Au fil de nos souvenirs (2 de 2 )

Publié le 2018-03-05 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne

Généralement on effectue des changements pour améliorer la performance et le taux de rentabilité si on n’est pas satisfait de la situation actuelle, mais si les changements produisent des effets contraires les décideurs doivent avoir le courage pour reconnaitre leur manque de vision et revenir à la situation ante ; car il n’y a aucune honte à commettre des erreurs parce que l’erreur est humaine ; mais c’est une faute de persister dans l’erreur. Au Cap-Haïtien dans le temps, l’école se faisait en deux temps. On avait très peu de temps pour les loisirs et l’oisiveté, car arrivé à la maison on devait étudier les leçons et rédiger les devoirs. On utilisait seulement l’encrier, la plume à bec et le buvard pour tous les types d’écritures littéraires et scientifiques. On disposait aussi d’un cahier d’écriture pour apprendre à écrire. Dans la vie de tous les jours, les élèves qui s’étaient livrés à de pareils exercices se reconnaissent facilement.

On prenait la dictée chaque jour de manière attentive avant la récréation et on perdait un point par faute d’orthographe. A partir de 10 fautes, on avait zéro. Après la correction, on devait recopier un certain nombre de fois les mots mal écrits juste pour éviter la répétition de la faute la prochaine fois. Dans l’après-midi, on résolvait les problèmes d’arithmétique et on s’entrainait aux calculs mentaux en utilisant certaines techniques de calcul très efficaces qui ont donné des résultats satisfaisants. On faisait aussi l’entraînement à la lecture à haute et intelligible voix pour contrôler la pause et l’intonation dans un livre mémorable de lecture à peau rouge appelé « lecture courante « . Il contenait des textes forts intéressants qu’on commentait après lecture et on tirait une leçon morale de chaque texte.

L’un de ces textes est resté dans nos mémoires comme une cicatrice indélébile. Il s’appelle « Utilité de l’instruction ». Un père ignorant qui n’avait pas envoyé son fils Thomas à l’école est tombé malade. Il a été voir un médecin qui lui prescrit deux flacons de médicaments liquides : l’un contenait un sirop qu’il devait absorber et l’autre de l’huile qu’il devait appliquer pour une friction le soir. Il s’est massé avec le sirop et a absorbé l’huile pour le massage. Son état de santé se dégradait. Après une autre visite chez le médecin, il s’était rendu compte de l’erreur qu’il avait commise par ignorance. Dès lors, il décida de conduire son fils à l’école.

Deux autres grands ouvrages ont dominé toute une époque et ont aussi marqué toute une génération. Un ouvrage d’instruction civique et morale et un manuel de sciences et hygiène du docteur Harry Bordes. Deux ouvrages d’utilité publique, indispensables pour la formation du citoyen. On n’avait pas le choléra et les citoyens savaient dans quelle posture saluer le drapeau. De nos jours même certains de nos leaders politiques ne connaissent pas les couplets de la Dessalinienne et la devise de la République. Ces ouvrages, sans raison aucune, ont disparu de la circulation. S’ils sont remplacés, les remplaçants n’ont pas produit le même effet sur la jeunesse que les originaux. On dispensait aussi des cours d’histoire et de géographie d’Haïti pour mieux connaître le pays, ses richesses et ses sites historiques. Ces éléments fondamentaux se trouvent aujourd’hui noyés et dilués dans un cours unique de sciences sociales dont la portée, la nécessité et le bien-fondé restent encore inconnus.

