La sculpture en Haïti au XXe siècle, les peintres-sculpteurs : Jean-René Jérôme

Mémoire

Publié le 2018-01-16 | Le Nouvelliste

Culture -

Contrairement à Bernard Séjourné, dont les œuvres côtoyaient les siennes dans l’exposition Double Résonance de 1997 au Musée d’art haïtien du Collège St-Pierre, Jean-René Jérôme n’a pas considéré la sculpture comme une simple expérience. Il a été incontestablement un sculpteur accompli. La sculpture, toutefois, ne lui est pas venue d’un coup. On pourrait dire qu’un point de départ a été cette expérience du modelage qu’il a faite en travaillant la céramique avec Jean Claude Garoute (Tiga) et Patrick Vilaire, deux artistes qui se sont longtemps consacrés au travail de l’argile. Les essais faits avec Jacques Valbrun dans le domaine de la taille du bois, son observation, à la même époque, du travail de Duclavier Leconte, ont confirmé sans doute sa préférence du modelage. Il a pourtant attendu des années avant de se lancer dans la fabrication de poteries d’une admirable élégance, prélude en quelque sorte à sa série de sculptures en bronze.

Pour tenter de comprendre son hésitation, il faut placer les choses dans leur contexte. En Haïti, dans les années 60, soutenue par une clientèle locale en plein développement, la peinture avançait à grands pas vers son nouvel âge d’or où les ventes ont atteint des sommets. Les galeries qui s’étaient multipliées dans la région de Port-au-Prince faisaient une place aux artistes, qu’ils soient primitifs ou modernes. Même les institutions culturelles affiliées aux missions diplomatiques en Haïti participaient à cet élan. On a pu voir à cette époque des artistes de la diaspora vendre en Haïti et des plus jeunes, formés à l’étranger, revenir au pays. Mais, dans tout cela, c’est essentiellement de la clientèle touristique que vivait la grande majorité des sculpteurs. Les contraintes qu’imposait celle-ci avait pour effet négatif d’empêcher les sculpteurs de dépasser le stade d’artisans, installés dans le «typique».

Un second moment important dans le cheminement de Jean-René Jérôme vers la sculpture a été son séjour en Israël. Il a pu voir de près le développement considérable qu’avait connu la sculpture dans ce pays, et ceci particulièrement depuis les années 1960. Quoiqu’ouverte à des influences diverses, c’est une sculpture qui s’est relevée en recherchant un ancrage dans la réalité politique et sociale israélienne ainsi que dans le paysage de la région. C’est une sculpture qui a été marquée, dans une certaine mesure, par l’art conceptuel des années 1960. Jean-René Jérôme a été impressionné et a pensé sérieusement à mener plus loin la pratique du modelage qu’il avait reprise. Il faut dire en passant que la suggestion faite par Booz, le sculpteur extraordinaire, de couler dans du bronze certaines de ses pièces en céramique, n’était sûrement pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Interrogé sur ce nouvel intérêt pour le modelage, Jean-René Jérôme devait déclarer : «L’argile permet d’oser, de rattraper le temps.» Il allait non seulement rattraper le temps écoulé depuis son passage à l’atelier de Tiga, mais aussi retrouver cette sensualité que, selon Michel-Philippe Lerebours, il avait caché toutes ces années : ce contact avec la matière «qui donne l’impression de créer la vie».

Avec une première sculpture, Jean-René emprunte la voie d’un certain engagement. Il crée un monument rappelant la répression de Marche-à-terre : la confrontation, le 6 décembre 1929, de soldats de l’occupation américaine avec des manifestants qui, près de la ville des Cayes, réclamaient une vie meilleure. Répondant à des jets de pierre, les Marines ont ouvert le feu sur la foule. Bilan: 22 paysans tués et 51 blessés. Cette sculpture fut détruite en 1990 mais la maquette existe encore pour nous montrer le rapport étroit qui existe entre l’œuvre en trois dimensions et des figures montrées dans la peinture de sa série dite «clandestine», un ensemble de tableaux que j’ai eus le grand privilège de présenter au MUPANAH en 1992.

À ses débuts dans la sculpture, Jean-René Jérôme faisait couler ses pièces à la fonderie de l’Académie des Beaux-Arts, aujourd’hui l’ENARTS. C’est Andrison Fils-Aimé qui exécutait le travail par le procédé dit «à cire perdue», opération à laquelle Jean-René participait pleinement. Donnant dans les années 1980 une autre orientation à ses sculptures, il s’est tourné vers Ludovic Booz qui avait entre-temps installé un atelier à Carrefour-Feuilles, atelier qu’il a déplacé par la suite dans la zone de Merger. La forme et le fini recherché semblent alors avoir pris de plus en plus d’importance par rapport au contenu.

Jean-René Jérôme, qui avait comme sujet privilégié la femme, en était venu à s’écarter de la représentation traditionnelle de celle-ci pour arriver à faire voir quelque chose d’informe. Le spectateur dès lors n’était plus en présence d’une personne, mais d’un signe qui renvoie à l’imaginaire du peintre. Dans sa sculpture qui sera à nouveau intimement liée à sa peinture, il va aussi dépersonnaliser la forme, éliminant les traits du visage, ne gardant qu’une silhouette étirée qui, au départ, semble être celle d’une femme. Un voile enveloppant est introduit ensuite, question de donner à l’artiste l’occasion de faire jouer les lignes que forment les plis. On a ensuite l’impression que le voile n’existait que par lui-même : la forme étant devenue la surface sur laquelle repose le lustre et la patine donnés au métal. Jean-René Jérôme est ainsi parvenu à une œuvre, fruit de la pensée, qui a quelque chose de conceptuel puisque, tout en s’écartant d’une réalité connue, elle reste capable d’apporter un plaisir esthétique à celui ou celle qui la contemple intellectuellement. « Ce que vous voyez est ce qui est à voir », avait dit Franck Stella.

Gérald Alexis Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article