À la recherche du temps jadis

Publié le 2018-01-29 | Le Nouvelliste

Société -

Les fêtes de fin d’année et du nouvel An 2018 m’ont emmené au pays de l’hiver. Refuge inattendu de Lyonel Laurenceau, dont la touche exceptionnelle en a fait le peintre de la beauté, de l’amour, de la solidarité et de la spiritualité. Essentiellement Haïtien, ayant parcouru tout le pays au fil des différents postes militaires de son père, il en a une connaissance réelle et intuitive.

Citoyen éminent du Canada, son pays d’adoption, le Conseil canadien du Multiculturalisme lui dédia en 1986, sous la signature de Sam Aberg, un ouvrage de 192 pages intitulé « L’univers magique de Lyonel Laurenceau ». Pour introduire l’œuvre de ce personnage hors du commun aux multiples talents, j’emprunte cette merveilleuse description de l’auteur : « Dans une exubérance de tendresse et de sensibilité, l’artiste nous entraîne à nous évader dans un univers d’enfants, débordant d’émotions et de luminosité, et dans des expressions de visages rayonnant d’amour et de spiritualité. »

Le magicien est aussi un virtuose qui donne toute son importance aux détails. La maîtrise du transfert des émotions, de la palette à la toile, est le fruit du mariage d’un immense talent à un travail assidu d’expérimentation qui aboutissent à un savoir faire impeccable. L’artiste dessine de la main droite et peint de la main gauche.

Dans une œuvre immense, étalée sur plus de cinquante ans, je me permets d’avoir une préférée, « Sombrero » que j’ai baptisé « la petite fille au chapeau ». Des yeux profonds et magnifiques, elle porte un grand chapeau, dans une pose de fière arrogance juvénile. Elle domine le tableau qui allie le sublime à la simplicité. L’artiste m’a confié que le modèle était sa fille alors enfant, peinte au soleil du pays voisin.

La beauté et la luminosité de visages d’enfants réconcilient avec l’humanité. « Enfant d’Haïti » ramène à l’époque où les regards des petites filles traduisaient innocence et espoir. Maintenant, ces regards sont souvent éteints par les tribulations de l’existence qui affectent surtout le plus jeune âge. Le regard épanoui du vieillard qui contemple un papillon dans toute sa splendeur cristallise les joies simples d’un peuple résilient en lutte constante contre la capitulation.

Son œuvre traduit le terroir, de ses vèvès aux offrandes, aux marchés de village et au pécheur solitaire pour aboutir au culte de la progéniture. L’expression artistique de Lyonel Laurenceau qui atteint l’universel demeure haïtienne. Il apprivoise la réalité pour la transmettre dans une troublante authenticité.

L’œuvre de Lyonel Laurenceau constitue l’exaltation de l’âme haïtienne dans son appropriation de l’espace et du temps. L’espoir exprimé dans les grands yeux interrogateurs des enfants, surtout des petites filles, se concrétise par l’acceptation des défis de l’existence, assumée par la jeune adulte dans « Fille d’Haïti ». D’autres jeunes gens vigoureux affrontent une nature parfois hostile dans une incessante lutte pour la survie comme le « pécheur solitaire ».

La solidarité humaine est le constant message véhiculé par Lyonel Laurenceau. Dans un tableau magnifique, il a peint la mort de « Manuel », héros tragique du roman posthume de Jacques Roumain, « Gouverneur de la rosée ». Ce roman paysan, traduit dans plus d’une vingtaine de langues, est focalisé sur le sacrifice de Manuel qui offre l’eau et sa vie pour la réconciliation des gens du village encore plus divisés par une misère atroce, provoquée par une interminable sécheresse. L’appel déchirant du paysan découvrant Manuel assassiné, rappelle le cri du tableau d’Edvard Munch.

Plus caractéristique encore est le tableau représentant la fureur indomptable du général en chef Jean-Jacques Dessalines, entouré de chevaux intrépides, des couleurs nationales et des armes pour assurer l’indépendance. J’ai aussi admiré dans son atelier une remarquable peinture de Toussaint Louverture qui, selon le grand poète français Alphonse de Lamartine, représentait à lui seul une nation.

L’extase que projettent les peintures des vieillards restitue bien la paix qu’apportent une vie bien remplie et l’acceptation de l’au-delà. Lyonel Laurenceau parle dans un de ses entretiens de la magie à transposer l’indicible sur toile. En ce sens, il démontre sa vraie appartenance au monde haïtien et sa perception exacte de l’âme haïtienne.

Les paysans représentés sont les descendants des jeunes Africains qui avaient été les fers de lance de l’armée indigène. À l’époque, eurent lieu dans la riche colonie de Saint Domingue deux révolutions humanistes, de portée universelle. Une lutte sans merci a permis en 1803 le succès de la première révolution anticoloniale et antiesclavagiste. Dans ses effets, elle se révéla pour l’histoire plus importante que les révolutions française et américaine. Peu de temps après, suite à l’assassinat de l’empereur Jean-Jacques Dessalines, ces nouveaux libres ont gagné les mornes pour établir une société distincte, sans police et sans armée. Rejetant l’esclavage qui les rattachait à la plantation, ils éliminèrent par principe le travail rémunéré. Ils créèrent ainsi la seule société rapprochant le plus liberté et égalité.

Les visages épanouis des patriarches renseignent sur la solidité du pacte social qui subit maintenant de sérieux assauts. Lyonel Laurenceau est l’héritier du pays dénommé alors la perle des Antilles.

Les nus de Lyonel Laurenceau, mis à part les nubiles qui m’ont gêné, sont encore plus nus. Des formes plantureuses et suggestives qui, par pudeur, évitent les regards ou ferment les yeux. Les femmes du pays « se fam la guerre », qui ne reculent devant aucune tâche et font même le coup de feu comme au siège de la Crête-à-Pierrot.

L’homme n’est pas unidimensionnel. Le peintre a gagné ses galons de chef et propose toujours aux amis une cuisine inventive et délicieuse. Avant lui, je pensais que le pain, la plus vieille recette du monde, ne présentait aucune difficulté de préparation. Avec sa minutie des détails, il m’a prouvé le contraire et j’ai été si satisfait d’une de ses recettes de pain artisan.

Au cours de nos échanges, j’ai été persuadé d’avoir retrouvé dans sa magie le temps jadis où l’espoir, l’innocence et la beauté se côtoyaient.

L’œuvre de Lyonel Laurenceau a été décrit comme le plus grand cadeau d’art donné à Haïti. Description qui peut facilement s’inverser. Lyonel Laurenceau est sûrement le plus grand cadeau d’art d’Haïti à l’humanité.

Port-au-Prince, le 8 janvier 2018.

Gervais Charles

(1)Des guerrières (2) Fort situé à Petite Rivière de l’Artibonite où l’armée indigène, assiégée, effectua une retraite remarquable à travers les lignes françaises.
Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article