De plus, il semblerait que la finalité de l’école a changé. Autrefois, l’école était un véritable grenier pour la nation. Elle formait des citoyens qui étaient appelés à assurer la relève. L’école d’aujourd’hui, au contraire, déforme les citoyens parce que c’est à l’école même qu’on apprend à tricher avec la complicité de certains parents pour voler plus tard dans la vie dans l’impunité la plus totale. On le fait sans gêne et à visière levée. Pour les professeurs d’aujourd’hui, l’enseignement est un véritable gagne-pain mais pas un métier. Ils n’ont ni la triture ni l’équilibre des anciens qui le considéraient comme un sacerdoce, un métier noble que l’on exerçait avec fierté. Le prof d’antan était un personnage important qui avait une certaine étoffe et qui jouissait d’une grande et bonne réputation dans le milieu. Il portait la blouse blanche comme le médecin. Le premier lundi de la rentrée scolaire, on avait la messe du Saint-Esprit pour demander à Dieu sa grâce et son support pendant l’année. Ce jour-la, on allait à l’école en uniforme mais on ne travaillait pas. On rentrait à la maison après la messe pour commencer l’année le lendemain.

La rentrée scolaire se préparait aussi physiquement. Des purges nous étaient administrées pour nettoyer notre système le samedi qui précédait la rentrée. C’était une journée réellement désagréable au cours de laquelle on effectuait des voyages interminables dans les toilettes et on consommait uniquement du liquide (un bouillon).Le repas du jour allait arriver très tard dans la soirée. On devait ensuite recouvrir les livres et les cahiers, les identifier et les entreposer dans un sac en cuir de grande capacité que l’on portait sur le dos. On avait aussi un carnet ou on enregistrait les leçons pour toute la semaine chaque vendredi après-midi. Au Cap-Haïtien, à l’époque, on faisait deux communions : une communion privée que l’on faisait en 4e (l’actuelle classe de 10e) et une communion solennelle avec scapulaire et serge que l’on faisait en 2e (l’actuelle classe de 5e année). C’était un plaisir immense de recevoir le petit soufflet de la main du Monseigneur.

Chaque élève avait dans la classe un frère de bras que l’on appelait couramment « Mon frère. « On le considérait comme un véritable frère et avec lui, on partageait tout. LE JOUR DE LA COMMUNION, ON PASSAIT CHERCHER SON FRERE POUR ALLER A L’EGLISE. Après la cérémonie, il venait chez vous pour partager le repas de circonstance, généralement le riz au lait, et ensuite vous vous rendiez chez lui pour faire le même travail. On avait aussi la carte de pratiquant pour aller à la confesse et pour préparer les grandes fêtes religieuses. Cette carte était estampillée à chaque fois. Le petit déjeuner traditionnel pour aller à l’école était « café et pain. » La ville était remplie d’élèves venant du Nord-Est et du Nord-Ouest à la recherche d’écoles secondaires sérieuses. Au niveau secondaire elles n’étaient pas légion. Il y avait le collège Notre-Dame, le lycée Philippe Guerrier, le collège Regina Assunta, le Collège Pratique du Nord, l’école Nesida Montreuil, l’école de Me Angrand, le collège Raymond Gracia, les sœurs bleues, les cours Nelson.

Des habitudes perdues

Dans la ville, tout le monde connaissait tout le monde et toutes les familles. Lorsqu’un nouveau locataire arrive dans un quartier, il doit rendre une visite de courtoisie à tout le monde dans le quartier, et surtout il doit entretenir de bonnes relations avec ses deux plus proches voisins : celui de droite et celui de gauche. Il devait aussi partager avec eux le repas quotidien. Il envoie chaque jour deux plats et en reçoit autant, un de chaque voisin. C’était une forme d’entraide et de solidarité. En l'absence des parents, les voisins décidaient et punissaient. Leurs décisions étaient sans appel. En signe de deuil, on portait un brassard noir dans le bras gauche. Un peu plus tard, le brassard était remplacé par un petit bouton noir que l’on portait sur la poche gauche de sa chemise. Les femmes portaient un chapeau pour aller à l’église. Elles ne pouvaient pas entrer à l’église avec une robe décolletée ou sans manche. Il leur fallait une mantille.

