Yanick Lahens : pour nous souvenir de nos « failles »

Publié le 2018-01-12 | Le Nouvelliste

Culture -

« Le 12 janvier 2010 à 16h 53 minutes dans un crépuscule qui cherchait déjà ses couleurs de fin et de commencement, Port-au-Prince a été chevauchée moins de quarante secondes par un de ces dieux dont on dit qu’ils repaissent de chair et de sang », a écrit Yanick Lahens, à la 12e page de son récit intitulé « Failles » publié aux Éditions Sabine Wespieser en 2010, dans lequel elle mélange réflexions et témoignages des jours qui ont suivi cette tragédie que la génération n’est pas prête d’oublier.

Depuis, le début du mois de janvier devient une piqûre de rappel pour nous souvenir de nos failles, omises ou oubliées, une chose est sure, on ne s’en préoccupait pas vraiment avant. « Failles, un mot comme jamais entendu avant le 12 janvier 2010 », a-t-elle souligné. Mais, au lendemain, nous sommes déjà prêts à passer aux autres choses comme si de rien était. L’année suivra son cours normal, la lutte pour le pouvoir, le départ massif de nos concitoyens pour l’étranger, l’insouciance de nos dirigeants, le « chen manje chen » entre nous, tout reprend sa normalité.

Pourtant, il faut se souvenir de ces trois cent mille morts et deux cent cinquante mille blessés d’une capitale haïtienne qui s’était tue dans le silence du bouillonnement de son désespoir. « L’apocalypse a déjà eu lieu tant de fois dans cette île », (une phrase écrite dans son dernier roman avant la publication de Failles), a-t-elle repris pour coïncider son imagination avec un Port-au-Prince meurtri loin de la fiction. « Les murs défoncés, les maisons tasses exhibent leurs plaies blanchâtres, poudreuses. Des toits affaissés à perte de vue », a tassées décrit la romancière à propos de l'état du délabrement de la ville.

« Cassure des couches terrestres accompagnées d’une dénivellation tectonique des blocs séparés », a-t-elle réécrit la définition trouvée dans le dictionnaire du mot « Failles ». Cependant, par analogie, « failles » pourrait bien décrire encore la situation politicoéconomique actuelle du pays. Car, avec une fine élégance, Yanick établit un rapport dialectique d’un Janus à double visage : L’homo politicus et L’homo economicus. « Haïti étant un pays où la terre glisse sous les pieds […] certains homo politicus s’arrangent pour être détenteurs soit d’un autre passeport, soit d’une résidence dans un pays où la terre ne glisse pas sous les pieds », a-t-elle pris le soin de nous rappeler l’objectif fréquent de nos politiciens. « L’homo economicus est en général un pragmatique heureux. A l’imagination paresseuse et au cœur insouciant », a-t-elle décrit ceux de la classe économique.

« Ne voulant pas déroger en s’impliquant directement en politique, il préfère manipuler les ficelles dans les coulisses de tous les pouvoirs… », a-t-elle poursuivi. « Contrairement à l’homo politicus qui brille par son ignorance des réalistes économiques, l’homo economicus, lui, n’a développé que l’intelligence des affaires », a-t-elle conclu en mettant en exergue cette différence latente des rapports entre les deux classes.

On comprend alors pourquoi la reconstruction de ce pays dévasté, criée à tort et à raison, reste et demeure utopique même après huit ans. Il faut se souvenir de l’ingérence internationale dans les affaires internes, et aussi de nos déboires dans la gestion de la cité depuis notre indépendance. Par-dessus tout, nous devons garder en mémoire tous ceux qui ont disparu dans la lutte pour le bien-être de tous dans ce pays.

Yanick Lahens, dans ce texte, nous plonge dans un dialogue avec soi. Chaque témoin a sa version de cette réalité vécue ensemble au milieu des décombres et des morts. Chaque évènement politique nous met en présence de ses réflexions sur l’homo politicus et l’homo economicus. Le souci de se souvenir de nos douleurs et de nos malheurs est plus qu’un devoir de mémoire. Tant que nous ne nous lançons pas vers une conscience collective pour bâtir cette nation aux yeux du monde, nous devons nous souvenir de nos failles.

« Yannick Lahens vit en Haïti. Lauréate du Prix RFO 2009 pour La couleur de l’aube (Sabine Wespieser éditeur, 2008), elle occupe sur la scène littéraire haïtienne une position très singulière par son indépendance d’esprit et l’expérience que lui confèrent ses actions de terrain », lit-on sur la quatrième de couverture de Failles.

Michelet Joseph micheletjoseph93m.j@gmail.com Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article