Racisme, ignorance, les propos de Trump soulèvent une vague d’indignation

Les propos de Donald Trump qualifiant Haïti de pays de « merde » ont suscité de vives réactions à tous les niveaux de la société haïtienne. Plusieurs personnalités de la classe politique et des universitaires ont qualifié les propos du milliardaire américain de racistes et d’inappropriés par rapport à l’histoire liant les deux peuples.

Publié le 2018-01-12 | Le Nouvelliste

National -

« Je ne vais pas attribuer les propos de Donald Trump à une déclaration des États-Unis parce que les États-Unis sont plus grands que ca », a commenté l’ancien Premier ministre Evans Paul, se basant sur la longue histoire qui lie les deux peuples et les valeurs qui caractérisent la société américaine. Il refuse d’admettre que Donald Trump se soit exprimé au nom des Américains. « Il a parlé pour lui-même », a dit l’ancien chef du gouvernement qui ne reconnaît pas le président des États-Unis dans ce qu’a dit M. Trump. Evans Paul, qui depuis un certain temps prône le « vivre-ensemble », reste convaincu que les propos de Donald Trump ne pourront en rien affecter le peuple haïtien. « Même si nous sommes pauvres, nous sommes plus grands que ça », précise-t-il.

Loin d’avilir Haïti, Donald Trump s’est avili lui-même. « Les insultes n’ont jamais fait honneur à celui qui les prononce. Insulter toute une nation est beaucoup plus ignoble, quoi qu’on puisse reprocher aux Haïtiens ou à leurs dirigeants », soutient Evans Paul, avant de camper Donald Trump comme quelqu’un qui a réussi dans l’ « exagération » et qui continue sur la « voie de l’exagération ».

« Ça ne devrait pas nous étonner, Donald Trump ne peut pas dire mieux ni faire mieux que ce qu’il a toujours dit et fait », temporise James Boyard. Celui qui aura un an à la Maison Blanche le 20 janvier courant a, tout au long de sa campagne électorale, montré « qu’il n’est pas du tout élégant, qu’il ne connaît rien en Histoire, et qu’il ne sait pas faire de la politique », assène le professeur de droit international. Il estime que le milliardaire est en train de mettre les États-Unis dans leurs petits souliers. « Il est en train de diviser les États-Unis, leurs alliés traditionnels et leurs pays amis », analyse le professeur à l’Université d’État d’Haïti. Si aujourd’hui Haiti est un « pays de merde », les États-Unis sont en « grande partie responsables », selon James Boyard.

« Effectivement Trump a raison. Haïti est un pays de merde. Mais ce qu’il n’a pas dit, c’est une merde made in USA. La merde qui est en Haïti est importée des États-Unis », tance James Boyard. L’instabilité politique et économique qui a provoqué l’exode des Haïtiens vers les États-Unis est née de la crise de 1991 à la suite du coup d’État dans lequel sont impliquées la CIA et les autorités diplomatiques américaines, renchérit le professeur, affirmant qu’il pourrait remonter plus loin dans l’histoire. Mais je m’en tiens à ça pour rester dans l’histoire contemporaine, avance-t-il tout en tapant sur les doigts de Donald Trump qui, selon lui, ne connaît pas l’ « histoire politique » des États-Unis d’Amérique.

James Boyard plaide en faveur d’une réponse « assez ferme », mais aussi « assez raisonnable ». « Je crois comprendre que les autorités haïtiennes ont déjà rappelé l’ambassadeur d’Haïti à Washington. C’est déjà une bonne chose de manifester leur mécontentement par rapport aux propos de Donald Trump », selon M. Boyard. Mais il pense que les autorités doivent aller plus loin, c’est-à-dire « adresser une correspondance au département d’État américain de manière formelle pour marquer leur mécontentement par rapport aux propos du président américain ».

L'ambassadeur d'Haïti à Washington, Paul Altidor, n'a pas été rappelé, selon ce qu'il a lui-même confirmé pour le journal. Il a cependant confié que « la chancellerie a convoqué le chargé d’affaires américain pour clarifier ce qui a été dit ».

James Boyard a toutefois invité les autorités haïtiennes ainsi que la population à ne pas mélanger les choses. « Aussi légitimes que soient nos mécontentements par rapport à ces propos de Donald Trump, ceux-ci ne lient pas le peuple américain », fait-il remarquer. Tout en appelant nos autorités à prendre des dispositions nécessaires pour que cela ne se reproduise pas à l’avenir, le professeur plaide en faveur de la conservation de « notre amitié » avec le peuple américain. Car selon lui, ceux qui aux États-Unis partagent les propos de Donald Trump sont minoritaires et manquent d’éducation.

« Le racisme est une tare malgré les avancées énormes des Américains en matière de lois et malgré des améliorations enregistrées dans les relations humaines », expose l’historien Pierre Buteau rappelant que des Noirs et des Blancs ont « payé le prix très fort » depuis John Brown pour déraciner le racisme aux États-Unis. Mais hélas, ce n’est pas facile, regrette-t-il.

Selon le président de la Société haïtienne d’histoire, de géographie et de géologie, c’est la première fois que les États-Unis sont dirigés par un président aussi « particulier ». « Les États-Unis d’Amérique ne méritent pas ça. On n’aurait jamais pensé qu’un président américain, un chef d’État de référence aurait pu tenir de tels propos », fulmine-t-il. Pierre Buteau pense que la « partie pensante et saine » de l’Amérique est en train de souffrir au même titre que nous, suite à ces déclarations.

Comme s’il nous invitait déjà à regarder le bon côté des choses, Pierre Buteau pense que les propos de Donald Trump devraient porter le peuple haïtien à adopter une autre attitude par rapport à lui-même et par rapport à l’extérieur. « Nous ne pouvons pas nous complaire dans cette attitude, pensant que notre avenir ne peut dépendre que des États-Unis d’Amérique. Ce pays ne peut pas accueillir tout le monde », dit-il. Il faut commencer à comprendre que notre avenir est d’abord sur la terre d’Haïti, suggère l’historien.

« Les américains ont le droit de réformer leur système d’immigration. C'est leur prérogative souveraine que de formuler leurs conditions d’accueil, d’asile et de naturalisation », admet l’ancien président du sénat de la République Youri Latortue dans une note. Par contre, ce que Donald Trump n’a pas le droit de faire, poursuit le sénateur, c’est de juger, stigmatiser et rabaisser d’autres êtres humains parce que la couleur de leur peau est plus sombre que la sienne.

Le sénateur de l'Artibonite estime qu’avec ses mots "irréfléchis", Trump piétine sans état d’âme tous ceux qui, au-delà de leur race, ont lutté pour faire de l’Amérique une référence morale. Il espère que « ceux qui auront le désagrément d’entendre les commentaires arriérés du Président sauront faire la différence entre Donald Trump » et le peuple américain. Selon moi, martèle-t-il, Donald TRUMP a perdu l'autorité morale de parler pour les Américains qui demeurent viscéralement opposés à l'injustice et sauront lui donner la réplique appropriée en temps et lieu.

Danio Darius
Auteur
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