Les jeunes filles, à partir de la puberté, recevaient de leurs parents un sac contenant des couchettes qu’elles utilisaient pour leur menstruation. Les règles une fois finies, on faisait la grande lessive pour attendre le mois prochain. Un peu plus tard, on remplaçait les couchettes par des lingettes (Kotex). Les femmes portaient aussi la pantalette. C’était une sorte de culotte réalisée avec des sacs de farine. Elle était soutenue par une coulisse et fixée par un nœud réalisé avec une corde. La pantalette était remplacée par la culotte. Les hommes portaient le caleçon à jambe qui a été remplacé par le slip. Les religieux (prêtres et frères) portaient religieusement la soutane. Généralement elle était blanche ou noire.

Monseigneur François Marie Kersuzan détient le record de pontificat dans tout le pays. Il a été évêque du Cap Haïtien de 1886 à 1929. Pendant son pontificat :

1. il construisit le premier évêché du Cap-Haïtien en 1896 qui fut ravagé par un incendie en 1906;

2. il assuma en 1890 la direction de l’Hospice Justinien, confiée aux sœurs de la Sagesse par le magistrat fondateur Justinien Etienne;

3. il fonda le collège Notre-Dame du Perpétuel Secours (CNDPS) en 1904. C’était au préalable une petite école pour enfants en bas âge dirigée par Edmond Etienne en difficulté de paiement. Pour ne pas perdre le fruit de son travail et garantir le salaire de son personnel, il offrit la petite école au monseigneur Kersuzan. Une Classe de 6e porte le nom de chacun d’eux;

4. il construisit le 2e évêché du Cap Haïtien en 1908;

5. Il démissionna comme évêque du Cap-Haïtien en 1929 après 43 ans de règne. Il fut remplacé par monseigneur Jean Marie Jan.

Pendant le carême, il fallait faire maigre et jeune, assister au chemin de la croix et aux retraites ; aller à la confesse et faire pénitence, ne pas manger de chair les vendredis. Les stations de radio jouaient de la musique de circonstance depuis le jeudi saint à midi jusqu'à samedi matin. Elles retransmettaient parfois les manifestations religieuses. Au Cap-Haïtien, on avait quatre stations de radio, dont deux stations commerciales : La voix du Nord et Radio Citadelle, et deux stations évangéliques ; La 4VEH et La voix de l’Ave Maria. Elles clôturaient leurs programmations à dix heures du soir en semaine et à huit heures du soir les dimanches. Pitittcaille de Raymond Piquion ; Paris et ses vedettes de Phabert Jean –Pierre, le petit bal du samedi soir et Réveillez-vous de la 4VEH étaient les principales émissions qui s’étaient détachées du lot.

Pour la cérémonie du vendredi saint qui mobilisait toute la ville, on portait le blanc. La veillée pascale était l’une des plus grandes manifestations religieuses du moment. Il fallait se déplacer tôt pour trouver une place à l’église. On portait son plus beau costume pour la cérémonie. C’était réellement l’époque la plus calme de l’année. Seules les grandes familles pouvaient utiliser un refrigérateur. La population se servait d’un canari et des cruches pour conserver l’eau potable. On consommait l’eau du SNEP sans aucune inquiétude. On n’avait pas d’eau traitée. On dormait avec les portes ouvertes, on fermait seulement les jalousies.

Les soirs, les parents s’asseyaient sur le trottoir et les enfants jouaient en pleine rue toute sorte de jeux (largo, marelles, rondes, sauts à la corde, carrés, osselets, etc.) .les demoiselles avaient des cahiers de chansonnettes françaises et elles chantaient à longueur de journée. La circulation était très fluide car presque tout le monde circulait à pied. Les plus fortunés circulaient à bicyclette. On n’avait pas de moto comme aujourd’hui et les voitures étaient très rares. Les officiers sanitaires faisaient un travail extraordinaire et remarquable : Ils contrôlaient la qualité de lait que l’on vendait à la population à l’aide de leurs pèse-lait. Si le produit n’est pas de bonne qualité, ils avaient l’autorité pour le jeter. Or, il nous faut du lait pour notre original patate au lait parce qu’on n’avait pas de corn-flakes. Ils inspectaient et désinfectaient les latrines, les marchés, les canaux et les zones à hauts risques, ils détruisaient les foyers de moustiques et protégeaient la population contre certaines maladies infectieuses.

