In Memoriam Tony Capellan

Fatra vwazen Fatras

Publié le 2017-12-29 | Le Nouvelliste

National -

Pour avoir si souvent cherché notre salut dans les décharges, Loulou, Denis et moi étions devenus des chineurs avisés, et nous croyions ne jamais rencontrer plus grand amateur de fatras que nous. Tous les Bric-à-Brac, toutes les maisons d’affaires du bas de la ville connaissaient notre blaze et notre réputation dépassait les limites du Bois-de-Chêne jusqu’à Lalue, comme les meilleurs ferrailleurs, les meilleurs chiffonniers, les plus fins rétameurs de la place. Nos réserves avaient de la gueule et lorsqu’on nous achetait une pièce, c’était avec la garantie qu’elle serait reprise aussitôt jetée par son acquéreur. Il nous est arrivé de revendre parfois le même pantalon à un même client qui l’aura usé jusqu’à la corde, une seconde fois. Dans l’intervalle, Denis, Loulou ou moi l’avions reprisé, retaillé et recousu de fond en comble.

En redonnant vie à des choses défuntes, nous avions le sentiment de posséder un pouvoir rédempteur, le don de ressusciter des morts. Notre plongée dans les poubelles et les fatras n’était pas seulement une affaire de survie, mais aussi une question de principe pour passer le temps sans tremper dans des activités louches, et nous avions le sentiment de commettre un acte à la fois civique et poétique.

Dans une société où même les cigarettes sont Comme Il faut, point n’est besoin d’être ringard pour se retrouver démodé par rapport au reste du monde. Il suffit de rester servile, fidèle à un quant-à-soi insulaire, de tenir le cap droit dans son île pour se retrouver à l’Ouest. Comme sur un bateau à la dérive, totalement aux antipodes. Fuir les rangs, fuir les habitudes, fuir les ordres était notre credo. « A l’immobile, nul n’est tenu », répétait sans cesse Denis. Pousyè mache pi bon pase pousyè chita, murmurais-je en écho.

Loulou est parti pour le Chili, suivre un autre destin. Denis en Dominicanie, à la suite de son amour. Je suis resté seul. Serait-ce par entêtement, ou par bêtise ? Un reste de ténacité lucide en viatique de toutes mes dérives me souffle que ce n’est pas moi qui suis resté, mais tous les autres qui sont partis. Et dont j’ai reçu la charge de garder intacte la maison. Mon envie de partir s’accomplit à travers l’échappée des autres. Et c’est depuis Santiago de Chile, d’une part, de Santo Domingo de Guzman, d'autre part, qu’ils me donnent des nouvelles.

Loulou est devenu gardien d’immeuble dans un faubourg perdu de Santiago. Il distribue le courrier dans les boîtes-aux-lettres, il tond le gazon, il passe la serpillère sur les paliers et vide les poubelles le soir au moment de la collecte par les camions municipaux. Fatra vwazen.

Denis avait suivi sa dulcinée en Dominicanie. Comme c’est la porte à côté, nous avions convenu que je le visiterais pour passer ensemble les fêtes de fin d’année. Malgré le coût du voyage, je consentis à prendre le bus pour Santo Domingo avec l’envie de renouer avec une vieille amitié qui manquait beaucoup à mon affection et l’espoir secret (qui sait ?) de le ramener à Port-au-Prince. Depuis que Denis est parti, je n’ai pas eu la chance ni l’aumône d’une discussion valable avec un vivant, et c’est avec une impatience tremblante d’admiration recluse que je traversai de part en part l’île entière pour arriver jusqu’à la Porte del Conde près de laquelle Denis a trouvé un logement pas cher.

Aussitôt arrivé à Santo Domingo, Denis avait été débouté par sa copine. Elle n’avait pas tardé à trouver un amant suisse rencontré à l’Alliance française, haut lieu de drague amoureuse de la capitale. Le Suisse l’avait demandé en mariage et embarqué sans délai finir ses études à Genève. Denis avait eu trop mal pour s’en retourner à la maison. Il craignait les moqueries et le sarcasme de ceux qui ne manqueraient pas de lui faire remarquer qu’il s’était emballé sur une trop frêle promesse, qu’il s’était fait affûter les cornes par un couteau suisse, etc. Il avait anticipé la jubilation cynique de tous ceux qui, jaloux de son bonheur passé, avaient souhaité secrètement cet échec et voudraient certainement savourer le spectacle de le voir en peine. Il avait pressenti la morgue des donneurs de leçons qui voudraient ravaler son histoire à une simple affaire de fesses qui ne méritait pas que l’on quittât son pays.

Alors il était resté en exil, avait erré sans fin dans les rues de Santo Domingo, essuyant les regards en biais des passants et les propos insultants des flics qui, en tout pays, ne sont jamais aussi droits dans leurs bottes, fiers dans leur uniforme, que lorsqu’ils peuvent essuyer leurs talons dans les reins de quelque hère en guenilles venu de loin.

