Dans la zone, j’avais trois (3) maisons où je pouvais vivre et dormir et, dans 35 secondes, je me retrouvais à vivre à la belle étoile, sous les arbres. »

Cela ne m’empêche pas d’être heureux.

L’artiste reconnaît, pourtant, qu’il a bénéficié de certains avantages - de deux du tremblement de terre : « j’ai toujours eu envie de foutre le feu à l’atelier pour construire un autre. Celui là, trop encombré. Le 12 janvier m’a permis de le faire sans avoir à payer la démolition. »

« L’autre avantage : j’étais un ferré en astronomie, mais j’ai abandonné pendant une dizaine d’années. Après le tremblement de terre, je devais dormir à la belle étoile, j’en ai profité pour refaire ma carte du ciel : Grand Ours, petit Ours, la constellation d’Orion. À l’opposé de celle du Sagittaire. À ce moment, j’ai pensé à un bon ami : le consul général américain Ernest B. Bane. On était passionné d’astronomie. »

Pourquoi, jusqu’à présent, continuez-vous à vivre sous une tente ? lui avions-nous lancé. « Nous avions, nous a-t-il dit, d’autres priorités que de construire une maison : des contraintes pour les enfants. Je devais terminer de payer la banque, à un moment où il n’y avait pas de rentrées. Mes économies ont carrément fondu. En payant des traites de 1 029 américains le mois. Il était hors de question d’aller faire un prêt pour construire une maison. »

« Je ne voulais pas faire n’importe quoi, mais quelque chose à mon goût. Ça prend le temps qu’il faut. Je ne suis pas pressé. » Pourtant, ajoute-t-il avec une pointe de confiance en soi, « cela ne m’empêche pas d’être heureux ». Pas du tout. Je vis de peu.

D’ailleurs, un tableau ne sort de chez moi si je ne suis pas satisfait. Ça prend le temps que cela doit . Ça me fait penser à Montaguteli (son prof. à l’Académie des Beaux-Arts) qui me disait : « Petit Simil, je n’ai jamais demandé à personne de se presser. Prends ton temps. Ta mère a mis neuf (9) mois. »

Je n'ai jamais vu l’expo. J’ai discuté avec Georges Nader. Tout simplement par respect pour Jn-René Jérôme. On ne saurait parler de l’École de la Beauté si Jn-Rene n’est pas là. S’il n’est pas là, il y a un trou béant.

Moi j’étais la lanterne rouge. Bernard Sejourné était le meilleur d’entre nous, ensuite, Jean René Jérôme.

Le tremblement de terre ne m’a pas gêné outre mesure. C’était un accident. Ça aurait pu être pire.

L’historique de sa carrière, avant le 12 janvier 2010

Dans ma peinture, je suis un homme de projet. « J’ai réalisé en 1974 une expo de miniature à la galerie Hervé Méhu comme un défi. Certains bons artistes en parlaient toujours. C’est un tour de force. En décembre 1976, j’ai fait dix (10) états de la conscience noire, à la galerie Monnin. En 1979, je ne peins que des enfants pour l’année internationale de l’UNICEF. En 1982, une expo de rien de particulier : pour l’inauguration de la galerie Monnin. En 1992, je commence à peindre la série des Caciques d’Haïti. Après la mort de Gesner Armand, j’ai fait ma série de paquets congo. Je n’avais pas voulu peindre des paquets pendant le vivant de Gesner Armand et de Jean-René Jérôme. Par respect pour eux. »

L’artiste a fait un constat : « Il y a une fonction de désirance dans l’art haïtien. Ce sont des objets votifs : des paysans à son loa. »

« L’art haïtien est un art populaire. Quel que soit l’artiste, il charrie la fonction de désinence du peuple vers la beauté. »

Une peinture populaire

Je peins des enfants en 1979 et des séries paquet congo. C’est l’art populaire. Je les ai embellis. « Chez moi, ce sont des ombres, des petites gens que j’embourgeoise. Je suis passé de Jacques Brel, Couvrir d’un manteau de velours, à Léo Ferré, Mettre un pavé à hauteur d’un empire. »

Ensuite, l’artiste a entamé pour la Unibank la série historique :Toussaint Louverture, Dessalines, Christope, Pétion, etc. Enfin, l’artiste a fait une remarque : les collectionneurs d’art haïtiens sont en train de vivre sur une mine d’or. Pourquoi n’envisageons-nous pas un marché de l’art haïtien en Haïti? s’est-il interrogé.

Wébert Lahens webblahens@yahoo.fr Auteur
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