Les rues étaient propres et les fatras étaient bien gérés. Cleomin Jean Pierre, comme magistrat de la ville, ne permettait pas aux brouettiers de circuler dans n’importe quelle tenue et avec les pieds nus. Il les arretait. Chaque samedi, il donnait aussi à manger aux pauvres. On avait aussi de grandes équipes de football qui n’avaient rien à envier à celles de Port-au-Prince: Zénith, Association Sportive Capoise (ASC), Eclair, Stella, Dynamo, Vertières, etc. Elles ont donné de belles et illustres figures qui ont dominé le sport roi dans le pays. Le CNDPS était la seule école de la ville à avoir une fanfare.

Jeune adolescent, on croyait toujours à la venue de Papa Noël pour apporter des cadeaux pendant la période de fin d’année. C’était la meilleure façon pour les parents d’encourager les enfants à travailler à l’école. Ce mythe est resté dans les esprits. Une fois réveillé le jour de la Noël, on se dirige directement vers la crèche pour recevoir le cadeau de Papa Noël. C’était une obligation pour chaque famille d’avoir une crèche dans la maison et de refaire la peinture à la fin de l’année. Dans les faubourgs, on le faisait à l’ occasion de la fête patronale. Le repas traditionnel de la Noël était le bouillon et le riz aux pois. La messe de minuit était le programme principal de la journée.

La salle paroissiale de la cathédrale du Cap-Haïtien est aussi un espace historique. Septent et Tropic se produisirent sur le même podium lors d’un festival avec les artistes associés de Bobicha. Ils voulaient offrir des ressources à la mairie en vue de nettoyer la ville après le passage du cyclone Inès qui l’inonda complètement le 29 septembre 1966. Tropic n’avait que trois ans à l’époque. Le Club des Mélomanes est le seul antre qui a abrité successivement les deux ténors de la musique haïtienne : d’abord l’orchestre Septentrional jusqu'à là construction du Feu-Vert Night Club, ensuite l’orchestre Tropicana qui performait jusque là au Yanvalou Night Club.

Le 31 décembre, peu avant minuit, on se rendait à la mer avec bougie et citron pour prendre le bain traditionnel. On allait au bal en famille. Pour danser, il fallait d’abord solliciter l’autorisation du chef de famille et répondre à ses questions avant de s’adresser à la demoiselle. La soupe du 1er janvier et les repas copieux du 2 janvier et du jour des Rois représentaient beaucoup plus qu’une simple formalité ou seulement un rituel pour quelqu’un de la province .C’était un impératif d’être présent au sein de la famille pour formuler des vœux et pour saluer les parents et les grands parents. On ne commençait jamais les classes avant la fête des Rois ni avant le 1er lundi du mois d’octobre. On avait aussi trois mois de vacances. On payait 10 gourdes par trimestre chez les frères de l’instruction chrétienne ; 12 gourdes 50 au lycée Philippe Guerrier comme frais pour l’année et 60 gourdes par trimestre au collège Notre-Dame.

Pendant la recréation on mangeait copieusement avec 25 centimes haïtiens : Cassave, mamba (trois, deux), acra, fresco et pistache grillée. Les vendredis, on avait deux films plus l’orchestre Septentrional pour la modique somme de 50 centimes haïtiens à l’Eden ciné. Les rendez-vous toi et moi ; les bamboches créoles et les thés dansants se payaient à 1 gourde par personne. Les dimanches soirs, le rendez-vous était sur la place d’armes pour assister au concert traditionnel de l’armée ; c’était un lieu de rendez-vous par excellence. On ne saurait oublier « les artistes associés et le groupe AMSATRA » qui ont aussi marqué les gens de ma génération. C’était réellement la belle époque et on menait la belle vie. Ce temps est définitivement révolu.

Islam louis Etienne

Déc. 2017

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