Mais, peu de temps après, dans le dépit et la solitude, Denis avait retrouvé sa verve provocatrice de militant et ses dernières photos le montrent affublé de dreadlocks tendance rasta. Il s’est mis à fréquenter une bande de rastacouères qui ont établi leur base dans un bar du Parc Duarte. Des musiciens, des écrivains et des étudiants de l’École des beaux Arts qui se trouve à deux pas. Ils s’y retrouvent tous les jours pour jouer aux échecs et discuter philosophie dans un grand chaos de bouteilles de rhum et de whisky. Aussitôt débarqué de mon bus, me voici fourré dans cette ambiance de Colmado à ciel ouvert, où la musique est si forte que l’on entend à peine les propos du présentateur qui commente un match de baseball à la télévision accrochée au mur du bistro. La fumée des cigares et des herbes à chat diverses et variées que l’on fait brûler dans les pipes laisse flotter dans l’air des volutes odorantes, statiques qui s’effilochent à chaque passage du garçon de service. Je suis reçu comme un roi mage à l’approche de la crèche par la bande de copains auxquels Denis me présente comme un poète. On me fait réciter des vers. Les miens d’abord puis ceux des poètes dominicains que j’avais appris par cœur en prévision du voyage. Pedro Mir, Jacques Viau, Chiqui Vicioso, etc.

Dans ce milieu où la tolérance est cultivée comme un art et le respect de l’autre comme une vertu : « Le temps de vivre est assorti de la liberté de choisir. C’est la condition du bonheur», me glisse Denis.

- c’est donc cela le progrès ?

- Non mon vieux, c’est le futur, cela n’a rien à voir avec le progrès qui n’a jamais été qu’une légère déviation sur la route du destin. Nous irons tous au paradis et l’important c’est d’y aller en rigolant, sans trop se prendre au sérieux. No Future ! », me lance-t-il dans un air de défi. Denis vide son verre en me tapant gentiment à l’épaule et me montre la porte entrebâillée. Il paie nos verres et me rejoint sur le boulevard, loin de la foule et de tout ce tintamarre qui accompagne le brassage de tant d’idées nouvelles.

Denis se rend tous les jours à ce café. Il y trouve, selon ses dires, une atmosphère rare à Port-au-Prince, où les discussions entre les intellectuels se limitent souvent aux tailleurs de la Première dame, à l’imminence de la fin du monde et au taux de change de la gourde par rapport au dollar.

En rentrant du Parc Duarte, nous faisons une halte sur le Malecon où la houle vient se briser avec force sur les rochers calcaires qui ourlent le rivage d’une dentelle cristalline au soleil couchant. Nous écoutons allongés sur le dos, la main en appui sous la nuque, le flux et le reflux de la mer qui font siffler les anfractuosités de la roche. La mer change de teinte avec les secondes et varie du carmin au bleu marine en passant par les nuances de violet et de terra cotta.

Denis est déterminé à rester. Je ne pense qu’à rentrer à Port-au-Prince, retrouver mes livres, mes études. Nous sommes assis en silence, le regard posé sur le néant, en train de compter les heures qu’il nous reste à passer ensemble, lorsque nous voyons surgir de la mer un solide gaillard avec un grand sac en jute sur les épaules, comme un géant. Il s’affaisse de tout son long sur le sable gris. Il a l’air exténué, comme s’il avait nagé longtemps avec sa hotte sur le dos. Nous nous précipitons pour lui venir en aide, mais il écarte gentiment la main que je veux glisser sous son dos. Il va bien, il est en forme, il a juste besoin de reprendre son souffle. Denis lui offre une cigarette qu’il accepte sans faire de manière. Je lui offre du feu. Il allume sa cigarette en me regardant par-dessus la flamme du briquet et ainsi commence une amitié.

Sa passion ce sont les objets flottés, les choses qui ont voyagé par la mer et qui reviennent par les chemins de la dérive. Il les recueille et leur donne une nouvelle vie. Il recherche en particulier des sandales, qu’il retape avec des fils de fer barbelés récupérés dans les décharges. Il ne se fait pas prier pour déverser devant nous le contenu de son grand sac, un amas de bois flotté et de claquettes ramassés sur la plage. Il est en train de nous expliquer son projet de recouvrir la mer de ses sandales, des tongs de couleur bleue, comme les vagues, pour abolir toutes les frontières, pour que tous les voyageurs du monde puissent marcher sur l’eau comme Jésus. Il a l’air d’un illuminé. Il est en train de mimer la houle lorsqu’un grand vent se met à souffler soulevant une vague subite qui emporte les sandales, les bois flottés et les idées dans un grand tourbillon d’embrun, de sable et de poussière. Le calme revenu, nous l’aidons tous les deux à récupérer ses objets devenus, pour nous, aussi sacrés que des reliques sur la plage. Je crois avoir affaire avec un fou. Mais nous sommes tous les deux frappés par la cohérence de son tri, la beauté remarquable de chaque pièce, le tact dans le choix des objets qui révélaient pour nous la touche d’un artiste. Fatra vwazen, murmure Denis. « Nous avons trouvé plus chineur que nous. Sa démarche est parfaite, sa collection cohérente à souhait, et ce n’est pas à vendre», réponds-je.

Son bataclan retrouvé, ses trésors remis en sac, le bonhomme nous invite à passer prendre un verre, un de ces jours, à son atelier installé sur une terrasse entre le ciel et la mer. Il nous tend sa carte. Tony Capellan, artiste et chineur, place de l’Indépendance, Saint-Domingue.

Le lendemain on apprend sa mort dans le journal.

Jean Marie THEODAT jmtheodat@yahoo.fr Auteur
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